A quelques pas de là…

Archive for the ‘Médias’ Category

Trois fois par an environ, on me demande d’intervenir auprès de jeunes gens pour leur parler d’égalité filles/garçons. Ce n’est pas mon métier mais on considère que j’ai suffisamment d’expertise en la matière pour être capable de le faire. Pas sûr… 

 

Il y a presque deux ans, ma collègue est venue me trouver pour me parler de son projet avec les jeunes. Je souviens très bien du sentiment de panique intérieure qui m’a envahie lorsque j’ai compris quelle était sa commande : « Tu auras trois heures. Parle-leur d’égalité. C’est tellement important. Il y a tellement à faire. » Bien sûr, on aurait pu faire appel à des professionnel(le)s des interventions auprès des enfants et des adolescent(e)s. Mais ça coûtait moins cher si j’animais ces sessions moi-même. Soit.

 

J’ai pas mal tâtonné pour trouver le bon angle d’attaque. Comme le disait ma collègue : « Il y a tellement à faire » ! Comment les sensibiliser en trois heures à peine ? La première année, je leur ai parlé de médias : films, séries, chansons de rap. Je voulais parler de la représentation des femmes, de toutes les femmes : jeunes, âgées, blanches, arabes, noires, asiatiques, homosexuelles, valides, handicapées, pauvres, riches… Mais je me suis rendue compte que cette première mouture était à la fois trop ambitieuse et trop peu concrète. Elle était trop peu concrète car les jeunes ne voyaient pas l’importance des représentations. « Ouais ben les Disneys, c’est toujours comme ça. C’est pas pour ça que j’ai envie de m’enfermer dans ma maison en faisant pousser mes cheveux », s’exclama ainsi l’une d’entre elles, en référence au film Raiponce

 

« Après, ça change maintenant. On a des films avec des meufs et tout. » Chaque fois que je parlais de tendances sociologiques, de généralités sociales, l’un d’entre eux ou l’une d’entre elles me trouvaient un contre-exemple tout à fait valable. Je ne parvenais pas à leur faire comprendre la différence entre un fait isolée et un fait structurel. Même le test de Bechdel ne fonctionnait pas. Ainsi, à la question : « Dans ce film de Disney, y a-t-il deux personnages féminins ? », les jeunes répondaient systématiquement oui. Je me souviens de ma surprise :

« Dans Le roi lion, tu vois deux personnages féminins ?

– Bien sûr ! Nala et la mère du roi lion.

– Et quels sont les personnages féminins qui parlent entre eux ?

– Les deux hyènes « ! »

Effectivement, ces deux jeunes femmes avaient raison. Il y avait bien des personnages féminins, mais ils étaient tellement relégués à l’arrière-plan que je les avais oubliés. Du coup, ma démonstration sur l’absence de personnages féminins en dehors des rôles de princesses ne les avait pas convaincues. Forcément.

 

Cette première version était aussi trop ambitieuse, parce que je ne voulais pas me concentrer sur la différence hommes/femmes, mais que je voulais aborder la question de la diversité des personnages et des histoires de femmes. D’abord, la notion de « diversité », vocabulaire médiatico-technocratique, ne leur parlait pas vraiment : « Ben, c’est quand c’est divers, quoi. Quand on a le choix. » Ensuite, je voulais leur dire qu’avoir des femmes aux postes de réalisation ou de production ne garantissait pas une représentation plus diversifiée ou moins stéréotypée. Je citais en exemple le film Triple Alliance, réalisé par une femme avec trois personnages principaux féminins, mais qui sont toutes les trois jeunes, blanches, mince, belles et riches, et n’ont qu’un seul centre d’intérêt : l’homme qui a fait de chacune d’entre elle sa maîtresse. « Mais alors du coup, c’est quoi l’intérêt d’avoir des femmes qui font des films ? » J’ai tenté de faire valoir le fait que en général, les femmes ayant des vécus différents de ceux des hommes, elles portaient à l’écran des histoires différentes, des représentations du monde différentes. Je voyais le vide dans leurs yeux : mon discours ne leur parlait pas du tout.

 

La deuxième année, j’ai donc changé mon fusil d’épaule et j’ai attaqué avec des choses plus concrètes : inégalités de salaires, partage des tâches ménagères et du soin aux enfants, agressions. J’ai senti que je rentrais dans leur vie. Ouf. J’avais trouvé quelque chose qui fonctionnait. 

 

#BalanceTonPorc a permis à de nombreuses femmes de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel au travail

La première fois que j’ai testé ce nouveau déroulé, on était en plein affaire Wenstein, et les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo envahissaient les réseaux sociaux. Je me suis dit qu’il était important de parler de consentement, de respect, de vie sexuelle. Mais je crois que j’ai forcé la dose, avec un discours bien culpabilisant et bien moralisant, qui n’offrait aucune piste de réflexion aux jeunes, aucun conseil pour agir concrètement dans leur vie. J’y suis allée avec mes gros sabots, en commençant par les assommer avec les chiffres des viols et agressions sexuelles en France (plus de 50 000 chaque année), des violences commises par le conjoint ou ex-conjoint en France (224 000 par an). Sur cette base, pas de dialogue possible. J’ai enchaîné en leur montrant deux vidéos abordant le sujet. Les réactions de certaines ont été très vives : « A quoi ça sert de parler de tout ça, hein ? De toute façon, ça changera jamais ! Les mecs comme ça, il faudrait leur couper les couilles ! » J’ai essayé de dire que, sur 50 000 viols, il y en avait forcément qui étaient commis par des hommes qui n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Mon discours était inaudible par plusieurs jeunes femmes de l’assistance, très énervées parce que visiblement très mal à l’aise avec le sujet.

J’ai conclu en leur présentant une petite histoire : « Vous êtes enseignant(e) et une de vos élèves semble aller mal… » Je vous la fais courte : dans mon histoire, l’élève en question a été violée par le copain chez qui elle a passé la soirée, chez qui elle est restée dormir ensuite. Mon idée était de les faire réfléchir en groupe à une manière de réagir. Dans un des trois groupes, une jeune femme s’est mise ostensiblement en retrait, bras croisés. Quand je suis allée la voir pour savoir ce qui se passait : « Vas-y, moi je parle pas de ça, c’est bon. A quoi ça sert, hein ? Les mecs comme ça faut les castrer un point c’est tout. » J’ai évidemment essayé de désamorcer, de lui dire que si le sujet la mettait mal à l’aise, elle avait tout à fait le droit de sortir s’isoler un moment, qu’en discuter ici, dans un cadre neutre, c’était aussi se préparer à réagir correctement si jamais quelqu’un de proche se confiait à nous…

 

Je suis rentrée chez moi mal à l’aise, gênée par ce que j’avais produit, consciente d’avoir été lourde, mauvaise dans ma manière d’aborder le sujet. J’avais sûrement ravivé des traumatismes, je n’avais pas su les aider à avancer. Je m’en suis beaucoup voulu.

 

Alors j’ai changé une troisième fois mon intervention. J’ai donné les chiffres des viols et des violences conjugales, j’ai passé une

vidéo qui explique : « Si vous avez du mal à comprendre la notion de consentement pour les rapports sexuels, imaginez une tasse de thé. »

[…] Si une personne est inconsciente parce qu’elle a trop bu ou parce qu’elle dort, ne lui faites pas de thé. Les personnes inconscientes ne peuvent pas vouloir de thé. […]

On a un peu discuté du fait que les viols sont à 80% commis par des personnes de l’entourage (et non pas par des inconnus le soir, dans une ruelle sombre). Et puis je me suis arrêtée là. J’avais prévu d’ouvrir plus largement le débat, en leur demandant comment on pouvait être sûr(e) du désir de son ou sa partenaire (Demander ! Communiquer !). Mais je n’ai pas osé pousser la discussion. J’ai vu les yeux d’un bon tiers des filles présentes se détourner vers le sol. J’ai vu certaines jeunes femmes très actives précédemment se refermer comme des huîtres avec un regard vide. Je n’ai pas voulu pousser, j’ai eu peur de ce que ça pouvait produire chez elles. 

 

Ces regards-là, je commence à les connaître. Quand j’interviens auprès de groupes où les participant(e)s sont nombreux et nombreuses, je

 fais souvent deviner, en guise d’introduction, quelques chiffres. Ceux des violences sexuelles ou conjugales induisent toujours de type de réactions. Et ça me fait toujours mal, en fait, parce que je devine les histoires qui sont derrières, les abus de pouvoir, les conséquences en termes de confiance en soi et en autrui.

 

La vérité, c’est qu’aborder ces questions avec les jeunes, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. Il était temps que je m’en rende compte…

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Le « whitewashing », littéralement « lavage en blanc », désigne entre autres le fait, pour les médias, de présenter des femmes non blanches d’une manière qui les fasse ressembler à des femmes blanches. Par exemple, dans un film historique dans lequel interviendrait une femme asiatique, cela consisterait à choisir une actrice à la peau très blanche, aux cheveux plutôt bruns que noirs, ondulés plutôt que raides, aux yeux peu bridés, aux traits du visage caucasiens, c’est-à-dire une actrice plus proche de l’idéal de beauté des femmes blanches, en lieu et place d’une femme asiatique.

 

Vous connaissez Alicia Aylies ? Elle est née à Fort-de-France, elle a 19 ans, elle fait des études de droit à l’université de Cayenne, elle a été Miss Guyane avant d’être élue Miss France 2017.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le concours Miss France n’est pas au top du féminisme. Mais j’avais trouvé assez cool que, pour la première fois, une Miss Guyane décroche la fameuse écharpe. En plus, je m’étais dit que, pendant un an, on valoriserait un type de beauté un peu différent de la jeune femme blanche, et que ce serait plutôt pas mal pour toutes les femmes de France. A fortiori, je me disais que cela pourrait être très positif pour les jeunes filles métisses, qui ont peu l’occasion de voir dans les médias un type beauté qui leur ressemble, auquel elles puissent s’identifier.

Et effectivement, pendant quelques mois, on a pu voir défiler les photos d’Alicia Aylies :

(Mes préférées sont celles, prises sur le vif, parues sur les réseaux sociaux, sur lesquelles les cheveux de Miss France sont laissés les plus naturels.)

 

Mais j’ai failli m’étrangler quand j’ai vu la photo de la nouvelle campagne du créateur de bijoux Julien Dorcel :

Mais c’est quoi, ça ? C’est qui, elle ? Il se moque de qui, là, Monsieur Julien Dorcel ? Sur l’échelle du ridicule, il se situe où, le photoshopping d’une femme métisse élue « la plus belle de France » pour la rendre semblable à une blanche à peine hâlée, aux cheveux lisses bouclés au fer à friser ? Elle n’est pas suffisamment jolie, notre Miss France ?

Quand est-ce que les Noires auront enfin le droit d’être noires ?

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Il y a quelques semaines, je dénonçais l’humour abject de Pierre Bénichou, adepte dans « Les Grosses Têtes » de blagues sur le viol. Cette semaine, bandes de petit(e)s veinard(e)s, devinez quoi ? On prend les mêmes et on recommence !

Un ami qui me veut du bien, m’a récemment rapporté que Jean-Marie Bigard avait rejoint l’équipe des « Grosses Têtes » de Laurent Ruquier. (Rooh, mais quelle idée de génie ! C’est tout pile-poil ce genre de profil qu’il leur manquait !)

Apparemment, Jean-Marie Bigard est le préposé aux blagues. Alors du coup, ça tombe vachement bien, parce que moi, j’aime bien rire :

Ruquier : Une p’tite histoire, peut-être, Monsieur Bigard ?

Bigard : C’est la femme qui va chez son médecin trois fois par semaine. Et lui, ça le gonfle. Il la voit arriver, il dit : « Merde, c’est pas possible… » Elle vient le voir et dit : « Docteur » en montrant son coude, « j’ai une déchirure ! » Le médecin, qui en a marre, dit : « Déshabillez-vous ! » Elle dit : « Non mais je viens parce que j’ai juste une déchirure au coude ! » Il dit : « Moi, je vous demande de vous déshabiller. Le slip, le soutien-gorge, tout ! » Il l’attrape par les cheveux, il la penche sur le bureau, il attrape ses hanches, et là, il la défonce.

Cordula : HAHAHAHA !

Ruquier : Oh non, Cristina, hahaha !

Bigard : Et tout de suite après, il se retire, et il dit : « Voilà. Ça, c’est une déchirure ! »

(Rires)

Bigard : Ça, c’est une tendinite !

Ce qui me fascine, c’est que le public et les chroniqueurs rient, non au moment de la chute de la blague, mais au moment où le personnage principal constate les mutilations qu’il a causées.

Petit exercice de style, juste comme ça. Imaginons qu’au lieu d’avoir le récit d’un viol d’une femme par un homme, médecin de surcroît,  on ait le récit de la violence sur un Noir par un policier blanc. Genre : « Le policier, qui en a marre, lui dit : « Deshabillez-vous ! »…  Il le penche sur le bureau, lui enfonce brutalement une matraque dans l’anus… Evidemment, ça saigne… 10 cm… Ça, c’est une déchirure ! »

Vous croyez que « Les Grosses Têtes » seraient fichues de trouver ça drôle ? Ou que l’horreur de la situation leur sauterait plus facilement aux oreilles ? Je me demande si la raison pour laquelle les « Grosses Têtes » et le public rient, c’est précisément parce qu’ils et elles n’ont pas d’images mentales à l’évocation du viol. Ils et elles ne se figurent pas la scène, ne s’imagine pas la souffrance de la femme que l’on agresse, mutile.

Est-ce parce qu’ils/elles ne sont pas concerné(e)s ? Est-ce parce que la culture du viol, les blagues autour de ce sujet, les scènes de viol dans la fiction sont tellement présentes qu’on peut devenir anesthésiés ? Comme ces scènes de films américains avec des armes à feu, des détonations, du sang et des morts, qu’on regarde un peu passivement parce qu’on y est tellement habitué(e)s ?

Ruquier : Jean Marie, une autre ?

Bigard : Le mec, il rentre chez lui, et sa femme est un petit peu décoiffé. Il lui dit : « Qu’est-ce qui t’arrive ? » Elle dit : « Ben, c’est un gars qui a sonné à la porte, j’ai ouvert, il ne m’a rien dit ! Donc, eh ben, je ne lui ai rien dit. A ce moment-là, il m’a attrapée par les cheveux, et il m’a emmenée dans la chambre à coucher. Et il ne m’a rien dit, alors moi je ne lui ai rien dit ! Il m’a violée ! Pendant une heure et demie ! Et il ne m’a dit alors j’ai rien dit. » Et le mari, alors, il dit : « Donc, on ne saura jamais pourquoi il est venu, alors ? »

(Rires)

Je, euh, what ? De même, imaginons un homme rentrant pour tabasser un autre homme, lui enfoncer la mâchoire, lui perforer les viscères à coups de pieds, lui éclater la tête contre le sol. C’est toujours « drôle » ?

J’ai l’impression qu’une partie des raisons pour lesquelles ils/elles rient, c’est parce que la femme de la « blague » est tellement abrutie qu’elle se fait violer sans s’en rendre compte, cette quiche. Et l’homme qui se ferait tabasser dans mon exemple de tout à l’heure, il pourrait se faire casser briser les os sans s’en rendre compte, lui aussi ?

En tout cas, il faut croire que le viol, c’est vraiment cré-cré-rigolo, parce qu’à peine 7 minutes plus tard, Bigard remet le couvert :

Bigard : J’en ai une autre sur la forêt ! Tu m’as dit « forêt » !

Ruquier : Oui !

Bigard : C’est le mec, il se balade avec sa femme, ils sont en pleine forêt, et d’un coup, ils rencontrent un ogre ! Un ogre de 4m de haut, avec des mains démesurées !

(Quelques rires)

D’une main, il chope à la taille le mec, avec son ongle de pied, il fait un cercle par terre de 3m. Il pose le mec dans le cercle, il dit : « Toi, tu mets un doigt de pied dehors, je t’écrabouille la tête ! »  Et il chope sa femme, et il la viole. Pendant une heure et demie.

(Jeanfi Jeanssen rit.)

Bigard : Et il se barre. T’imagine, la femme, elle est un petit peu décoiffée, hein, forcément. (Rires dans le public) Et là, elle voit son mari dans le cercle, qui est écroulé de rire ! Elle dit : « Ben d’accord ! J’me fais violer pendant 1h30 et toi, ça te fait rigoler ! » Il dit : « Attends, attends, chérie. J’suis sorti trois fois du cercle, il m’a pas vu ! »

(Rires)

En tout cas, je ne sais pas ce que Jean-Marie Bigard a avec les heures et demie, mais on dirait bien qu’il a un faible pour les viols qui durent exactement cette période-là. Quel être délicieux. Quelle émission agréable et divertissante.

A ce stade, il me faut remercier chaleureusement l’ami dont je parlais en début d’article, pour m’avoir permis de me colleter l’écoute de toutes les émissions des « Grosses Têtes » dans lesquelles Bigard intervenait, juste pour pouvoir retrouver ces trois blagues qu’il m’avait rapportées. Mais quand on aime, on ne compte pas ! 😉

Note : Pour les plus « têtes brulées » d’entre vous, vous pouvez réécouter ces morceaux de génie : la « blague » du médecin est issue de l’émission du 7 février, à environ 25 minutes 15.  La « blague » de l’homme muet est issue de l’émission du 16 février, à environ 1h06. La « blague » de l’ogre est issue de la même émission du 7 février, à environ 32 minutes 13.

Récemment, presque 62 000 personnes, scandalisées d’apprendre que c’est à Roman Polanski qu’il avait été proposé de présider les Césars 2017, ont signé une pétition demandant sa destitution. (Finalement, Polanski a renoncé de lui-même, amen.)

Une connaissance, me trouvant silencieuse sur le sujet, m’a récemment demandé ce que j’en pensais. Il se trouve que j’ai eu l’occasion d’aborder le sujet sur ce blog, lorsque le réalisateur avait été invité par Laurent Delahousse au journal télévisé de France 2.

J’avais pu mettre les points sur les « i », et rappeler aux bonnes âmes, toujours promptes à glapir que nous ne connaissons pas l’ensemble du dossier, que nous ne devons pas nous substituer à la justice, etc. que Polanski a plaidé coupable aux Etats-Unis, avant de s’enfuir pour ne pas être jugé. Extrait de l’article que j’avais écrit lors de l’invitation sur France 2 :

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractère de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnés. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à l‘interview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse.

Pour celles et ceux qui voudraient se replonger dans ces souvenirs gracieux, vous pouvez relire l’article dans son ensemble : Roman Polanski au journal de 20h de France 2 : a-t-il pardonné à la fille qu’il a violée ? 

 

Regardées par des millions de gens chaque année, les pratiques sexuelles figurant dans les vidéos porno sont devenues bien plus que l’expression de fantasmes masculins : elles constituent une nouvelle forme de norme. Pendant ce temps, les actrices porno retournent à la prostitution de rue, illégale et violente.

 

 

« Le porno, c’est de la prostitution filmée. » C’est ainsi que Ran Gavrieli commence son allocution d’une quinzaine de minutes intitulée « Pourquoi j’ai arrêté de regarder du porno ? ».

 

 

Le porno est l’épine dans le pied des féministes qui, comme pour la prostitution, ont du mal à concilier libération sexuelle, capacité à choisir, à décider de sa sexualité, et indépendance financière d’une part, et d’autre part refus de l’objectification du corps humain et lutte pour une égalité de pouvoir entre femmes et hommes.

 

 

Or qu’est-ce que la prostitution si ce n’est la cristallisation des dysfonctionnements d’un système

 

patriarcal qui oppose les femmes respectables et les s*lopes qui couchent à droite, à gauche ? D’un système qui crée de toutes pièces la notion de « besoins » pour parler du désir sexuel des hommes ? Qui place majoritairement les hommes (blancs) à des postes où ils décident et les femmes sous leur autorité hiérarchique ? Cela étant, l’activité pornographique, c’est aussi la garantie d’une indépendance financière pour des femmes souvent sans qualification, issues des classes sociales inférieures. C’est aussi un usage flagrant du droit à disposer de son corps.[1] Comme le disent poétiquement les militantes pour le droit à l’IVG : « Mon corps, mon choix, ta gueule. »

 

Au lieu d’entrer dans ce débat et de tâcher de déterminer une fois pour toutes si « la prostitution, c’est bien » ou « le porno, c’est mal », examinons plutôt les valeurs et les messages culturels véhiculés par l’industrie pornographique.

 

La promotion d’une certaine forme de rapports sexuels

Tout d’abord, il faut souligner que ce secteur multi-milliardaire (52 milliards d’euros dans le monde en 2002[2]) s’adresse historiquement et majoritairement à un public masculin. C’est donc largement à partir de leurs fantasmes que se sont structurés les codes pornographiques. Est sexuel ce qui peut susciter le désir masculin, y compris les situations où les femmes acceptent un rapport sexuel sous la contrainte, par obligation, par surprise : pour payer un service (taxi, plomberie), récupérer un objet leur appartenant, satisfaire un employeur et éviter le licenciement…[3]

 

En outre, est sexuel tout ce qui a rapport avec la pénétration (buccale, vaginale, anale). Gavrieli dit que « le porno, c’est du sexe sans les mains ». Les caresses, les baisers, les éléments de sensualité qui connectent deux personnes au-delà de leurs seules parties génitales sont largement absentes des vidéos porno. Contrairement à l’imagination individuelle, qui a souvent besoin de se représenter dans un endroit, dans des circonstances particulières au cours desquelles tout bascule, dans le porno, il n’y a pas de réponses aux questions « où ? » et « comment ? ». Seules les réponses aux « quoi ? » importent. Le déroulement d’une vidéo porno est donc très ritualisé : fellation, pénétration, éjaculation de l’homme à l’extérieur du corps de la femme (il faut qu’elle se voie). L’éjaculation devient donc la finalité de l’acte sexuel, sa raison d’être. Le plaisir éventuel de la femme est accessoire. Elle n’est qu’un moyen conduisant à la jouissance de l’homme.

 

Des normes à suivre pour les filles et les garçons

La fille y a donc une fonction de pourvoyeuse passive. Toute forme d’envie personnelle qui n’aurait pas pour finalité immédiate le plaisir de l’homme n’existe pas. Le garçon, quant à lui, voit sa valeur déterminée par ses performances sexuelles, et plus particulièrement par la taille de son pénis et la durée de son érection. Toute forme de sensualité, d’émotion, d’attention à l’autre est exclue.

 

Or la courte vidéo porno de quelques minutes est devenue largement accessible à n’importe quelle personne équipée d’une connexion internet. L’industrie pornographique, de par son volume de production et par son accessibilité, n’est plus seulement vectrice de fantasmes s’adressant à un public masculin restreint. Elle est devenue un produit culturel (au sens de la culture commune) influençant la psyché collective. Elle agit par elle-même et en influençant des vecteurs non-pornographiques : industrie cinématographique classique, romans, publicité, qui reprennent certains de ses codes. Cinquante nuances de Grey est l’exemple le plus flagrant de cette influence du porno.

 

Cette industrie est aussi devenue un vecteur d’informations pour les adolescent(e)s peu désireux et désireuses de parler de sexualité avec leurs parents avant leur première fois ou au début de leur vie sexuelle. D’une industrie transgressant les normes pour entrer dans le domaine du fantasme, elle est devenue la norme pour toute une génération.

 

Cela conduit régulièrement les adolescentes à se demander si elles doivent céder à la pression sexuelle de leur partenaire pour éviter la rupture, ou à accepter que leurs ébats soient filmés, photographiés, enregistrés sous une forme ou une autre, quitte à voir ces enregistrements être partagés avec d’autres, y compris sur internet. Par ailleurs, des adolescents sont assaillis par des doutes sur leur valeur propre et sur leur aptitude à être en couple et à faire durer une relation s’ils ne sont pas capables des performances des acteurs porno. Certains adoptent mécaniquement leurs attitudes, même si elles ne correspondent pas à leurs désirs propres, persuadés que « c’est comme ça qu’on fait. »

 

Un manque d’informations, à la maison et à l’école

Difficile de contrer ces modèles pornographiques quand, au mieux, les parents se contentent d’un : « Le porno, ce n’est pas la vraie vie » énergique et convaincu, mais finalement peu explicite : à quoi ressenble-t-elle alors, la vraie vie ? Qui prend aujourd’hui la responsabilité d’infliger à son adolescent(e) mal à l’aise une discussion sur le sujet ? Ce n’est pas l’école, qui n’envisage la sexualité que sous l’angle reproductif (étude des appareils reproducteurs humains) ou de santé publique, au mieux (prévention des IST, contraception).

 

Quels parents disent à leur fille : « Tu sais, ce qui est important, c’est que toi tu prennes du plaisir, et que tu puisses demander ce qui te fait plaisir. » ? Quels parents disent à leur garçon : « En fait, au début de ta vie sexuelle, tu éjaculeras vite. C’est normal, et ce n’est pas la fin du rapport, si toi et elle avez encore envie. Et puis la taille n’a franchement pas beaucoup d’importance, parce que les filles sont surtout sensibles au niveau du clitoris, pas du vagin. » ? Au lieu de dire aux unes « Ne tombe pas enceinte ! » et aux autres « N’attrape pas le SIDA ! », pourquoi ne pas leur dire : « Un rapport, ça peut être des caresses mutuelles et des baisers, si vous en avez envie. Parfois, un rapport, c’est une pénétration. Tu peux arrêter quand tu veux, si tu veux. Parfois l’homme a jouit, parfois non. » ?

 

Des films porno à la prostitution (et vice versa)

Au-delà de la question adolescente (qui, ne nous leurrons pas, est destinée à devenir une question adulte dépassant la seule sphère sexuelle et influençant les rapports hommes/femmes), le visionnage de films porno est aussi problématique parce qu’il encourage toute l’industrie du sexe : là où il y a une demande, il y a une offre. Chaque clic sur des vidéos présentant des pratiques « hard » génère des revenus, et se traduit par le tournage d’autres films présentant des pratiques « hard ».

 

De plus, l’activité pornographique n’est qu’une des facettes du travail du sexe, qui comprend aussi les massages « avec finition », la prostitution sur internet ou par téléphone, le strip-tease, la prostitution de rue… « Le porno, c’est de la prostitution filmée », dont les seuls avantages comparatifs sont ceux du salariat : cachets, fiches de paye, cotisation retraite. Mais les carrières pornographiques ne durent pas, et combien d’acteurs et surtout d’actrices continuent à vendre du sexe ?

 

Peu d’études existent qui étudient la circulation des travailleuses du sexe, des plateaux de la pornographie à la rue de la prostitution. L’une d’elle, effectuée par Diaz-Benitez, a montré comment les acteurs et actrices porno brésilien(ne)s étaient parfois recruté(e)s dans la rue, dans les secteurs de prostitution.[4] Par ailleurs, Poulin explique que, dans une étude de 1998, près de la moitié des prostituées interviewées avaient participé à une production pornographique. Plus alarmant, dans une autre étude, près de 40% des prostituées interviewées avaient figuré dans un porno quand elles étaient enfants.[5]

 

Le porno ne fonctionne donc pas en circuit clos, mais n’est qu’une étape dans la vie de travailleuses du sexe qui peuvent passer de la pornographie infantile à la prostitution adolescente, tourner dans un film porno puis se faire embaucher dans un bar de strip-tease, être licenciée et retourner se prostituer dans la rue.

 

Or d’après diverses études, entre 85% et 90% des prostituées sont soumises à un proxénète, et leurs conditions de vie et de travail peuvent être alarmantes. Quelques chiffres, extraits d’études diverses[6] :

  • Parmi les prostituées de rue interviewées en Angleterre, près de 9 sur 10 ont été victimes de violence durant les douze derniers mois
  • Parmi les prostituées interviewées à Minneapolis (Etats-Unis), près de 8 sur 10 ont été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en moyenne 49 fois par an
  • Parmi les suicides rapportés par les hôpitaux américains, près de 1 sur 6 concerne une prostituée
  • Les femmes et les filles prostituées au Canada connaissent un taux de mortalité 40 fois supérieur à la moyenne nationale

 

calme mer phareDevant un tel constat, peut-être pourrions-nous, collectivement autant qu’individuellement, choisir de ne plus alimenter ces représentations culturelles dommageables aux filles comme aux garçons, et tâcher de puiser l’érotisme et l’excitation dans une forme de fiction qui n’alimente pas le secteur le plus brutal de l’économie mondiale.

 

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Sources :

[1] Overall C. (1992), What’s wrong with Prostitution? Evaluatinf Sex Work, Signs, vol. 17, n°4, 704-724

[2] Dusch S. (2002), Le trafic d’êtres humains, Paris, PUF

[3] Rappelons que le Code pénal (article 222-23) définit « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise » comme un viol.

[4] Díaz-Benítez, M. E. (2013), Espaces multiples : penser la pornographie depuis ses lieux de production, Brésil(s) vol. 3 : http://bresils.revues.org/

[5] Respectivement : Farley M. et Barkan H. (1998), Prostitution, violence and posttraumatic stress discorder, Women & Health, vol. 27, n° 3, 37-49 et Silbert M. et Pines A.M. (1984), Pornography and sexual abuse of women, Sex Roles, vol. 10, n° 11-12, 857-868, cités par Poulin R. (2003), Prostitution, crime organisé et marchandisation, Revue Tiers Monde, vol.4, n° 176, p. 735-769 : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2003-4-page-735.htm

[6] Chiffres cités par Poulin R. (2003), Prostitution, crime organisé et marchandisation, Revue Tiers Monde, vol.4, n° 176, p. 735-769 : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2003-4-page-735.htm

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Dans le cadre de la campagne électorale, Marion Maréchal-Le Pen, candidate du Front National pour la région PACA, a eu l’occasion de répéter son désir de supprimer les subventions accordées par la région au Planning Familial. Elle explique ainsi que, malgré une « libéralisation, une facilitation de l’accès aux contraceptifs, les avortements ne baissent pas, parfois même ils augmentent ».[1] Elle ajoute que « de plus en plus de femmes [y ont] recours de façon qui n’est pas rigoureuse ou responsable » (même si l’honnêteté oblige à reconnaître que Mme Maréchal-Le Pen « ne pense pas que ce soit une majorité des cas »).[2]

 

L’ennui, c’est que ces affirmations sont inexactes, contredites par des chiffres issus de rapports officiels que ni Mme Maréchal-Le Pen, ni les journalistes qui l’ont interrogée longuement à ce sujet n’ont lus. Comme d’autres avant elle, elle contribue à brandir l’épouvantail de « l’avortement de confort » qui, disons-le clairement, n’existe pas. « L’avortement de confort » est un mythe, porté par la vision fantasmée de responsables politiques qui, tout en prétendant être au contact du peuple et le défendre, ignorent tout de ses réalités quotidiennes.

 

Le nombre d’avortement a baissé depuis 1976

D’après une étude de l’INED de 2014,[3] le nombre d’IVG par femme a baissé entre 1976 et 1990 (passage de 0,66 à 0,49). Il a légèrement augmenté depuis 1990 et s’est stabilisé depuis pour atteindre 0,53 IVG par femme. Depuis 1976, le nombre de recours à l’IVG a donc effectivement baissé.

 

Depuis 2002, l’INED observe deux réalités contraires derrière ces chiffres. Tout d’abord, la proportion totale de femmes ayant recours à l’IVG a baissé. En parallèle, la probabilité d’avoir recours à l’IVG une nouvelle fois après un premier recours a augmenté. En un mot, l’INED explique que « moins de femmes ont recours à l’IVG, mais plus souvent de façon répétée. »

 

Les femmes ayant recours plusieurs fois à l’IVG prennent des contraceptifs

Tout ceci pourrait donner du grain à moudre à Mme Maréchal-Le Pen, qui ne voit pas pourquoi, alors que « nous avons un accès large à la contraception », ce serait « les impôts des Français » qui devraient payer « systématiquement l’irresponsabilité de certaines femmes de ce point de vue ».[4]

 

En réalité, les IVG ne sont pas demandées par des femmes irresponsables, qui ne se donnent pas la peine d’avoir recours aux contraceptifs malgré leur disponibilité. Ainsi, en 2013, seules 3% des femmes sexuellement actives et exposées au risque de grossesse n’utilisaient aucune contraception.[5]

 

Une étude de la Dress[6] a même montré que les femmes ayant recours à l’IVG pour la seconde fois ou plus déclarent plus souvent que les autres qu’elles ont recours à la contraception. Le recours multiple à l’IVG est donc sans rapport avec la prise de contraceptifs. En revanche, une étude de 2013[7] estime que ces femmes n’ont vraisemblablement pas bénéficié de conseils les incitant à changer de contraception, alors que, par définition, le contraceptif qu’elles prenaient au moment de la première IVG a échoué.

 

Les femmes ayant recours plus de deux fois à l’IVG restent minoritaires

A entendre Mme Maréchal-Le Pen ou même à lire trop vite le rapport de l’INED, on pourrait avoir l’impression que le nombre de recours multiples à l’IVG a explosé. C’est faux.

 

La grande majorité des femmes ayant recours à l’IVG ne le font qu’une seule fois (63%). En fait, 90% des femmes ont recours une ou deux fois à l’avortement dans toute leur vie. Seules 10% des femmes concernées ont recours à l’IVG plus de deux fois.

 

Qui sont les femmes qui avortent ?

D’après le même rapport de l’INED, près de la moitié des femmes qui avortent n’ont pas d’activité professionnelle (48%). A y regarder de plus près, une femme sur cinq est étudiante ou élève. De plus, 52% d’entre elles vivent seules. Il n’est pas difficile d’imaginer que ce qui motive le recours à l’IVG n’est toujours pas « l’irresponsabilité », mais le fait qu’elles accordent de l’importance au fait d’être en couple ou d’avoir un emploi et un revenu stable pour accueillir un enfant.

 

Dans le même temps, la majorité d’entre elles a déjà au moins un enfant (57%). Une nouvelle fois, loin d’être la jeune femme irresponsable que Mme Maréchal-Le Pen s’efforce de dépeindre, celle qui avorte est, le plus souvent, déjà mère et consciente de ce qu’implique l’arrivée d’un enfant. Elle estime donc en toute connaissance de cause ne pas pouvoir accueillir un nouvel enfant au sein de son foyer.

 

L’impact de lois « libéralisant l’accès à l’avortement »

Mme Maréchal-Le Pen fustige en particulier la très récente « loi santé » qui supprime le « délai de réflexion » qui était imposé aux femmes consultant pour obtenir un IVG. Ce délai était de sept jours.[8] S’il est trop tôt pour tirer des conclusions de l’application de cette suppression, il est utile de noter que l’allongement du délai pendant lequel il est possible d’avoir recours à une IVG (passé de dix à douze semaines en 2001) n’a pas eu d’impact sur le moment auquel les femmes y ont recours. En effet, il n’y a pas eu de bond spectaculaire du nombre d’IVG effectuées entre la dixième et la douzième semaine de grossesse : d’après l’INED, c’est le plus souvent autour de six semaines que l’IVG intervient.

 

Et l’éducation ?

Il est important de noter que de nombreuses études soulignent l’importance de l’accès à l’information au sujet de la contraception et de la sexualité. A titre d’exemple, les adolescents et d’adolescentes n’ayant reçu aucune information de la part de leurs parents sont deux fois plus nombreux et nombreuses à n’utiliser aucun contraceptif lors de leur premier rapport sexuel. De même, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français estime que « les jeunes filles surestiment largement certains risques [liés à la prise de contraceptifs], en particulier les risques de stérilité ultérieure ou de cancer […]. » Le CNGOF indique par ailleurs que des « connaissances erronées et imprécises » accroissent « le risque de grossesse non désirée, en particulier par l’utilisation de moyens peu efficaces de contraception ». [9]

 

Or, le Planning Familial est une association qui prend aussi en charge l’information des adolescents, des adolescentes, et des adultes. En intervenant dans les écoles, en conseillant et en orientant celles et ceux qui se présentent, cette structure effectue une mission de santé publique qui est indispensable. Il en va de même des centres pratiquant l’IVG, qui, de l’avis même du Sénat, ne se contentent pas de prendre en charge des IVG mais offrent aussi « aux femmes un service d’écoute, d’information et de prévention ».[10]

 

Loin de devoir supprimer les subventions qui sont allouées à des organismes comme ceux-ci, les pouvoirs publics devraient plutôt se préoccuper de réduire les inégalités territoriales. Le Sénat pointe ainsi du doigt « l’existence de « goulots d’étranglement » dans certaines zones de forte demande, notamment les grandes villes » et des « difficultés toujours plus grandes d’accès aux consultations ». Le fait que cent trente centres IVG aient fermé depuis 2001 (soit près d’un centre sur cinq) n’a vraisemblablement rien fait pour réduire ces inégalités territoriales.[11]

 

L’accès à ces espaces et le maintien de Plannings Familiaux nombreux et de qualité est crucial pour que le « droit des femmes à disposer de leur corps » ne soit pas juste une déclaration de principes. Pour un Etat qui se targue régulièrement de représenter « le pays des Droits de l’Homme », faire de cette déclaration une réalité est un minimum.

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[1] https://www.youtube.com/watch?v=BHOvQQf8C20

[2] https://www.youtube.com/watch?v=qjCcAXc4kkY

[3] http://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/175/population_fr_2014_3_france_pdf.fr.fr.pdf

[4] https://www.youtube.com/watch?v=qjCcAXc4kkY

[5] Bajos N., Rouzaud-Cornabas M., Panjo H., Bohet A., Moreau C. et l’équipe Fécond, 2014, « La crise de la pilule en France : vers un nouveau modèle contraceptif ? », Population et sociétés, n° 511.

[6] Collet M., Herbert J.-B., Vilain A., 2012, « Méthodologie de l’enquête sur les femmes

ayant eu recours à une interruption volontaire de grossesse en 2007 », Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Document de travail n°30.

[7] Bajos N., Prioux F., Moreau C., 2013, « L’augmentation du recours répété à l’IVG

en France : des enjeux contraceptifs au report de l’âge à la maternité », Revue d’épidémiologie et de santé publique, n°61, vol. 4.

[8] http://www.lemonde.fr/sante/article/2015/04/09/ivg-l-assemblee-vote-la-suppression-du-delai-de-reflexion-de-sept-jours_4612101_1651302.html

[9] http://www.cngof.asso.fr/d_cohen/coB_13.htm#haut

[10] http://www.senat.fr/questions/base/2011/qSEQ110317791.html

[11] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_ivg_volet2_v10.pdf

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Pierre Bénichou et la culture du viol

Dans l’émission des Grosses Têtes du mardi 8 septembre dernier (à partir de la 27e minute), Pierre Bénichou a prononcé, au milieu de l’hilarité générale, une phrase qui aurait dû, dans un monde ordinaire, susciter des réactions outrées et un blâme du CSA. Hélas, nous vivons dans une société où le viol est, au mieux tourné en dérision comme une chose risible, au pire rendu glamour et désirable par des productions comme Cinquante nuances de Grey donnant à voir des scènes où la femme n’a pas consenti au rapport sexuel.

Pour en revenir à Bénichou, jugez plutôt :

Ruquier : Mais regardez-moi ces deux vieux qui sont en train de mater une jeune femme au premier rang.

Bénichou : Mais non, c’est pas la jeune femme que je regarde. C’est le mec à côté !

Coffe : Et moi, c’est la jeune femme… […]

Mabille, aux spectateurs : Vous inquiétez pas, ils vous feront pas de mal, hein.

Bénichou, en parlant de Coffe : Va savoir. L’autre jour, j’ai failli m’en faire une, et ce con-là, il arrivait pas à la tenir.

[Explosion de rire de Ruquier, une partie du public rit, l’autre fait « Oh. »]

Diamant : Mais ça va pas, non ?

Bénichou : Elle se débattait, forcément. Je disais : « Mais tiens-là ! » [Contrefaisant la voix de Coffe :] « J’ai pas la force, j’ai pas la force ! » Tu penses ! Jaloux comme il est !

Ruquier, mort de rire : Mais c’est n’importe quoi  ! J’ai honte !

smiley malade vomirVoilà. Donc, en gros, Bénichou vient de nous raconter une tentative de viol en réunion. Il est avec son pote, ils ont coincé une jeune femme dans un coin. Elle se débat parce qu’elle n’a pas envie d’être violée. L’un crie à l’autre de la tenir, mais la jeune femme finit par s’échapper avant que les deux hommes aient pu la violer tour à tour. Et ça, c’est… drôle ? On peut s’étrangler et inonder RTL de mails outrés, du coup ? Ou bien on se verra rétorqué qu’on n’a pas d’humour ?

Explications : une blague raciste dite par un humoriste reste une blague raciste

Pas drôleLa bande de Ruquier est coutumière d’une forme d’humour qui perpétue les plus dégueulasses des clichés racistes, sexistes, homophobes, transphobe et grossophobe. Bien loin de remettre en cause un ordre établi en « se moquant de ceux qui pensent comme ça », l’humour que pratiquent les chroniqueurs et les chroniqueuses dont il s’entoure ne consiste qu’à répéter la plupart des préjugés bêtes et méchants sur les personnes sus-citées.

Il n’y a pas de subversion, rien qui retourne la situation, rien qui fasse rire de celles et ceux qui croient réellement à ces clichés. Au contraire, on rit avec les personnes qui ont ces préjugés et trouvent la blague très vraie.

Pour le dire autrement, certains de leurs propos seraient qualifiés de « honteux » s’ils étaient prononcés par des cadres du FN. J’argue que, non seulement le fait qu’ils soient prononcés par des humoristes ne suffit pas à les rendre drôles (mais c’est un truisme), mais je vais même plus loin : le fait qu’un gay fasse une blague homophobe ne rend pas la blague moins homophobe. C’est la même vanne dégueulasse, qui renforce le « pouvoir » (au sens large) des personnes en disposant : ici, les personnes disposant du « pouvoir » sont les hétéros qui ne seront jamais victimes de discrimination en raison de leur sexualité. A-t-on jamais entendu une blague se moquant des hétéros en tant qu’ils sont hétéros ? Vous pouvez chercher. Il y a, certes, des blagues portant sur les relations maritales, sur les hommes ou sur les femmes. Mais jamais une blague ne jouera sur un cliché ou un lieu commun propre aux hétéros. Il n’y en a tout simplement pas. Implicitement, une blague homophobe, peu importe par qui elle est faite, continue à véhiculer le message selon lequel (1) les homos sont différents des hétéros, et (2) il est possible de se moquer des homos (c’est drôle, c’est de l’humour) mais pas des hétéros (il n’y a aucun cliché dont on peut se moquer).

Cette même forme d’humour tient du coup à distance les personnes traditionnellement « opprimées ». Ici, Pas drôleles personnes « opprimées » sont homos, victimes de toutes sortes de discriminations liées à leur sexualité. Une phrase comme : « Ah, ça, c’est pas un cocktail de pédé ! » perpétue les clichés, qu’elle soit prononcée par un homo ou pas. Elle joue sur le cliché de l’homo qui ne serait pas résistant à l’alcool, au contraire de l’hétéro viril, qui lui tient l’alcool. Elle perpétue ce cliché. Ceci est parfaitement indépendant de la personne qui prononce cette phrase. A la rigueur, une alternative plus drôle serait : « Ah ça, c’est bien un cocktail d’hétéro. » Mais, reconnaissons-le, il y a de grandes chances pour que personne ne comprenne cette blague-là, ni a fortiori, en rie. C’est tout simplement qu’elle ne fait appel à aucun cliché connu et reconnu de nous.

Ainsi, pour qu’une telle blague fonctionne, il faut que le public reconnaisse une certaine part de vérité à ce qui est dit. Prenons un autre exemple :

Jean, Paul et Jacques sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette blague ne suscite absolument aucun rire, on a même du mal à comprendre où elle devrait être drôle. C’est simplement parce qu’elle ne renvoie à rien de reconnu. Dans sa version originale, en revanche, les préjugés sont précisément ce qui entraîne le rire :

Karim, Abdel et Kader sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette « blague » est drôle lorsque qu’on reconnaît l’implicite de cette blague : « de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police ». 

Il n’y a qu’en reconnaissant ce préjugé raciste qu’on peut rire de cette blague. Sinon, on ne la comprend tout simplement pas, et elle n’est pas plus drôle que celle qui précède.

Culture viol fuck rape cultureAinsi, la profession, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau de la personne qui prononce cette blague ne suffisent pas à désamorcer les clichés et la discrimination que véhicule la blague en elle-même. Une blague raciste, sexiste ou homophobe prononcée par un humoriste, peu importe lequel, reste intrinsèquement raciste, sexiste ou homophobe. Et une blague banalisant le viol comme quelque chose de « risible », prononcée par Pierre Bénichou, reste une blague banalisant le viol.


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