A quelques pas de là…

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Le « whitewashing », littéralement « lavage en blanc », désigne entre autres le fait, pour les médias, de présenter des femmes non blanches d’une manière qui les fasse ressembler à des femmes blanches. Par exemple, dans un film historique dans lequel interviendrait une femme asiatique, cela consisterait à choisir une actrice à la peau très blanche, aux cheveux plutôt bruns que noirs, ondulés plutôt que raides, aux yeux peu bridés, aux traits du visage caucasiens, c’est-à-dire une actrice plus proche de l’idéal de beauté des femmes blanches, en lieu et place d’une femme asiatique.

 

Vous connaissez Alicia Aylies ? Elle est née à Fort-de-France, elle a 19 ans, elle fait des études de droit à l’université de Cayenne, elle a été Miss Guyane avant d’être élue Miss France 2017.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le concours Miss France n’est pas au top du féminisme. Mais j’avais trouvé assez cool que, pour la première fois, une Miss Guyane décroche la fameuse écharpe. En plus, je m’étais dit que, pendant un an, on valoriserait un type de beauté un peu différent de la jeune femme blanche, et que ce serait plutôt pas mal pour toutes les femmes de France. A fortiori, je me disais que cela pourrait être très positif pour les jeunes filles métisses, qui ont peu l’occasion de voir dans les médias un type beauté qui leur ressemble, auquel elles puissent s’identifier.

Et effectivement, pendant quelques mois, on a pu voir défiler les photos d’Alicia Aylies :

(Mes préférées sont celles, prises sur le vif, parues sur les réseaux sociaux, sur lesquelles les cheveux de Miss France sont laissés les plus naturels.)

 

Mais j’ai failli m’étrangler quand j’ai vu la photo de la nouvelle campagne du créateur de bijoux Julien Dorcel :

Mais c’est quoi, ça ? C’est qui, elle ? Il se moque de qui, là, Monsieur Julien Dorcel ? Sur l’échelle du ridicule, il se situe où, le photoshopping d’une femme métisse élue « la plus belle de France » pour la rendre semblable à une blanche à peine hâlée, aux cheveux lisses bouclés au fer à friser ? Elle n’est pas suffisamment jolie, notre Miss France ?

Quand est-ce que les Noires auront enfin le droit d’être noires ?

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Nous vivons à l’ère de la performance et sous le regard des autres. La productivité chiffrée est devenue la mesure de la valeur individuelle, les réseaux sociaux ont entraîné un vaste mouvement de mise en scène de soi et de comparaison accrue avec autrui.

Dans ce contexte, qu’en est-il des femmes, qui, à la différence des garçons que l’on éduque à la prise de risque, sont conditionnées très tôt à être de bonnes petites soldates dociles ?

 

Dans leur vie professionnelle…

Les femmes gagnent toujours, en moyenne, 455€ de moins que les hommes chaque mois. Cela revient à une perte de 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans. Le montant des retraites perçues par les femmes est toujours, en moyenne, de 671€ de moins que celui des retraites des hommes, et l’écart se creuse depuis 2004. Toutes situations confondues (jeunes, seniors, ayant des origines migratoires, n’en ayant pas, vivant dans l’Hexagone et dans les outre-mers), ce sont les femmes qui sont les plus pénalisées sur le marché de l’emploi.

Les femmes doivent en faire bien plus pour être reconnues, par autrui mais aussi par elles-mêmes. (Les études sur l’estime d’elles-même, dès très jeunes, des filles par rapport aux garçons sont à cet égard confondantes. Pour l’anecdote, l’ensemble des chef(fe)s de service de ma structure se sont vu proposé du coaching individuel. Je vous le donne en mille : sur neuf personnes, toutes les femmes sauf une ont accepté avec enthousiasme ; aucun homme n’a estimé en avoir besoin.)

Si une femme est trop autoritaire, elle sera qualifiée de harpie. Si elle est trop permissive, on trouvera qu’elle manque de capacités managériales. Trop proche de la direction, on l’accusera d’utiliser ses charmes. Trop distante, on lui reprochera de manquer de qualités humaines. Ambitieuse, on la verra comme un requin dont les dents rayent le plancher. Peu carriériste, on songera qu’elle gâche ses possibilités et on refusera de la prendre au sérieux. Qu’elle fixe des limites à sa présence en entreprise pour être plus disponible pour sa famille, et on la cataloguera comme n’étant pas fiable. Qu’elle ait simplement des enfants, et on verra leur existence comme une épée de Damoclès au-dessus de son investissement professionnel. Que son conjoint s’occupe des enfants, et on la verra comme une machine froide et son compagnon comme une créature entre le martyr des temps modernes et le castré façon Renaissance. Qu’elle ose seulement assister à une réunion sans l’avoir bien préparée : elle n’aura pas les épaules pour le poste.

 

Dans leur vie personnelle…

Les femmes ont acquis, de haute lutte, le droit à disposer de leur corps et à exercer ce droit par le biais de l’Interruption Volontaire de Grossesse. (Je passerai volontairement sur les fermetures massives de structures publiques, qui mettent en danger l’exercice effectif de ce droit.) En conséquence, la maternité est devenue largement choisie. Et puisque devenir mère est devenu un choix, les femmes ont à présent l’obligation de réussir aussi cet aspect-là de leur vie.

Il faut faire des enfants épanoui(e)s, auxquel(le)s on fixe des limites sans brider leur créativité, auxquel(le)s on propose des loisirs sans les transformer en machines. Il faut suivre leur scolarité sans leur mettre de pression excessive, les pousser sans les étouffer, leur donner le choix tout en les empêchant de prendre de mauvaises décisions. Il faut éduquer sans crier, faire attention à l’équilibre alimentaire. Et surtout, surtout, il faut être heureuse en tant que mère. Il faut aimer ses enfants par-dessus tout, se sacrifier de bonne grâce, ne jamais se plaindre de la charge qu’ils/elles font peser sur le quotidien et l’organisation. La mère parfaite est une mère qui se dévoue et qui sourit.

Les magazines féminins ont ajouté à cette pression-là celle de réussir son couple et, tant qu’à faire, sa vie sexuelle. Il faut baiser régulièrement, et jouir à chaque fois. Il faut essayer de nouvelles positions, de nouvelles pratiques, de nouveaux et nouvelles partenaires. Il faut réinventer son couple, avoir peur de la routine, partir en vacances, maigrir avant les vacances, s’entendre avec les ami(e)s de l’autre, avec sa famille.

 

MERDE.

Je revendique, au nom de toutes les femmes, le droit à être imparfaites et à faire des erreurs.

Au boulot, parfois, nous manquons de tact, nous nous laissons envahir par le flux des tâches à accomplir sans prioriser, nous arrivons sans être bien préparée, nous demandons à partir plus tôt pour aller chercher nos enfants à l’école, nous sommes en retard sur une tâche à accomplir, nous insistons lourdement pour obtenir une promotion, nous laissons passer une possibilité de promotion.

Dans notre couple, parfois, nous nous engueulons, nous sommes de mauvaise foi, nous nous laissons marcher sur les pieds, nous faisons l’amour un peu par habitude, nous ne jouissons pas, nous ne baisons plus, nous restons célibataires longtemps, nous nous accrochons à nos principes sans vouloir faire de compromis.

En tant que mères, parfois, nous laissons passer des comportements problématiques, nous sur-investissons la scolarité de nos enfants, nous imposons des règles rigides, nous crions, nous nous énervons, nous cuisinons des pâtes ou des conserves.

Nous faisons du mieux que nous pouvons, nous sommes humaines, nous échouons, nous tirons les leçons de nos échecs, nous nous excusons, nous tâchons de faire mieux la fois suivante, et la fois suivante, parfois nous réussissons, parfois nous ne réussissons pas. Nous naviguons à vue dans ce grand espace qu’est la vie, et nous réclamons simplement QU’ON NOUS LÂCHE LA GRAPPE.

Il y a quelques semaines, je dénonçais l’humour abject de Pierre Bénichou, adepte dans « Les Grosses Têtes » de blagues sur le viol. Cette semaine, bandes de petit(e)s veinard(e)s, devinez quoi ? On prend les mêmes et on recommence !

Un ami qui me veut du bien, m’a récemment rapporté que Jean-Marie Bigard avait rejoint l’équipe des « Grosses Têtes » de Laurent Ruquier. (Rooh, mais quelle idée de génie ! C’est tout pile-poil ce genre de profil qu’il leur manquait !)

Apparemment, Jean-Marie Bigard est le préposé aux blagues. Alors du coup, ça tombe vachement bien, parce que moi, j’aime bien rire :

Ruquier : Une p’tite histoire, peut-être, Monsieur Bigard ?

Bigard : C’est la femme qui va chez son médecin trois fois par semaine. Et lui, ça le gonfle. Il la voit arriver, il dit : « Merde, c’est pas possible… » Elle vient le voir et dit : « Docteur » en montrant son coude, « j’ai une déchirure ! » Le médecin, qui en a marre, dit : « Déshabillez-vous ! » Elle dit : « Non mais je viens parce que j’ai juste une déchirure au coude ! » Il dit : « Moi, je vous demande de vous déshabiller. Le slip, le soutien-gorge, tout ! » Il l’attrape par les cheveux, il la penche sur le bureau, il attrape ses hanches, et là, il la défonce.

Cordula : HAHAHAHA !

Ruquier : Oh non, Cristina, hahaha !

Bigard : Et tout de suite après, il se retire, et il dit : « Voilà. Ça, c’est une déchirure ! »

(Rires)

Bigard : Ça, c’est une tendinite !

Ce qui me fascine, c’est que le public et les chroniqueurs rient, non au moment de la chute de la blague, mais au moment où le personnage principal constate les mutilations qu’il a causées.

Petit exercice de style, juste comme ça. Imaginons qu’au lieu d’avoir le récit d’un viol d’une femme par un homme, médecin de surcroît,  on ait le récit de la violence sur un Noir par un policier blanc. Genre : « Le policier, qui en a marre, lui dit : « Deshabillez-vous ! »…  Il le penche sur le bureau, lui enfonce brutalement une matraque dans l’anus… Evidemment, ça saigne… 10 cm… Ça, c’est une déchirure ! »

Vous croyez que « Les Grosses Têtes » seraient fichues de trouver ça drôle ? Ou que l’horreur de la situation leur sauterait plus facilement aux oreilles ? Je me demande si la raison pour laquelle les « Grosses Têtes » et le public rient, c’est précisément parce qu’ils et elles n’ont pas d’images mentales à l’évocation du viol. Ils et elles ne se figurent pas la scène, ne s’imagine pas la souffrance de la femme que l’on agresse, mutile.

Est-ce parce qu’ils/elles ne sont pas concerné(e)s ? Est-ce parce que la culture du viol, les blagues autour de ce sujet, les scènes de viol dans la fiction sont tellement présentes qu’on peut devenir anesthésiés ? Comme ces scènes de films américains avec des armes à feu, des détonations, du sang et des morts, qu’on regarde un peu passivement parce qu’on y est tellement habitué(e)s ?

Ruquier : Jean Marie, une autre ?

Bigard : Le mec, il rentre chez lui, et sa femme est un petit peu décoiffé. Il lui dit : « Qu’est-ce qui t’arrive ? » Elle dit : « Ben, c’est un gars qui a sonné à la porte, j’ai ouvert, il ne m’a rien dit ! Donc, eh ben, je ne lui ai rien dit. A ce moment-là, il m’a attrapée par les cheveux, et il m’a emmenée dans la chambre à coucher. Et il ne m’a rien dit, alors moi je ne lui ai rien dit ! Il m’a violée ! Pendant une heure et demie ! Et il ne m’a dit alors j’ai rien dit. » Et le mari, alors, il dit : « Donc, on ne saura jamais pourquoi il est venu, alors ? »

(Rires)

Je, euh, what ? De même, imaginons un homme rentrant pour tabasser un autre homme, lui enfoncer la mâchoire, lui perforer les viscères à coups de pieds, lui éclater la tête contre le sol. C’est toujours « drôle » ?

J’ai l’impression qu’une partie des raisons pour lesquelles ils/elles rient, c’est parce que la femme de la « blague » est tellement abrutie qu’elle se fait violer sans s’en rendre compte, cette quiche. Et l’homme qui se ferait tabasser dans mon exemple de tout à l’heure, il pourrait se faire casser briser les os sans s’en rendre compte, lui aussi ?

En tout cas, il faut croire que le viol, c’est vraiment cré-cré-rigolo, parce qu’à peine 7 minutes plus tard, Bigard remet le couvert :

Bigard : J’en ai une autre sur la forêt ! Tu m’as dit « forêt » !

Ruquier : Oui !

Bigard : C’est le mec, il se balade avec sa femme, ils sont en pleine forêt, et d’un coup, ils rencontrent un ogre ! Un ogre de 4m de haut, avec des mains démesurées !

(Quelques rires)

D’une main, il chope à la taille le mec, avec son ongle de pied, il fait un cercle par terre de 3m. Il pose le mec dans le cercle, il dit : « Toi, tu mets un doigt de pied dehors, je t’écrabouille la tête ! »  Et il chope sa femme, et il la viole. Pendant une heure et demie.

(Jeanfi Jeanssen rit.)

Bigard : Et il se barre. T’imagine, la femme, elle est un petit peu décoiffée, hein, forcément. (Rires dans le public) Et là, elle voit son mari dans le cercle, qui est écroulé de rire ! Elle dit : « Ben d’accord ! J’me fais violer pendant 1h30 et toi, ça te fait rigoler ! » Il dit : « Attends, attends, chérie. J’suis sorti trois fois du cercle, il m’a pas vu ! »

(Rires)

En tout cas, je ne sais pas ce que Jean-Marie Bigard a avec les heures et demie, mais on dirait bien qu’il a un faible pour les viols qui durent exactement cette période-là. Quel être délicieux. Quelle émission agréable et divertissante.

A ce stade, il me faut remercier chaleureusement l’ami dont je parlais en début d’article, pour m’avoir permis de me colleter l’écoute de toutes les émissions des « Grosses Têtes » dans lesquelles Bigard intervenait, juste pour pouvoir retrouver ces trois blagues qu’il m’avait rapportées. Mais quand on aime, on ne compte pas ! 😉

Note : Pour les plus « têtes brulées » d’entre vous, vous pouvez réécouter ces morceaux de génie : la « blague » du médecin est issue de l’émission du 7 février, à environ 25 minutes 15.  La « blague » de l’homme muet est issue de l’émission du 16 février, à environ 1h06. La « blague » de l’ogre est issue de la même émission du 7 février, à environ 32 minutes 13.

Récemment, presque 62 000 personnes, scandalisées d’apprendre que c’est à Roman Polanski qu’il avait été proposé de présider les Césars 2017, ont signé une pétition demandant sa destitution. (Finalement, Polanski a renoncé de lui-même, amen.)

Une connaissance, me trouvant silencieuse sur le sujet, m’a récemment demandé ce que j’en pensais. Il se trouve que j’ai eu l’occasion d’aborder le sujet sur ce blog, lorsque le réalisateur avait été invité par Laurent Delahousse au journal télévisé de France 2.

J’avais pu mettre les points sur les « i », et rappeler aux bonnes âmes, toujours promptes à glapir que nous ne connaissons pas l’ensemble du dossier, que nous ne devons pas nous substituer à la justice, etc. que Polanski a plaidé coupable aux Etats-Unis, avant de s’enfuir pour ne pas être jugé. Extrait de l’article que j’avais écrit lors de l’invitation sur France 2 :

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractère de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnés. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à l‘interview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse.

Pour celles et ceux qui voudraient se replonger dans ces souvenirs gracieux, vous pouvez relire l’article dans son ensemble : Roman Polanski au journal de 20h de France 2 : a-t-il pardonné à la fille qu’il a violée ? 

 

Je ne suis pas une féministe parfaite. J’ai gueulé lors des réunions de l’association féministe à laquelle j’appartenais, j’ai expliqué d’un ton enflammé mes positions à mes ami(e)s partageant les idées féministes. Mais au quotidien, en milieu hostile, je m’écrase.

 

Face au propriétaire de l’appartement que je louais

Le propriétaire de l’appartement que je louais (je n’aime pas l’expression « mon propriétaire », qui me donne l’impression d’être son animal domestique) voulait en changer les fenêtres, mais rencontrait des difficultés d’ordre administratif. Il avait besoin d’un permis, que la structure concernée refusait de lui délivrer. A la tête de cette structure, se trouvait une femme. Le propriétaire m’a donc dit tout naturellement :

« Les femmes, ce n’est pas fait pour avoir des responsabilités comme ça. »

 

Ce que j’ai pensé : « Tu te rends compte que je suis une femme, là ? Je serais donc biologiquement cantonnée à des rôles subalternes ? Sympa, autant que j’arrête d’essayer de faire carrière pour me consacrer à mes tâches naturelles : les gosses, la maison… ! »

Ce que j’ai dit, d’une voix égale et respectueuse : « Ce n’est pas tellement lié au fait d’être une femme, si ? Ce serait pareil avec n’importe qui, non ? »

– Non, les femmes ne sont pas capables de gérer ce genre de responsabilités, ça leur monte à la tête.

– Ah… Je ne sais pas… »

 

Et ça, mes ami(e)s, c’est ce que j’ai fait de mieux en termes de combativité ! Le reste du temps, je m’écrase lamentablement. Je suis incapable de rien dire, quelle que soit la gravité du propos tenu… Ami(e) féministe, toi qui complexes parce que tu n’as jamais « la bonne réplique » ou parce que tu n’as pas été « assez incisif/incisive », lis mon récit et déculpabilise. Je sers régulièrement de modèle aux crêpes (par ma capacité à m’aplatir hein, pas parce que la chantilly sort quand on m’appuie dessus !).

 

 

Face aux ami(e)s de mes ami(e)s

Les ami(e)s de mes ami(e)s sont mes ami(e)s, c’est bien connu. Ouais, non. Parfois, les ami(e)s de mes ami(e)s, ce sont de gros boulets. L’autre jour, la discussion portait sur la Thaïlande. Elle a naturellement dérivé sur les transsexuel(le)s :

« Les « ladyboys », là-bas, c’est un fantasme. C’est hyper populaire ! dit quelqu’un.

– Dans les hentais (BD pornographiques d’origine japonaise), on voit parfois des trucs avec des trans. J’en ai offert un à X. pour son anniversaire ! rit un(e) autre.

– Oh je l’ai vu ! s’esclaffe un(e) troisième. C’était dégueulasse !

– Tu imagines si ça t’arrive en vrai ? Elle se déshabille et là, tu tombes sur un sgeg ! Pouah ! La débandade ! s’exclame, hilare, un(e) quatrième.

– Dans les hentais, il y a aussi des trucs avec des chèvres ou des chiens ! » renchérit le ou la premier(e). Et la discussion de se poursuivre joyeusement sur le thème de la zoophilie.

 

Ce que j’ai pensé : « Mais enfin, on ne peut pas comparer les chèvres et les personnes trans ! J’ai des copains et des copines trans ; ce sont des gens normaux, sympas, avec des goûts alimentaires, des coups de cœur cinématographiques, des projets de carrière… Exactement comme vous et moi ! »

Ce que j’ai dit : Eh… Rien. Je n’ai absolument rien dit. J’ai murmuré un « Ben oui, ce sont des choses qui arrivent… » que seule ma voisine a entendu. Et puis, pour ne pas trahir complètement la cause, j’ai croisé les bras, me suis renfrognée, et j’ai reculé mon dos pour l’appuyer contre le dossier de la chaise.

 

 

Un peu plus tard, alors que la discussion avait dérivé sur Disney, et plus précisément sur la fée Clochette, l’une des personnes présentes a dit, en riant : « De toutes façons, la fée Clochette, c’est une pute ! Elle a une robe ras les seins et ras la moule. On dirait qu’elle va faire le tapin, regarde-moi ça ! »

 

Ce que j’ai pensé : « Slut-shaming, bonsoir ! Pour changer, une fille qui s’habille court est une pute, on est en 2016 mais tout va bien. »

Ce que j’ai dit : Au lieu de dire qu’une fille en robe courte avait le droit au respect, je me suis magistralement lancée dans une tirade sur le thème : « Elle n’est pas si courte, sa robe. »

 

 

Face à des collègues

J’ai travaillé en collège, où il y a eu une grosse bagarre entre deux groupes de garçons. L’un de ces groupes, issu d’un établissement voisin, soutenait un garçon qui venait de se faire plaquer par une fille. L’autre groupe, issu de notre établissement, soutenait le garçon qui s’était récemment mis en couple avec cette fille.

 

Le CPE a expliqué qu’il a fallu prévenir la police, et escorter le garçon de notre établissement jusqu’à son domicile, pour éviter qu’il se fasse casser la figure en bas de chez lui. Et puis il termine son récit en disant :

« Evidemment, j’ai convoqué X [la fille]. Je lui ai passé un savon, en lui disant qu’elle avait intérêt à se faire discrète jusqu’à la fin de l’année scolaire. »

 

Ce que j’ai pensé : « Donc deux groupes de mecs complètement teu-bés font les caïds, veulent balancer leurs petits poings d’adolescents pour éviter de montrer qu’ils n’ont pas de vocabulaire suffisant pour se parler, sèment la terreur devant le collège, et c’est la fille qu’on convoque pour lui dire de se tenir à carreau ? »

Ce que j’ai dit : « Ah, quand même. » #JeSuisCourage.

 

 

Face à ma famille

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai fermé ma gueule pour ne pas « gâcher l’ambiance » lors de réunions de famille. C’est difficile, parce que j’ai la sensation de ne pas pouvoir exister « en tant que moi », de devoir subir à chaque fois ces agressions que je prends personnellement. J’ai l’impression de ne pas être dans un environnement « safe », dans lequel je me sens bien : je suis constamment sur la brèche, prête à encaisser ces attaques. J’attends la prochaine remise en cause de ce en quoi je crois, de ce que je défends et donc, in fine, de moi en tant que personne.

 

Les dernières discussions en date portaient sur la parentalité des personnes handicapées. Je parlais d’un reportage que j’avais entendu à la radio, et rapportait les propos d’une femme : « J’avais une chance sur deux de transmettre ma maladie à ma fille. J’ai eu de la chance, elle est en bonne santé », disait-elle. Mon opinion était que vouloir absolument concevoir un enfant biologiquement relié à soi sachant que cet(te) enfant aurait une chance sur deux d’être malade, handicapé(e) toute sa vie, c’était un acte irresponsable et très égoïste.

 

L’une des personnes présentes est alors intervenue : « Ben c’est comme les homos ! Ils veulent absolument des gosses. Pourquoi ne pas autoriser le mariage et l’adoption avec une chèvre aussi ? » (Non, moi non plus je ne sais pas pourquoi les chèvres obsèdent autant les gens intolérants.)

 

Plus tard, lors d’une conversation portant sur les salons de coiffure de la ville, l’une des personnes présentes dit d’un ton tout à fait banal, sans aucune animosité, comme si c’était normal : « Ah, j’ai testé le salon recommandé par X., avec toutes ses fiotes. »

 

Alors qu’on causait « femme de ménage », l’un(e) dit en plaisantant : « Femme de ménage, c’est un pléonasme ! » (L’humour sexiste, c’est toujours aussi hilarant.)

 

Tandis que le dessert approchait et qu’il était question de banane, une personne se mit à imiter un accent « noir » pour demander : « Tu veux manger des bananes ? » Puis, poussant l’imitation plus loin, en roulant le [r] et en parlant fort : « Hiiiiiiii ! Je suis NOIR ! »

 

En parlant de nos ami(e)s respectifs et respectives, une personne a expliqué : « X., à chaque fois on le charie avec le fait qu’il est arabe. Quand on ne retrouve plus un truc : « X. ! C’est toi qui l’a pris, hein ? » » Une autre a ajouté : « J’aimerais bien savoir danser. Y., quand il danse, c’est un truc de fou, il danse trop bien. Il est noir, c’est normal pour lui. »

 

Pendant qu’on évoquait le fait que les filles ayant de nombreux partenaires sexuels étaient montrées du doigt alors que les garçons ayant beaucoup de partenaires étaient encensés : « C’est normal ! Une clé qui ouvre toutes les serrures, c’est une bonne clé. Une serrure qui se laisse ouvrir par toutes les clés, c’est une mauvaise serrure. »

 

Ce que j’ai pensé : « Putain, ce qu’ils et elles m’emmerdent, là, tou(te)s, avec leurs idées à la con ! On n’est plus en 1902, faudrait évoluer, un peu ! Ce n’est pas possible de devoir subir ça à chaque fête de famille ! »

Ce que j’ai dit : Eh ben, rien. Enfin, si : face à certaines remarques destinées à me faire réagir (à me « taquiner »), j’ai haussé les sourcils, les épaules, et en secouant la tête j’ai dit : « Que veux-tu que je te dise ? Tu sais très bien ce que je pense de ça. »

 

 

Pourquoi diantre est-ce que je ferme ma gueule ?

Dans tous les cas cités ci-dessus, je me suis tue. Pourquoi ? Eh bien parce que, en tout maturité affective, j’aime bien quand on m’aime bien. J’ai envie de faire bonne impression, j’ai envie qu’on m’apprécie. Enoncer haut et fort que les trans et les homos sont des personnes comme les autres, que porter une robe courte ne veut pas dire qu’on n’a plus le droit au respect, qu’avoir un vagin ne prédispose pas au ménage, tout ça, ça fait tache. Je deviendrais : « la fille qui n’a aucun humour, avec qui on ne peut plus rien dire ».

 

Objectivement, je devrais me moquer de ne pas être appréciée par des personnes tenant des propos sexistes, racistes, homophobes, transphobes. Alors pourquoi est-ce que je continue à jouer la comédie de la fille qui est normalement sexiste et qui trouve que le racisme, c’est rigolo ? Peut-être est-ce parce que je n’ai pas de cercle d’amis féministe suffisamment vaste pour me permettre de refuser ces moments de sociabilité. 80% des conversations étaient sympas, rigolotes. Devrais-je m’en priver au nom des 20% ? Je devrais. Je devrais pour espérer faire avancer les choses à mon échelle. Mais je n’ai pas le courage.

 

En famille, je me tais pour ne pas gâcher l’ambiance. Chacun(e) d’entre nous ayant un très fort caractère, je sais que la moindre discussion va durer, que nous allons hausser le ton, que personne n’acceptera d’avoir tort, et que toutes et tous, nous défendrons âprement nos manières de voir, quitte à être très désagréables les un(e)s envers les autres.

 

La question qui se pose malgré tout est la suivante : pourquoi cela devrait-il être à moi de faire ces efforts-là ? Pourquoi ne pourrait-on pas partir du principe que c’est à chacun(e) d’éviter de faire état d’opinions conflictuelles ? Ma famille me rétorquera vraisemblablement que c’est parce que je suis en minorité que c’est à moi de me censurer.

 

La solution pour m’assurer qu’ils et elles feront attention serait de m’énerver bien fort à chaque fois, pour que ce soit elles et eux qui se sentent obligés d’éviter ce genre de remarques sous peine de gâcher l’ambiance. Mais je ne le fais pas, je cède à la facilité. D’abord parce que des dizaines de discussions posées avec ces mêmes personnes m’ont convaincue qu’elles ne changeraient jamais d’opinion. Et ensuite, toujours selon le même principe, parce que j’aime bien qu’on m’aime bien, et que, pour ça, je suis prête à manger mon chapeau de temps en temps.

 

Au travail ou avec le propriétaire de l’appartement que je louais, j’évite les conflits. En tant que femme, j’ai été éduquée à cela : à « prendre sur moi », à « laisser glisser comme sur les plumes d’un canard » alors que mes frères ont été éduqués à « se défendre eux-mêmes », à « ne pas toujours appeler papa/maman pour venir à leur secours ». Je le sais bien, et pourtant, cette disposition, même si elle est acquise et pas innée, est devenue une composante de ma personnalité. J’ai peur de déranger, de demander trop, d’entrer en conflit. Je laisse échapper ma rage par derrière mais par devant, je m’aplatis comme une carpette.

 

Je ne suis pas une féministe parfaite. Etre féministe au quotidien, ce n’est pas facile.

Pierre Bénichou et la culture du viol

Dans l’émission des Grosses Têtes du mardi 8 septembre dernier (à partir de la 27e minute), Pierre Bénichou a prononcé, au milieu de l’hilarité générale, une phrase qui aurait dû, dans un monde ordinaire, susciter des réactions outrées et un blâme du CSA. Hélas, nous vivons dans une société où le viol est, au mieux tourné en dérision comme une chose risible, au pire rendu glamour et désirable par des productions comme Cinquante nuances de Grey donnant à voir des scènes où la femme n’a pas consenti au rapport sexuel.

Pour en revenir à Bénichou, jugez plutôt :

Ruquier : Mais regardez-moi ces deux vieux qui sont en train de mater une jeune femme au premier rang.

Bénichou : Mais non, c’est pas la jeune femme que je regarde. C’est le mec à côté !

Coffe : Et moi, c’est la jeune femme… […]

Mabille, aux spectateurs : Vous inquiétez pas, ils vous feront pas de mal, hein.

Bénichou, en parlant de Coffe : Va savoir. L’autre jour, j’ai failli m’en faire une, et ce con-là, il arrivait pas à la tenir.

[Explosion de rire de Ruquier, une partie du public rit, l’autre fait « Oh. »]

Diamant : Mais ça va pas, non ?

Bénichou : Elle se débattait, forcément. Je disais : « Mais tiens-là ! » [Contrefaisant la voix de Coffe :] « J’ai pas la force, j’ai pas la force ! » Tu penses ! Jaloux comme il est !

Ruquier, mort de rire : Mais c’est n’importe quoi  ! J’ai honte !

smiley malade vomirVoilà. Donc, en gros, Bénichou vient de nous raconter une tentative de viol en réunion. Il est avec son pote, ils ont coincé une jeune femme dans un coin. Elle se débat parce qu’elle n’a pas envie d’être violée. L’un crie à l’autre de la tenir, mais la jeune femme finit par s’échapper avant que les deux hommes aient pu la violer tour à tour. Et ça, c’est… drôle ? On peut s’étrangler et inonder RTL de mails outrés, du coup ? Ou bien on se verra rétorqué qu’on n’a pas d’humour ?

Explications : une blague raciste dite par un humoriste reste une blague raciste

Pas drôleLa bande de Ruquier est coutumière d’une forme d’humour qui perpétue les plus dégueulasses des clichés racistes, sexistes, homophobes, transphobe et grossophobe. Bien loin de remettre en cause un ordre établi en « se moquant de ceux qui pensent comme ça », l’humour que pratiquent les chroniqueurs et les chroniqueuses dont il s’entoure ne consiste qu’à répéter la plupart des préjugés bêtes et méchants sur les personnes sus-citées.

Il n’y a pas de subversion, rien qui retourne la situation, rien qui fasse rire de celles et ceux qui croient réellement à ces clichés. Au contraire, on rit avec les personnes qui ont ces préjugés et trouvent la blague très vraie.

Pour le dire autrement, certains de leurs propos seraient qualifiés de « honteux » s’ils étaient prononcés par des cadres du FN. J’argue que, non seulement le fait qu’ils soient prononcés par des humoristes ne suffit pas à les rendre drôles (mais c’est un truisme), mais je vais même plus loin : le fait qu’un gay fasse une blague homophobe ne rend pas la blague moins homophobe. C’est la même vanne dégueulasse, qui renforce le « pouvoir » (au sens large) des personnes en disposant : ici, les personnes disposant du « pouvoir » sont les hétéros qui ne seront jamais victimes de discrimination en raison de leur sexualité. A-t-on jamais entendu une blague se moquant des hétéros en tant qu’ils sont hétéros ? Vous pouvez chercher. Il y a, certes, des blagues portant sur les relations maritales, sur les hommes ou sur les femmes. Mais jamais une blague ne jouera sur un cliché ou un lieu commun propre aux hétéros. Il n’y en a tout simplement pas. Implicitement, une blague homophobe, peu importe par qui elle est faite, continue à véhiculer le message selon lequel (1) les homos sont différents des hétéros, et (2) il est possible de se moquer des homos (c’est drôle, c’est de l’humour) mais pas des hétéros (il n’y a aucun cliché dont on peut se moquer).

Cette même forme d’humour tient du coup à distance les personnes traditionnellement « opprimées ». Ici, Pas drôleles personnes « opprimées » sont homos, victimes de toutes sortes de discriminations liées à leur sexualité. Une phrase comme : « Ah, ça, c’est pas un cocktail de pédé ! » perpétue les clichés, qu’elle soit prononcée par un homo ou pas. Elle joue sur le cliché de l’homo qui ne serait pas résistant à l’alcool, au contraire de l’hétéro viril, qui lui tient l’alcool. Elle perpétue ce cliché. Ceci est parfaitement indépendant de la personne qui prononce cette phrase. A la rigueur, une alternative plus drôle serait : « Ah ça, c’est bien un cocktail d’hétéro. » Mais, reconnaissons-le, il y a de grandes chances pour que personne ne comprenne cette blague-là, ni a fortiori, en rie. C’est tout simplement qu’elle ne fait appel à aucun cliché connu et reconnu de nous.

Ainsi, pour qu’une telle blague fonctionne, il faut que le public reconnaisse une certaine part de vérité à ce qui est dit. Prenons un autre exemple :

Jean, Paul et Jacques sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette blague ne suscite absolument aucun rire, on a même du mal à comprendre où elle devrait être drôle. C’est simplement parce qu’elle ne renvoie à rien de reconnu. Dans sa version originale, en revanche, les préjugés sont précisément ce qui entraîne le rire :

Karim, Abdel et Kader sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette « blague » est drôle lorsque qu’on reconnaît l’implicite de cette blague : « de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police ». 

Il n’y a qu’en reconnaissant ce préjugé raciste qu’on peut rire de cette blague. Sinon, on ne la comprend tout simplement pas, et elle n’est pas plus drôle que celle qui précède.

Culture viol fuck rape cultureAinsi, la profession, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau de la personne qui prononce cette blague ne suffisent pas à désamorcer les clichés et la discrimination que véhicule la blague en elle-même. Une blague raciste, sexiste ou homophobe prononcée par un humoriste, peu importe lequel, reste intrinsèquement raciste, sexiste ou homophobe. Et une blague banalisant le viol comme quelque chose de « risible », prononcée par Pierre Bénichou, reste une blague banalisant le viol.

Depuis quelques jours, tourne sur les réseaux sociaux le lien vers un article intitulé : « 20 choses auxquelles vous devriez vous attendre si vous décidez d’emménager avec une femme ». En voyant passer cet article et en lisant son titre, je me suis dit : « Ne clique pas, ça va t’énerver ». J’ai cliqué, ça m’a énervée. Et surtout, j’ai découvert que je n’étais pas une vraie femme. Démonstration par a + b.

1. Il y aura des cheveux. Beaucoup de cheveux.

Je n’aime pas les cheveux tombés qui trainent dans le lavabo, dans la baignoire, sur le sol. Je trouve ça particulièrement sale. Donc moi, en fait, je ramasse mes cheveux tombés. Scoop.

2. Vous retrouverez des soutiens-gorges dans toute sortes d’endroits improbables.

(Je passe sur l’accord inexistant entre « toute » et « sorte » dans l’article original. C’est mesquin, mais c’est mon métier. 😉 ) Chez les autres, je ne sais pas comment ça se passe. Mais chez moi, les soutiens-gorges sèchent sur l’étendoir, à côté du reste du linge. A la rigueur,  quand ils sont trop mouillés pour sécher au-dessus du plancher qui couvre le reste de l’appartement, je les mets dans la salle de bain. Ça ne me viendrait pas à l’esprit d’étendre mes soutifs à la cuisine par exemple. Je trouve ça incongru. Sérieusement, il y a des gens qui font ça ?

3. Des accessoires pour les cheveux apparaîtront dans toute votre maison, surgis de nulle part.

En fait, je crois que le problème, c’est que le rédacteur ou la rédactrice de l’article vit avec une femme bordélique, surtout. Pourquoi les accessoires cheveux devraient-ils se retrouver dans toute la maison ?

4. Leurs douches seront impossiblement longues

(Je passe sur le néologisme « impossiblement », qui n’existe pas en français. Déformation professionnelle.) Toute personne ayant vécu avec un adolescent de sexe masculin confirmera que ses douches sont à peu près aussi longues, si ce n’est plus, que celles de ses sœurs éventuelles. N’importe quel(le) ado qui se respecte colonise la salle de bain au bas mot une heure par jour.

5. De toute façon, il fallait vous y attendre, vu le nombre de produits pour la peau/pour les cheveux qui décorent désormais votre salle de bains.

Merdum. Je le savais. Je ne suis pas une vraie femme. Sur le bord de ma baignoire (ouais, j’ai une baignoire ; j’en ai de la chance), trônent royalement trois bouteilles : un gel douche, un shampoing, et un gommant, que j’ai acheté il y a plus de deux ans et qui n’est pas encore vide. Drame. Pire : quand je vois que, dans certains hôtels, le produit pour le corps et pour les cheveux est le même, je me dis même que je pourrais encore réduire d’un tiers.

6. La moitié de ses habits seront rangés de façon normale, et l’autre moitié sera par terre.

Voilà, on est d’accord. Ta copine est une gorette, en réalité. Je m’adresse à toi, auteur(e) de l’article. Ce n’est pas parce que tu t’es résigné(e) à vivre dans le bordel qu’il faut énoncer tes faiblesses comme une norme, hein. Et puis je n’ai jamais vu jouer que les hommes avaient génétiquement plus d’ordre que les femmes. Au contraire, un Hômme, c’est fort, c’est vif, c’est agile. Ca ne perd pas de temps avec ce truc de bonne femme qu’est le rangement, enfin ! La prochaine fois que tu as besoin d’un cliché, appelle-moi, OK ?

7. Une fois par mois, votre poubelle se remplira beaucoup, beaucoup plus rapidement que d’habitude…

Mouarf, mouarf. Une fois par mois, dans mes poubelles, il ne se passe absolument rien. J’utilise une coupe menstruelle. Total des déchets produits en période de règle : zéro.

8. … Et vous seriez bien avisé d’être extrêmement gentil avec elle pendant une semaine.

Très cher(e) concepteur ou conceptrice de ce tissu de clichés cet article, je te renvoie vers ce truc, que j’ai écrit il y a quelques temps : « T’as tes règles ou quoi ? » Menstruations féminines et colère légitime. J’aime bien rabâcher (il paraît que c’est la base de ma profession), mais il y a des limites à l’acharnement.

9. Si elle porte du vernis : une petite partie finira un jour par se retrouver sur autre chose que ses ongles.

Et si elle ne porte pas de vernis ? Elle se fait greffer un pénis ? Super, j’ai toujours rêvé de savoir ce que ça faisait que d’en avoir un !

10. Votre stock de papier toilette se videra beaucoup, beaucoup plus rapidement que d’habitude.

Ça, moi y’en a pas avoir compris. Pourtant, je m’en suis fadé, des clichés débiles. Mais celui-là, jamais vu. Une bonne âme pour m’expliquer le sens du stéréotype ?

11. Il y aura toujours quelque chose qui viendra parfumer votre maison avec une douce odeur…

Mon voisin d’en face (oui, j’observe les voisins de l’autre côté de la rue. Mon côté mégère, sans doute.) allume une bougie après avoir fait le ménage chez lui (authentique). C’est une meuf ?

12. Si elle porte du maquillage : il est probable que vous vous retrouviez un jour avec un désastre dans votre salle de bains et de la poudre plein votre évier.

… A moins que vous viviez avec un être humain, et non un porcelet, auquel cas le dit être humain s’empressera de nettoyer derrière lui. (T’y avais pas pensé, hein ? De rien.)

13. A un moment ou un autre, vous allez trébucher sur une paire de chaussures.

… A moins que vous viviez avec un être humain, et non un porcelet (bis repetita placent), auquel cas le dit être humain rangera ses pompes à l’endroit prévu à cet effet. Si maintenant tu fous tes pattes sur le meuble à chaussures, il y a des chances que tu te casses la gueule, là oui. Mais il ne faut pas avoir la lumière à tous les étages pour escalader un meuble à godasses, en même temps.

14. Ses manières de princesse disparaîtront à partir de l’instant ou elle mettra le pied chez vous.

C’est quoi, une « manière de princesse » ? J’aime la pizza et les frites ? Chui une princesse M’sieurs-Dames ? Epidabor, pourquoi ça ne serait pas vous qui foutriez le pied chez elle, hum ?

15. Elle mangera plus que ce que vous pourriez vous-même avaler en une journée.

Ah ben ça répond à ma question du dessus, du coup. Trop aimable.

16. Toute sa collection de bouteilles de shampoing et d’après-shampoing se retrouvera en exposition permanente dans votre douche. Presque la moitié de ces bouteilles seront vides.  

Voir n°5 sur la « collection de bouteilles de shampoing et d’après-shampoing », et n°8 sur les vertus limitées de la répétition. On arrive à cours d’idées, cher(e) auteur(e) ?

17. A un moment ou un autre, elle essaiera de vous prouver à quel point elle est bonne cuisinière… Et échouera misérablement.

Alors que vous, vous êtes un dieu des fourneaux ! Chouette, on va bien bouffer.

18. Elle vous laissera la voir dans des états dans lesquels personne d’autre au monde ne verra.

(Jeu des erreurs. Toi aussi, repère la faute de syntaxe dans cette phrase, et insère un pronom « la » à l’endroit approprié !) Je crois qu’il faut que je présente mes excuses au « monde » pour être déjà sortie de chez moi sans maquillage, sans lentilles, sans être particulièrement coiffée, avec des habits confortables, des chaussures plates, des cernes, une humeur de chien, les yeux rouges après avoir pleuré, en trainant les pieds… J’espère que le « monde » s’en remettra.

19. Inévitablement, vous la surprendrez un jour en train de faire un truc absolument dégueulasse.

Pour éviter l’effet de surprise, il faut que je te prévienne : des fois, je ne fais pas le ménage pendant plusieurs jours. Dégueulasse, hein ? A ce propos, tu fais quoi le week-end prochain ? Mon sol a besoin d’un coup d’aspi, et comme moi je suis sale, je me disais que ta bonté et ton sens du dévouement pourraient prendre le relais.

20. Mais que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, cela sera assurément une expérience que vous n’êtes pas prêt d’oublier ! 

On sent la fin de l’article, non ? C’est sûr que « 19 choses auxquelles vous devez vous attendre », ça sonne moins bien. On sent qu’il manque un truc, quoi. Alors, bon an, mal an, en tirant la langue, on atteint péniblement les vingt et comme ça, tout le monde est content. Clap-clap, tu as réussi à pondre ta propre liste de clichés sexistes bien à toi. On se retrouve la semaine prochaine pour que je t’apprenne ce que c’est vraiment que de vivre avec un homme, poulet(te) ? Bisous.


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