A quelques pas de là…

J’éduque la nation : comment une féministe s’accommode du sexisme des programmes scolaires

Posted on: 09/09/2013

Cette année, j’ai rejoint l’Education Nationale. Mal préparée, voire pas préparée du tout, je me retrouve catapultée devant une trentaine d’élèves qui attendent de moi que je couvre leur programme de français. Oui, je suis lucide. Je me doute bien qu’ils et elles n’espèrent pas que les éveillent à la beauté du monde littéraire. Soyons réalistes : pour la plupart, s’ils et elles pouvaient être ailleurs, ils et elles ne se gêneraient pas. Mais que voulez-vous ma brave dame. Jules Ferry and co. ont rendu l’école obligatoire, et il faut bien que je justifie mon salaire. 😉

 

A chaque début d’heure, c’est le même rituel qui recommence, la même comédie, les jeux du cirque. Il s’agit de les persuader qu’ils et elles ont plus peur de moi que je n’ai peur d’elles et eux. A chaque fois que la musiquette retentit (il n’y a plus de sonneries maintenant. Un(e) grand(e) manitou a dû déclarer un jour que cela « créait une ambiance délétère non propice à l’épanouissement de l’apprenant. » C’est du Educ.-Nat. dans le texte, j’vous jure que les circulaires sont comme ça.) à chaque fois que ça sonne, donc, il faut m’efforcer de ne pas me faire manger.

 

Et le féminisme dans tout ça ? Ah, mes enfants. Les programmes de français sont un vrai bonheur à ce sujet. Pour les 5èmes, que j’ai en charge, les instructions officielles ne prévoient strictement aucune œuvre écrite par une femme. Aucune, zéro, nada, wallou. A croire que, du Moyen Age à la Renaissance, il n’y a pas une femme qui ait fait quelque chose de sa main et de son cerveau, dites donc. C’est-y pas merveilleux. Alors évidemment, comme on ne me demande pas mon avis, et qu’il faut bien que je me conforme au programme, je me plie de mauvaise grâce à ce surgissement de masculinisme dans ma vie quotidienne.

 

Je range dans au placard les œuvres de Christine de Pisan, Louise Labé, Pernette du Guillet, Marguerite de Navarre, et de toutes celles que des recherches plus poussées auraient pu me permettre de découvrir (parce qu’il faut bien avouer que moi aussi, je suis passée par l’école de la République, et que « de mon temps », les programmes n’étaient pas plus féminins qu’ils ne le sont à présent).

 

Bref, bref, je peuple l’imaginaire de ces collégien(ne)s (d’encore plus) de modèles masculins. Mais comme ça me court sérieusement sur le haricot, leur norme à la c*n, je m’efforce de faire de la résistance en sous-main. De la résistance quotidienne, quoi. Alors, lorsqu’on étudie le questionnaire de Proust, je précise que « la qualité que je désire chez un homme », pour les garçons hétérosexuels, s’applique à leurs amis. Comme ça je laisse la porte ouverte à une homosexualité normale et possible.

 

Et dans mes exercices et mes contrôles, ce sont des commandantes de bord qui viennent parler aux passagers, des mères et des sœurs qui réparent les voitures, des pères qui préparent à manger pour leurs enfants. Une goutte d’eau dans l’océan. J’ajoute aussi qu’« il a été décidé que les accords se feraient au masculin », et le premier ou la première qui me sort que « le masculin l’emporte sur le féminin », je le dézingue.

 

J’ai aussi prévu de leur faire remarquer lorsque tous les auteurs d’un groupement de textes sont des hommes, et de leur parler des auteures féminines. De souligner en quoi un certain texte est sexiste (et là, il y a de la matière). De leur expliquer en quoi la littérature ne décrit pas forcément la réalité en termes de relation hommes/femmes. D’aborder rapidement la question du racisme avec La Case de l’Oncle Tom et La Chanson de Roland.

 

Bref, je pousse de toutes mes forces contre une machine qui ne bouge pas, qui me résiste. J’essaye de planter de petites graines dans l’esprit de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes pour que, si d’aventure un(e) professeur(e) leur demandait de remplir à nouveau le questionnaire de Proust, ils et elles soient capables ne pas laisser les lignes « vos héroïnes dans la fiction » et « vos héroïnes dans l’histoire » désespérément vides.

 

P.S.: J’m’esscuze, Msieurs-Dames, mais j’ai à peine le temps de dormir en ce moment. Je vous rajoute les images plus tard, oke ?

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3 Réponses to "J’éduque la nation : comment une féministe s’accommode du sexisme des programmes scolaires"

Qu’une chose à dire. Bon courage! 🙂

« La case de l’oncle Tom » m’est venu en première idée comme référent pour parler de la question de l’esclavage. Mais en le relisant avec un regard adulte, j’ai abandonné l’idée. Malheureusement, le texte est saboté par son sexisme (les femmes y sont les parangons de vertu et de courage, elles sauvent l’enfant qu’on veut vendre, s’opposent contre les hommes esclavagistes, contre les hommes mauvais en affaires, contre les hommes qui votent de mauvaises lois, et jamais ne sont prises à défaut). Ensuite, le récit est pro-secte, faisant du christianisme un sommet de vertu et de défense du pauvre et de l’opprimé. Rappelons que c’est cette même religion qui a poussé à l’esclavagisme en Occident. Enfin, c’est un récit sans style. C’est fort dommage car sa position abolitionniste est vitale, néanmoins, l’inégalité qu’il défend à un endroit est vite abandonnée sur l’autel du prosélytisme personnel.

Merci pour ce commentaire très constructif. Je suis tout à fait d’accord avec vous. Cet article a été écrit à une période durant laquelle je réfléchissais aux possibilités offertes par les programmes ; mes cours étaient encore à l’état de projet. Je pense que La Case de l’oncle Tom pourrait être proposé aux élèves, à condition que la lecture soit accompagnée d’une reprise en classe qui permettrait justement de réfléchir à ce que vous appelez « le prosélytisme personnel ». Cela étant, je pense qu’il est difficile de trouver une fiction qui soit à la fois accessible à des collégiens et des collégiennes, intéressant sur le plan des idées, et enrichissant sur le plan du style. En tout cas, je ne l’ai pas encore trouvée. 😉

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