A quelques pas de là…

Prostitution, partie 2 : Abolition, réglementation… Ce qui se joue vraiment

Posted on: 27/10/2013

Que vous en rêviez ou que vous le redoutiez, vos « représentant(e)s » ont tranché pour vous. Le groupe PS à l’Assemblée Nationale a voté son soutien au dépôt d’une proposition de loi interdisant « l’achat d’acte sexuel ». Haro sur les client(e)s des putes ! L’occasion de faire le point sur ce débat qui oppose traditionnellement les tenant(e)s des différents -istes (abolitionnistes, réglementaristes…) sans qu’on y comprenne grand chose.

 

Partie 2 : Le « réglementarisme », le STRASS et autres paradoxes

Réglementarisme et pénalisation du client

Comme je vous l’expliquais il y a quelques jours, le débat autour de la prostitution se cristallise généralement autour de deux positions opposées. D’un côté du stade, on trouve les abolitionnistes, qui militent pour une lutte contre la prostitution et, à terme, son abolition. Et de l’autre côté du terrain, nous avons les réglementaristes, auxquel(le)s nous allons nous intéresser cette semaine.

 

Les tenant(e)s de cette position « réglementariste » demandent à ce que la prostitution cesse d’être cette chose affreuse sur laquelle tout le monde a un avis sans être directement concerné(e), pour devenir une activité comme une autre, réglementée par la loi. Les prostituées deviendraient des travailleuses du sexe, payant des impôts, bénéficiant d’une couverture sociale, de congés payés, d’arrêts maladies, etc. (Bon, sauf que dans les faits, les putes et les souteneurs paient déjà des impôts : voir notre Partie 1 : Un état des lieux et « l’abolitionnisme ».)

 

Pour ces militant(e)s, la pénalisation du client que le gouvernement actuel envisage n’aura aucun effet positif sur la condition des prostituées, bien au contraire. Ils et elles font ainsi valoir que, si le client est traqué, les prostituées déserteront les centres villes et les zones habitées pour reculer vers les bords de routes, les forêts, etc. où elles seront encore plus vulnérables, à la merci de détraqué(e)s comme des réseaux mafieux.

 

Source : liberation

Source : liberation

Pour les réglementaristes, pénaliser le client conduirait donc, à terme, à un renforcement des réseaux mafieux, qui auraient toute liberté de terroriser les prostituées pour qu’elles se rangent sous leur protection en échange d’une partie de leurs bénéfices. (Alors qu’en ville, c’est bien connu, personne ne se fait jamais agresser, et en cas d’agression, l’ensemble des personnes présentes se précipitent pour stopper l’agresseur ou l’agresseuse.)

 

Finalement, pour les abolitionnistes, quelle que soit la solution choisie, une lutte contre la prostitution, c’est avant tout une lutte contre les prostituées, et qui les fragilise.

 

 

La position du STRASS, Syndicat du TRAvail Sexuel

Le STRASS en particulier, Syndicat du TRAvail Sexuel, défend l’idée que les prostituées devraient être libres d’exercer ce métier s’il leur convient. (1) A sa tête, Morgane Merteuil explique très clairement qu’elle préfère ce travail à n’importe quel autre emploi non qualifié « traditionnel » : hôte(sse) de caisse, technicien(ne) de surface, ouvrier(e) du BTP… En tant que prostituée, elle a la possibilité de travailler le nombre d’heures qui lui convient, à des moments qui l’arrangent, pour faire des choses qu’elle choisit, le tout pour un salaire très confortable. A l’inverse, si elle exerçait un emploi « conventionnel », elle serait à la merci d’un(e) patron(ne) bien souvent exigent(e), sur le pied de guerre 35h par semaine, le tout pour un gagner à peine le SMIC. (2)

 

Mme Merteuil enfonce d’ailleurs le clou en proclamant haut et fort qu’elle ne juge le mode de vie de personne, et qu’elle n’apprécie pas qu’on lui explique que ce qu’elle fait n’est pas « moral ». Pour elle, l’abolitionnisme, « c’est le patriarcat qui a mauvaise conscience ». Ainsi, au lieu de s’attaquer aux réseaux prostitutionnels mafieux, à la traite d’être humains, et à la condition des femmes en général, une poignée de féministes et du personnel politique trouvent malin de se focaliser sur des prostituées qui ont choisi leur vie. Ces féministes et ces responsables politiques partent alors en croisade contre la prostitution et contre l’avis des personnes concernées, parce que c’est plus facile, au lieu de se décider à faire vraiment le bien des personnes qui en ont besoin, en somme.

 

Et lorsqu’on lui oppose l’argument de la marchandisation du corps, Morgane Mertueil répond qu’en tant que prostituée, elle ne vend pas son corps : elle vend des prestations sexuelles. Pour elle, ça n’est pas très différent d’autres professions faisant appel au physique : docker, technicien(ne) de surface, magasinier(e)… « Vendre son corps » ou « vendre sa force de travail » ne serait qu’un jeu sur les mots qui masquerait en fait l’exploitation économique que subissent certain(e)s. (Oui, on l’aura compris Merteuil penche franchement à gauche.)

 

A ce stade de la réflexion, il me faut quand même préciser que le STRASS compte environ 500 adhérant(e)s se réclamant de la prostitution, pour un nombre de prostitué(e)s sur le territoire français estimé entre 15 et 20 000. Donc dans les faits, Mme Mertueil parle pour 3,5% des prostitué(e)s, quoi. (Cela étant, la question de la représentativité des syndicats ne se limite pas au STRASS, m’enfin…)

 

 

Un héritage chrétien et une vraie hyprocrisie

Ce qui est dégradant, estiment donc les abolitionnistes, ça n’est donc pas l’activité prostitutionnelle en tant que telle : c’est le regard que notre société porte sur elle. En effet, des siècles de chrétienté en France ont profondément influencé la façon dont nous percevons « les choses du sexe ». Même si les mentalités changent très rapidement, la sexualité est encore très largement associée à la procréation. Pour le dire autrement : on baise pour se reproduire. De fait, une sexualité en dehors du couple, sans lendemain, uniquement pour le plaisir, ou pour assouvir de simples envies, cette sexualité-là reste encore largement méprisée, qu’elle soit le fait d’hommes (ces coureurs) ou de femmes (ces traînées).

 

Enfin, les réglementaristes pointent du doigt l’hypocrisie française, qui consiste à tolérer et à réglementer l’industrie

pornographique, mais à interdire la prostitution. Et force est de constater qu’ils marquent des points : si le corps doit être préservé, pourquoi tolérer l’existence d’acteurs et d’actrices de films pornographiques ? Quelle est la différence entre une actrice de X, qui se fait enfiler pour gagner sa vie, et une prostituée, qui se fait enfiler pour gagner sa vie ?

 

 

Oui, mais…

Bon, alors d’accord. C’est vrai que les arguments des réglementaristes semblent frappés au coin du bon sens, et qu’après tout, je vois mal pourquoi on irait décider de ce qui est bien ou pas pour une certaine catégorie de population, contre l’avis de cette dernière.

 

Et puis, si les prostituées ont choisi leur vie, elles exercent une activité que je ne me vois pas exercer, mais au même titre que je préférerais éviter de rejoindre les personnes de la DDE qui travaillent dans les vapeurs de goudron et se massacrent le dos à coups de marteau piqueur pendant 40 ans de leur vie.

 

Mais-mais-mais. Mais sur les 15-20 000 prostituées françaises, combien ont réellement « choisi leur choix » ? Combien ont, comme Mme Mertueil apparemment, procédé à une réflexion à tête reposée et choisi cette voie sans qu’aucune contrainte économique ou personnelle ne vienne interférer ? Pour combien les dettes, les frais, pour elles-mêmes et pour leurs enfants, ont joué un rôle décisif dans ce « choix » ?

 

Alors, la glamourisation de la prostitution à grands coups de films réalisés par des gens qui n’y connaissent rien (tousse-Jeune et Jolie-tousse-tousse), les success story à la Zahia, les prostituées qui préfèrent cette activité à une autre, je veux bien. Mais je suis quand même gênée aux entournures par une activité qui implique une pénétration consentie mais pas désirée. Sans compter que je ne peux pas me résoudre à l’idée que le « genre de la prostitution », à savoir le fait que la majorité des prostituées soient des femmes, et la majorité des clients soit des hommes, soit une donnée anodine à balayer d’un revers de main.

 

En effet, quand on constate que la majorité des sièges dans les CA et des Comités Exécutifs des grands groupes sont

occupés par des hommes, on se pose toutes et tous la question des mécanismes sociaux qui font que les femmes n’accèdent pas à ces positions. Mais lorsqu’il s’agit de prostitution, on voudrait me faire croire que cette répartition n’a aucune importance ?

 

Traitez-moi de judéo-chrétienne réac’, j’ai quand même du mal à me résoudre à militer pour que, dans un monde idéal, la prostitution soit une activité normale…

 

 

 

(1) http://site.strass-syndicat.org/

(2) Voir ses diverses interventions sur le blog acontrario.net, entre autres : Discours abolitionnistes : les premières victimes sont les putes et Mon ami abolitionniste et moi (Lettre ouverte à Patric Jean)  

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2 Réponses to "Prostitution, partie 2 : Abolition, réglementation… Ce qui se joue vraiment"

[…] au porno, sans que jamais le lien entre les deux ne soit fait clairement. Le problème, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, c’est qu’il est difficile de soutenir qu’avoir des rapports sexuels pour gagner […]

[…] de sa sexualité, et indépendance financière d’une part, et d’autre part refus de l’objectification du corps humain et lutte pour une égalité de pouvoir entre femmes et […]

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