A quelques pas de là…

Rendre le sexisme visible : une journée dans la peau d’une femme

Posted on: 04/10/2014

Je n’ai pas toujours eu conscience du degré de sexisme et des discriminations pratiquées envers les femmes. J’ai longtemps intégré certaines situations comme courantes, donc normales. Le degré de violence, parce que fréquemment rencontré, ne m’a pas toujours sauté aux yeux. J’en suis venue à me dire que le problème des comportements sexistes n’était pas tant leur invisibilité en tant que telle, mais bien, au contraire, leur prédominance. Nombreuses sont les personnes, hommes ou femmes, pour qui les comportements sexistes ont « toujours existé », sont au choix « des blagues de potache » ou le fait de gens qui « ne pensent pas à mal ». Afin de sortir le sexisme de son invisibilité, afin de mettre à jour ce que subissent les femmes au quotidien et qui n’est pas normal, je me suis donc demandé à quoi ressemblerait un monde qui pratiquerait le même genre de discrimination envers les hommes.

 

Episode 1 : Choisir des vêtements pas trop sexys, ne pas déjeuner, enfiler des chaussures à talons, se faire toucher les fesses dans les transports

Il est 7h30 lorsque la sonnerie du réveil tire Gilles de son sommeil. Les yeux embrumés de fatigue, il se dirige vers son placard

afin de choisir ses vêtements. Tandis que son intellect se remet doucement en marche et que les pensées commencent à prendre une forme cohérente, il attrape mécaniquement un pantalon noir acheté la semaine précédente. Le problème de ce pantalon, c’est qu’il moule ses fesses, et Gilles n’est pas très à l’aise avec les regards féminins qu’il provoque en s’habillant ainsi. Il hésite : il aime beaucoup ce pantalon, mais pour aller travailler, mieux vaut ne pas mettre son corps trop en valeur. Gilles soupire, rêvant d’un monde où les femmes qui dirigent son équipe feraient moins attention au physique des hommes, et plus à leurs capacités cognitives, en cessant d’opposer les deux. Il opte finalement pour un pantalon droit, plus large. La chemise est plus rapide à choisir : blanche. Il a essayé de mettre une chemise jaune clair une fois, mais les commentaires des ouvrières du bâtiments sur son chemin l’ont décidé à la garder pour des moments entre ami.e.s ou en famille. En plus, blanche, c’est bien, ça fait professionnel. Veste, cravate.

 

Attablé devant son café, Gilles pince machinalement le gras de son ventre. Ses yeux se pose sur le magazine auquel il est abonné : cet homme en couverture est vraiment très beau. Gilles rêve d’avoir son corps ! D’ailleurs, à l’intérieur du magazine, figure un tas de conseils pour maigrir et se muscler, et Gilles s’est promis de perdre un peu de poids. Il se trouve gros. Du coup, pas de tartines ce matin. Il aura un peu faim, mais c’est le prix à payer pour être présentable sur la plage cet été.

 

Au moment de partir, Gilles enfile les chaussures que portent tous les hommes du département dans lequel il travaille. Il a appris à marcher avec en ayant l’air à l’aise, ce qui n’était pas évident au départ. Mais, bien que ces chaussures soient plus serrés et moins confortables que les tennis qu’il affectionne, il ne peut envisager de mettre autre chose pour aller travailler. Les chaussures lui donnent une démarche plus sûr de lui, et les dirigeantes trouvent que les chaussures des employés renvoient une certaine image de l’entreprise. Alors Gilles a investi dans trois paires de ces chaussures serrées auxquelles il s’est finalement habitué un peu, même s’il lui arrive encore d’avoir mal au pied et au dos en fin de journée.

 

Gilles a la chance d’habiter à quelques pas d’un arrêt de bus. Avec les années, il a pris l’habitude faire un petit détour pour arriver pile

sur l’arrêt de bus, au lieu de passer devant l’entrée de la gare. Cela lui évite les commentaires désobligeants des femmes qui ne manquent jamais de l’apostropher : « Eh, mec, t’es bien foutu ! Tu viens me lécher ! Eh, je suis sûre que t’en a une grosse, viens me montrer ! » Ce qu’elles peuvent être vulgaire. Gilles a horreur de ces remarques, il ne sait jamais comment réagir. Evidemment, ces femmes ne s’en prennent jamais à lui quand elles sont seules. C’est toujours avec une bande copines, aux yeux desquelles elles veulent se rendre intéressantes, qu’elle interpellent les hommes. Gilles a parfois essayé de marmonner une réponse, mais il a toujours eu peur qu’elles se rapprochent et lui cassent la gueule. Il ne saurait pas bien comment se défendre, seul face à un groupe. Quand il ne répond pas, c’est presque pire : « Eh tu pourrais dire merci, p’tite bite ! Bande mou ! » Il a vite compris que changer de vêtements n’était pas la solution non plus, parce que ses vêtements n’avaient pas grand chose à voir avec leur attitude. Pantalon serré : on voit son « beau cul », chemise ajustée : il a des « bras faits pour la baise », vêtements amples : il « cache un paquet là-dessous »… Il s’est donc résigné à faire quelques minutes de marche supplémentaire, mais au moins il a la paix.

 

Dans le bus bondé, Gilles ne trouve aucune place assise, ce qui est normal. Il y a à peine assez d’espace pour se tenir debout : des hommes avec leurs poussettes prennent toute la place. Gilles essaye de deviner quels sont les hommes qui sont pères, quels sont ceux qui sont de simples nounous, engagés pour s’occuper des enfants pendant que le père essaye de poursuivre une carrière décente. Il est un peu tôt, mais certains hommes sont déjà chargés de paquets de courses. Leur femme est sans doute au travail. Gilles, lui, n’a pas d’enfant. Cela lui vaut d’ailleurs régulièrement des remarques de ses amis hommes : « Oh mais tu sais, la paternité, ça te change complètement », « Tu changeras sûrement d’avis », « C’est un peu égoïste, comme attitude « , « L’instinct paternel ne te travaille pas ? ». Il ne sait pas s’il changera d’avis, ou non. Pour l’instant, sa vie lui convient.

 

Alors que la chauffeuse de bus freine brusquement, Gilles est tiré de sa contemplation des pères et de leurs poussettes par une sensation désagréable au niveau de ses fesses. Le rouge lui monte aux joues : il a rêvé ou la femme qui est derrière lui vient de lui mettre une main aux fesses ? On dirait qu’elle se frotte, mais il y a tellement de monde… Gilles hésite. S’il ne dit rien, il devra subir ce contact intime pendant encore cinq arrêts. Mais s’il dit quelque chose et qu’elle n’y est pour rien, il aura l’air bête… Finalement, Gilles ravale sa salive. Ce n’est pas la peine de risquer un esclandre. Au fond de lui, Gilles a quand même l’impression qu’elle n’était pas obligée de se coller comme ça, mais comme il subsiste 10% de chances pour qu’elle ne l’ait pas fait exprès, il ne veut pas prendre le risque.

 

Il finit par descendre du bus et pénètre dans le bâtiment où il travaille. L’assistant de direction le harponne à peine les portes de

l’ascenseur ouvertes : la directrice veut le voir dans son bureau. Un collègue vient d’avoir un troisième enfant et de démissionner. Gilles se souvient d’en avoir un peu discuté avec lui : Patrick aurait bien aimé continué à travailler, mais entre les frais de nounous, de cantine et le reste, son salaire aurait été entièrement englouti. Comme sa femme gagne relativement bien sa vie, bien mieux que lui en tout cas, il était plus avantageux pour eux qu’il arrête de travailler pour s’occuper de ses enfants.

 

« Gilles, lui annonce la directrice, je vais avoir besoin de vous pour les entretiens d’embauche. Bon, dans l’idéal, nous recherchons plutôt une collaboratrice qu’un collaborateur. Les hommes doivent toujours aller chercher les enfants à l’école à « l’heure des papas », ce sont eux qui prennent les « jours enfants malades »… Si vraiment un candidat vous paraît bien, essayez de savoir discrètement s’il a ou veut des enfants, OK ? »

 

A suivre…

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