A quelques pas de là…

La mort de Richard Descoings, directeur de Sciences Po

Posted on: 04/04/2012

Enquête en immersion – Réactions des élèves et ambiance au sein de l’institution après l’annonce de la disparition du directeur. 

Mercredi 04 avril. Insomnie. 02h07, un email d’Hervé Crès, directeur des études et de la scolarité : « Décès de Richard Descoings. » Pardon ?! Je parcours l’email rapidement : « A la communauté enseignante et étudiante de Sciences Po : J’ai la profonde tristesse de vous annoncer que Richard DESCOINGS est mort hier, mardi 3 avril 2012, à New York. Richard DESCOINGS y représentait l’Europe… bla, bla, bla …  réunion des grands leaders d’universités… bla bla bla… immense perte… bla bla bla… œuvre extraordinaire qui a profondément transformé Sciences Po. » 

Ce matin à Sciences Po, régnait l’atmosphère particulière des lendemains d’évènements exceptionnels : la mort de Michael Jackson, celle du pape. Celle de Richard Descoings. Personne ne savait de quoi d’ailleurs, et les esprits commençaient à s’échauffer. « Il a été retrouvé nu, sur son lit… » disait l’un. « A New York ! » ironisait l’autre. Et de continuer : « Décidément, il s’en passe des choses dans les hôtels de New York ces derniers temps ! » « La chambre était en désordre » ajoutait-on. « Oui, mais apparemment, cela serait dû aux mouvements du personnel qui tentait de le ranimer. » « Parce que tu prends le temps de déranger la pièce, toi, quand tu trouves quelqu’un inanimé ? » « Rien ne manquait dans sa chambre » objectait l’un. « Mais pourtant, son ordinateur portable et son téléphone ont été jetés par la fenêtre ! » s’exclamait l’autre. « Et on les a retrouvés sur le palier, quatre étages plus bas. » ajoutait un troisième. « Quoi ? Mais comment c’est possible ? »

Effectivement. Le sentiment qui domine, à Sciences Po, aujourd’hui, c’est la stupeur. L’incrédulité. Les militants s’interrogent. Cela faisait quatre mois qu’ils menaient une bagarre acharnée contre la distribution opaque de près de 300 000€ de « bonus annuel » à une douzaine de membres d’un « Comité exécutif » nommé et révoqué par le roi Richard, lui-même généreusement auto-rétribué à hauteur de 30 000€ mensuels. Ce matin, c’est un silence gêné qui fait place à la ferveur des derniers temps. « Ils s’en sortent bien, au ComEx ! » lâche finalement l’un d’entre eux. « Impossible de continuer, vu l’actualité. » « Mais bien sûr que si ! » rétorque l’autre. « On va juste laisser passer un peu de temps. » Peut-être. Il n’empêche. Chacun sent bien que ça ne sera plus pareil. La lutte était dirigée, arcboutée contre Descoings. C’était l’ennemi à faire plier. A présent, même si personne ne le dit, chacun sait bien que c’est cela qu’il va falloir reconstruire : un ennemi contre lequel se rassembler. Un militant sans ennemi, c’est comme un poisson sans bicyclette. Ca n’a aucun sens.   

Dans le hall d’entrée du 27 rue Saint-Guillaume, bâtiment principal, des tables sont illuminées de petites bougies rouges et blanches spontanément allumées par les étudiants. Des fleurs sont posées ça et là. Des mots s’accumulent. Des dessins de Richard Descoings, des photos, des slogans. Et autour des tables, des élèves, silencieux dans le brouhaha ambiant de ce hall immense. Seize ans que Descoings était à la tête de Sciences Po. La scolarité ne durant que cinq ans (ou huit pour quelques doctorants), tous n’ont connu que lui. La grande majorité n’a même entendu parler que de lui, à l’exception peut-être du fondateur de l’école, Emile Boutmy, et de Jacques Chapsal, tous deux ayant donné leur nom aux deux principaux amphithéâtres de la maison. Une maison dont le père vient de s’éteindre, et dont beaucoup d’enfants se sentent comme orphelins. Ils sont très peu nombreux, ceux qui n’avaient jamais eu l’occasion de parler à Descoings, ou au moins de le croiser. Il était très familier avec ses élèves, échangeant même avec eux sur Facebook, parfois par chat, lorsque son emploi du temps le lui permettait. « Il donnait toujours l’impression d’être très concerné par ce qu’il se passait dans nos vies d’étudiants. » se confie l’un. « Il y a exactement une semaine de cela, il prononçait un discours en hommage à Camille Barberet, une étudiante décédée. Tu te rends compte ? S’il avait su que ça serait son tour si rapidement… Qu’aujourd’hui, ce serait nous qui lui rendrions hommage… Quelle ironie… » s’émeut l’autre. « Je me demande s’il s’est posé la question… »

Sur le trottoir d’en face, BFM TV, France 2, I-Télé et Canal + ont installé leurs caméras. Des journalistes attendent, le micro à la main. « Mais qu’est-ce qu’elles fichent là ? Elles attendent quoi au juste ? Que Descoings sorte leur faire une déclaration ? » s’énerve un étudiant. Des affiches A4 édités par Le Monde sont accrochées à tous les poteaux à proximité de l’école : « Mort de Richard Descoings, directeur de Sciences Po. » Certains prennent ces poteaux en photo. « Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent encore ? » s’énerve à nouveau l’étudiant. Ils ne font pas partie de la famille. Qu’il la laisse donc porter le deuil en paix.

Un ancien étudiant d’un campus en région fulmine : « Et voilà ! Même en mourant il fait parler de lui ! Tu crois qu’ils auraient fait un tel ramdam si le directeur de Normal Sup était mort ? On sait même pas qui c’est ! Descoings, il ne vivait que pour l’image, le paraître, la médiatisation. Il en avait rien à taper de nous. C’est lui, lui et encore lui ! » Et d’ajouter : « Regarde, cette histoire de campus en région. Il les ouvre en série, il pond des campus comme les lapins font des enfants ! Il y a une belle inauguration, on parle de lui dans les médias, de la révolution Descoings, ça fait 10 minutes au JT, mais après, plus rien. On se tape des profs de merde, des programmes pas cohérents dans des locaux tout pourris, mais ça, Descoings il s’en fiche. Il a eu son quart d’heure de gloire, et il est déjà en train de plancher sur le prochain campus à ouvrir. »

Là-bas, à une table du « Basile », le café qui fait l’angle, véritable repaire de Sciences-Pistes, un pro- et un anti-Descoings s’écharpent. « Et la procédure d’entrée à Sciences Po pour les élèves de ZEP, c’était pas révolutionnaire, ça peut-être ? » « Et l’augmentation des frais de scolarité, qui n’ont servis qu’à augmenter les bonus du ComEx, c’était bien ça peut-être ? » « Et la professionnalisation des professeurs de Sciences Po ou lieu d’avoir de simples chargés de cours, c’est pas bien, ça peut-être ? » « Et la multiplication des filières de masters sans aucun suivi derrière, c’est bien ça, peut-être ? » Le tout avec cordialité et retenue. L’institution est en deuil tout de même et chacun ne peut que constater l’impact qu’ont eu les seize années de direction de Richard Descoings. Pro- ou Anti-, il ne laissait personne indifférent, et ne suscitait que des passions ou des haines, mais très peu d’entre-deux.

Il reste à espérer que le nouveau directeur déclenche moins de fureur, tout en suscitant autant d’admiration. L’avenir nous le dira.

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