A quelques pas de là…

Education au respect filles/garçons et à la sexualité

Posted on: 22/04/2018

Trois fois par an environ, on me demande d’intervenir auprès de jeunes gens pour leur parler d’égalité filles/garçons. Ce n’est pas mon métier mais on considère que j’ai suffisamment d’expertise en la matière pour être capable de le faire. Pas sûr… 

 

Il y a presque deux ans, ma collègue est venue me trouver pour me parler de son projet avec les jeunes. Je souviens très bien du sentiment de panique intérieure qui m’a envahie lorsque j’ai compris quelle était sa commande : « Tu auras trois heures. Parle-leur d’égalité. C’est tellement important. Il y a tellement à faire. » Bien sûr, on aurait pu faire appel à des professionnel(le)s des interventions auprès des enfants et des adolescent(e)s. Mais ça coûtait moins cher si j’animais ces sessions moi-même. Soit.

 

J’ai pas mal tâtonné pour trouver le bon angle d’attaque. Comme le disait ma collègue : « Il y a tellement à faire » ! Comment les sensibiliser en trois heures à peine ? La première année, je leur ai parlé de médias : films, séries, chansons de rap. Je voulais parler de la représentation des femmes, de toutes les femmes : jeunes, âgées, blanches, arabes, noires, asiatiques, homosexuelles, valides, handicapées, pauvres, riches… Mais je me suis rendue compte que cette première mouture était à la fois trop ambitieuse et trop peu concrète. Elle était trop peu concrète car les jeunes ne voyaient pas l’importance des représentations. « Ouais ben les Disneys, c’est toujours comme ça. C’est pas pour ça que j’ai envie de m’enfermer dans ma maison en faisant pousser mes cheveux », s’exclama ainsi l’une d’entre elles, en référence au film Raiponce

 

« Après, ça change maintenant. On a des films avec des meufs et tout. » Chaque fois que je parlais de tendances sociologiques, de généralités sociales, l’un d’entre eux ou l’une d’entre elles me trouvaient un contre-exemple tout à fait valable. Je ne parvenais pas à leur faire comprendre la différence entre un fait isolée et un fait structurel. Même le test de Bechdel ne fonctionnait pas. Ainsi, à la question : « Dans ce film de Disney, y a-t-il deux personnages féminins ? », les jeunes répondaient systématiquement oui. Je me souviens de ma surprise :

« Dans Le roi lion, tu vois deux personnages féminins ?

– Bien sûr ! Nala et la mère du roi lion.

– Et quels sont les personnages féminins qui parlent entre eux ?

– Les deux hyènes « ! »

Effectivement, ces deux jeunes femmes avaient raison. Il y avait bien des personnages féminins, mais ils étaient tellement relégués à l’arrière-plan que je les avais oubliés. Du coup, ma démonstration sur l’absence de personnages féminins en dehors des rôles de princesses ne les avait pas convaincues. Forcément.

 

Cette première version était aussi trop ambitieuse, parce que je ne voulais pas me concentrer sur la différence hommes/femmes, mais que je voulais aborder la question de la diversité des personnages et des histoires de femmes. D’abord, la notion de « diversité », vocabulaire médiatico-technocratique, ne leur parlait pas vraiment : « Ben, c’est quand c’est divers, quoi. Quand on a le choix. » Ensuite, je voulais leur dire qu’avoir des femmes aux postes de réalisation ou de production ne garantissait pas une représentation plus diversifiée ou moins stéréotypée. Je citais en exemple le film Triple Alliance, réalisé par une femme avec trois personnages principaux féminins, mais qui sont toutes les trois jeunes, blanches, mince, belles et riches, et n’ont qu’un seul centre d’intérêt : l’homme qui a fait de chacune d’entre elle sa maîtresse. « Mais alors du coup, c’est quoi l’intérêt d’avoir des femmes qui font des films ? » J’ai tenté de faire valoir le fait que en général, les femmes ayant des vécus différents de ceux des hommes, elles portaient à l’écran des histoires différentes, des représentations du monde différentes. Je voyais le vide dans leurs yeux : mon discours ne leur parlait pas du tout.

 

La deuxième année, j’ai donc changé mon fusil d’épaule et j’ai attaqué avec des choses plus concrètes : inégalités de salaires, partage des tâches ménagères et du soin aux enfants, agressions. J’ai senti que je rentrais dans leur vie. Ouf. J’avais trouvé quelque chose qui fonctionnait. 

 

#BalanceTonPorc a permis à de nombreuses femmes de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel au travail

La première fois que j’ai testé ce nouveau déroulé, on était en plein affaire Wenstein, et les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo envahissaient les réseaux sociaux. Je me suis dit qu’il était important de parler de consentement, de respect, de vie sexuelle. Mais je crois que j’ai forcé la dose, avec un discours bien culpabilisant et bien moralisant, qui n’offrait aucune piste de réflexion aux jeunes, aucun conseil pour agir concrètement dans leur vie. J’y suis allée avec mes gros sabots, en commençant par les assommer avec les chiffres des viols et agressions sexuelles en France (plus de 50 000 chaque année), des violences commises par le conjoint ou ex-conjoint en France (224 000 par an). Sur cette base, pas de dialogue possible. J’ai enchaîné en leur montrant deux vidéos abordant le sujet. Les réactions de certaines ont été très vives : « A quoi ça sert de parler de tout ça, hein ? De toute façon, ça changera jamais ! Les mecs comme ça, il faudrait leur couper les couilles ! » J’ai essayé de dire que, sur 50 000 viols, il y en avait forcément qui étaient commis par des hommes qui n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Mon discours était inaudible par plusieurs jeunes femmes de l’assistance, très énervées parce que visiblement très mal à l’aise avec le sujet.

J’ai conclu en leur présentant une petite histoire : « Vous êtes enseignant(e) et une de vos élèves semble aller mal… » Je vous la fais courte : dans mon histoire, l’élève en question a été violée par le copain chez qui elle a passé la soirée, chez qui elle est restée dormir ensuite. Mon idée était de les faire réfléchir en groupe à une manière de réagir. Dans un des trois groupes, une jeune femme s’est mise ostensiblement en retrait, bras croisés. Quand je suis allée la voir pour savoir ce qui se passait : « Vas-y, moi je parle pas de ça, c’est bon. A quoi ça sert, hein ? Les mecs comme ça faut les castrer un point c’est tout. » J’ai évidemment essayé de désamorcer, de lui dire que si le sujet la mettait mal à l’aise, elle avait tout à fait le droit de sortir s’isoler un moment, qu’en discuter ici, dans un cadre neutre, c’était aussi se préparer à réagir correctement si jamais quelqu’un de proche se confiait à nous…

 

Je suis rentrée chez moi mal à l’aise, gênée par ce que j’avais produit, consciente d’avoir été lourde, mauvaise dans ma manière d’aborder le sujet. J’avais sûrement ravivé des traumatismes, je n’avais pas su les aider à avancer. Je m’en suis beaucoup voulu.

 

Alors j’ai changé une troisième fois mon intervention. J’ai donné les chiffres des viols et des violences conjugales, j’ai passé une

vidéo qui explique : « Si vous avez du mal à comprendre la notion de consentement pour les rapports sexuels, imaginez une tasse de thé. »

[…] Si une personne est inconsciente parce qu’elle a trop bu ou parce qu’elle dort, ne lui faites pas de thé. Les personnes inconscientes ne peuvent pas vouloir de thé. […]

On a un peu discuté du fait que les viols sont à 80% commis par des personnes de l’entourage (et non pas par des inconnus le soir, dans une ruelle sombre). Et puis je me suis arrêtée là. J’avais prévu d’ouvrir plus largement le débat, en leur demandant comment on pouvait être sûr(e) du désir de son ou sa partenaire (Demander ! Communiquer !). Mais je n’ai pas osé pousser la discussion. J’ai vu les yeux d’un bon tiers des filles présentes se détourner vers le sol. J’ai vu certaines jeunes femmes très actives précédemment se refermer comme des huîtres avec un regard vide. Je n’ai pas voulu pousser, j’ai eu peur de ce que ça pouvait produire chez elles. 

 

Ces regards-là, je commence à les connaître. Quand j’interviens auprès de groupes où les participant(e)s sont nombreux et nombreuses, je

 fais souvent deviner, en guise d’introduction, quelques chiffres. Ceux des violences sexuelles ou conjugales induisent toujours de type de réactions. Et ça me fait toujours mal, en fait, parce que je devine les histoires qui sont derrières, les abus de pouvoir, les conséquences en termes de confiance en soi et en autrui.

 

La vérité, c’est qu’aborder ces questions avec les jeunes, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. Il était temps que je m’en rende compte…

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