A quelques pas de là…

Culture du viol : Ruquier, les Grosses Têtes, et l’humour abject de Pierre Bénichou

Posted on: 29/09/2015

Pierre Bénichou et la culture du viol

Dans l’émission des Grosses Têtes du mardi 8 septembre dernier (à partir de la 27e minute), Pierre Bénichou a prononcé, au milieu de l’hilarité générale, une phrase qui aurait dû, dans un monde ordinaire, susciter des réactions outrées et un blâme du CSA. Hélas, nous vivons dans une société où le viol est, au mieux tourné en dérision comme une chose risible, au pire rendu glamour et désirable par des productions comme Cinquante nuances de Grey donnant à voir des scènes où la femme n’a pas consenti au rapport sexuel.

Pour en revenir à Bénichou, jugez plutôt :

Ruquier : Mais regardez-moi ces deux vieux qui sont en train de mater une jeune femme au premier rang.

Bénichou : Mais non, c’est pas la jeune femme que je regarde. C’est le mec à côté !

Coffe : Et moi, c’est la jeune femme… […]

Mabille, aux spectateurs : Vous inquiétez pas, ils vous feront pas de mal, hein.

Bénichou, en parlant de Coffe : Va savoir. L’autre jour, j’ai failli m’en faire une, et ce con-là, il arrivait pas à la tenir.

[Explosion de rire de Ruquier, une partie du public rit, l’autre fait « Oh. »]

Diamant : Mais ça va pas, non ?

Bénichou : Elle se débattait, forcément. Je disais : « Mais tiens-là ! » [Contrefaisant la voix de Coffe :] « J’ai pas la force, j’ai pas la force ! » Tu penses ! Jaloux comme il est !

Ruquier, mort de rire : Mais c’est n’importe quoi  ! J’ai honte !

smiley malade vomirVoilà. Donc, en gros, Bénichou vient de nous raconter une tentative de viol en réunion. Il est avec son pote, ils ont coincé une jeune femme dans un coin. Elle se débat parce qu’elle n’a pas envie d’être violée. L’un crie à l’autre de la tenir, mais la jeune femme finit par s’échapper avant que les deux hommes aient pu la violer tour à tour. Et ça, c’est… drôle ? On peut s’étrangler et inonder RTL de mails outrés, du coup ? Ou bien on se verra rétorqué qu’on n’a pas d’humour ?

Explications : une blague raciste dite par un humoriste reste une blague raciste

Pas drôleLa bande de Ruquier est coutumière d’une forme d’humour qui perpétue les plus dégueulasses des clichés racistes, sexistes, homophobes, transphobe et grossophobe. Bien loin de remettre en cause un ordre établi en « se moquant de ceux qui pensent comme ça », l’humour que pratiquent les chroniqueurs et les chroniqueuses dont il s’entoure ne consiste qu’à répéter la plupart des préjugés bêtes et méchants sur les personnes sus-citées.

Il n’y a pas de subversion, rien qui retourne la situation, rien qui fasse rire de celles et ceux qui croient réellement à ces clichés. Au contraire, on rit avec les personnes qui ont ces préjugés et trouvent la blague très vraie.

Pour le dire autrement, certains de leurs propos seraient qualifiés de « honteux » s’ils étaient prononcés par des cadres du FN. J’argue que, non seulement le fait qu’ils soient prononcés par des humoristes ne suffit pas à les rendre drôles (mais c’est un truisme), mais je vais même plus loin : le fait qu’un gay fasse une blague homophobe ne rend pas la blague moins homophobe. C’est la même vanne dégueulasse, qui renforce le « pouvoir » (au sens large) des personnes en disposant : ici, les personnes disposant du « pouvoir » sont les hétéros qui ne seront jamais victimes de discrimination en raison de leur sexualité. A-t-on jamais entendu une blague se moquant des hétéros en tant qu’ils sont hétéros ? Vous pouvez chercher. Il y a, certes, des blagues portant sur les relations maritales, sur les hommes ou sur les femmes. Mais jamais une blague ne jouera sur un cliché ou un lieu commun propre aux hétéros. Il n’y en a tout simplement pas. Implicitement, une blague homophobe, peu importe par qui elle est faite, continue à véhiculer le message selon lequel (1) les homos sont différents des hétéros, et (2) il est possible de se moquer des homos (c’est drôle, c’est de l’humour) mais pas des hétéros (il n’y a aucun cliché dont on peut se moquer).

Cette même forme d’humour tient du coup à distance les personnes traditionnellement « opprimées ». Ici, Pas drôleles personnes « opprimées » sont homos, victimes de toutes sortes de discriminations liées à leur sexualité. Une phrase comme : « Ah, ça, c’est pas un cocktail de pédé ! » perpétue les clichés, qu’elle soit prononcée par un homo ou pas. Elle joue sur le cliché de l’homo qui ne serait pas résistant à l’alcool, au contraire de l’hétéro viril, qui lui tient l’alcool. Elle perpétue ce cliché. Ceci est parfaitement indépendant de la personne qui prononce cette phrase. A la rigueur, une alternative plus drôle serait : « Ah ça, c’est bien un cocktail d’hétéro. » Mais, reconnaissons-le, il y a de grandes chances pour que personne ne comprenne cette blague-là, ni a fortiori, en rie. C’est tout simplement qu’elle ne fait appel à aucun cliché connu et reconnu de nous.

Ainsi, pour qu’une telle blague fonctionne, il faut que le public reconnaisse une certaine part de vérité à ce qui est dit. Prenons un autre exemple :

Jean, Paul et Jacques sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette blague ne suscite absolument aucun rire, on a même du mal à comprendre où elle devrait être drôle. C’est simplement parce qu’elle ne renvoie à rien de reconnu. Dans sa version originale, en revanche, les préjugés sont précisément ce qui entraîne le rire :

Karim, Abdel et Kader sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette « blague » est drôle lorsque qu’on reconnaît l’implicite de cette blague : « de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police ». 

Il n’y a qu’en reconnaissant ce préjugé raciste qu’on peut rire de cette blague. Sinon, on ne la comprend tout simplement pas, et elle n’est pas plus drôle que celle qui précède.

Culture viol fuck rape cultureAinsi, la profession, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau de la personne qui prononce cette blague ne suffisent pas à désamorcer les clichés et la discrimination que véhicule la blague en elle-même. Une blague raciste, sexiste ou homophobe prononcée par un humoriste, peu importe lequel, reste intrinsèquement raciste, sexiste ou homophobe. Et une blague banalisant le viol comme quelque chose de « risible », prononcée par Pierre Bénichou, reste une blague banalisant le viol.

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9 Réponses to "Culture du viol : Ruquier, les Grosses Têtes, et l’humour abject de Pierre Bénichou"

et il ne faut vraiment pas piger ce que signifie un viol (même une seule tentative) pour trouver ça poilant…
Et se marrer sur la torture, c’est pour quand ?

Bien vu ! J’ai remarqué une chose bizarre. Pour n’importe quel type d’humour, il est légitime de dire : « Il/Elle ne me fait pas rire » ou « Ce n’est pas mon type d’humour. » Mais les blagues racistes, sexistes, etc. sont les seules pour lesquelles on se voit répondre : « Tu n’as aucun humour ! » ou « Mais quel rabat-joie ! » Donc on a le droit de ne pas rire aux blagues de Gad Elmaleh, Kev Adams, Muriel Robin ou Florence Foresti : c’est une question de goût. Mais on ne rit pas à des « blagues » sur le viol et qu’on fait remarquer à quel point ça nous gêne, on entend répondre qu’on n’a pas d’humour du tout. Etonnant, non ?

« de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police.  »
Tu peux mettre un A majuscule à arabe, ca ne change rien à la connerie que tu affirmes..

Ou bien vous n’avez pas saisi le sens de cette mienne phrase que vous citez entre guillemets, ou bien c’est moi qui ne comprends pas le sens de votre remarque. En tout cas, ma phrase citée entre guillemets doit s’apprécier dans son contexte. Comme je l’écris : « les préjugés sont précisément ce qui entraîne le rire » dans le cas de cette « blague raciste » qui véhicule « les clichés et la discrimination ». C’est on ne peut plus clair. Si on rit à cette « blague », c’est précisément parce qu’on reconnaît l’implicite raciste qu’elle véhicule, implicite raciste selon lequel il n’est pas surprenant de trouver des Arabes dans un véhicule de police. J’espère que je me suis mieux fait comprendre cette fois-ci.

Votre phrase est aussi raciste que l’humour dénoncé:
« de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police. »
c’est <>. La police n’arrête pas des déliquants, que faites-vous de la présomption d’innocence ?

C’est un troll ? J’ai tout bien expliqué, tout comme il faut, juste au-dessus, dans mon précédent commentaire. La phrase que vous citez est le préjugé raciste qui permet à certaines personnes de rire à cette « blague » (avec guillemets) raciste (sans guillemets), certainement pas un propos que je prends à mon compte.

Je suis pas un troll, et je vous accuse pas de racisme, mais votre phrase se laisse mal interpréter du fait que c’est pas au conditionnel, … arabes SERAIENT des délinquants… lève l’ambiguïté.
Je suis autant choqué que vous par la culture du viol de nos sociétés occidentales, faussement appelées « monde libre », culture propagée par des émissions de tv vaseuses genre ruquier, anouna et autres crétins audiovisuels, par des rappeurs de m*, par la publicité, la flicaille et la «justice» française raciste et sexiste, des politiques, de pseudo-philosophes tels b.h.lévy et finkie soutenant les violeurs dsk et polanski, etc., etc. et je suis d’autant plus attristé quand c’est des femmes qui participent de leur propre dénigrement.
Il existe des lois contre l’«apologie» du terrorisme, se moquer d’une victime français du » mais la glorification du viol passe à la tv en prime time !

Hm. J’entends ce que vous dîtes, mais je crois que je ne suis pas d’accord, pour des questions grammaticales, de concordance des temps. (Professeur un jour…) 😉 Cela étant, vous êtes le 2e commentaire à être choqué à la première lecture par ma formulation, alors je veux bien croire qu’elle soit ambiguë. Je vais modifier ma formulation et ajouter quelques précisions, pour que ce soit plus clair.

Pour prolonger votre remarque sur l’apologie du terrorisme, j’ajoute que les lois qui encadrent (ou limitent, selon le point de vue qu’on adopte sur la question) la liberté d’expression sont… particulières. On est censés pouvoir tout dire SAUF ce qui est raciste, sexiste, homophobe, antisémiste, faisant l’apologie du terrorisme, négationniste, diffamatoire, injurieux. (J’en oublie sans doute.) A priori, pourquoi pas. Sauf que, dans les faits, en l’occurrence, les propos sexistes sont très rarement (jamais ?) condamnés. D’un autre côté, je comprends les magistrats ; s’ils ou elles devaient condamner les propos sexistes, ils ou elles y passeraient énormément de temps ! ^^

Du coup, je me demande si on ne serait pas mieux avec des lois « à l’américaine », qui permettent de dire absolument tout, même les pires horreurs, tant qu’il n’y a pas de passage à l’acte réprimé par la loi. Ça ne produirait pas un monde plus agréable à vivre, mais ce serait moins hypocrite…

[…] y a quelques semaines, je dénonçais l’humour abject de Pierre Bénichou, adepte dans « Les Grosses Tête…. Cette semaine, bandes de petit(e)s veinard(e)s, devinez quoi ? On prend les mêmes et on […]

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