A quelques pas de là…

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Cette semaine, dans la série « Mais dans quel monde vit-on ? », l’interview de Roman Polanski par Laurent Delahousse. Cette interview intervenant quelques jours à peine après la publication d’une « Vie De Merde » relatant un viol sous prétexte d’ « humour », il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour ne pas envoyer valser son téléviseur au loin.

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractères de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnées. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à linterview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse :

L’invité de 20h30 le dimanche, c’est une star controversée. La double vie de Roman Polanski, le cinéma et les succès, 7 Césars et 3 Oscars, et puis le destin tourmenté, les blessures du ghetto de Cracovie et le parfum de scandale avec notamment la fuite des Etats-Unis.

Oui, la fuite, d’accord ; le scandale, OK. Et prononcer le mot « VIOLEUR », c’était trop demander ? Ou, à défaut, « rapport sexuel avec mineure de moins de 15 ans » ce qui, aux yeux de la loi américaine, revient à un viol (« statutory rape ») puisque les jeunes gens de cette catégorie ne sont pas considérés comme capable de consentir à un rapport sexuel. Ah, ça non. Aucun média ne va vous le dire. Parce qu’expliquer aux téléspectateurs et téléspectatrices que Polanski est accusé de viol sur mineure, c’est moins glam’ que « 7 Césars et 3 Oscars ».

(LD) :Votre cinéma a fait l’objet de beaucoup de commentaires, et votre vie un peu trop, vous trouvez ?

(RP) : Je trouve, oui. Vous trouvez pas ?

(LD) : Ca vous a fatigué ? Blessé ? Usé ?

(RP) : Tout ça.

Non mais… Non mais… Les bras m’en tombent, les mots me manquent… Et la jeune femme qu’il reconnu avoir

violée, on lui demande comment elle va ? Fatigué ? Blessé ? Usé ? Un violeur ? Parce qu’on a lui renvoie son acte en pleine gueule ? Mais c’est le minimum, non ?

Plus tard, un petit reportage revient sur sa carrière et sa vie.

Sa carrière sera ponctuée […] d’ennuis judiciaires. 1978, la fuite des Etats-Unis après une affaire de mœurs. En 2009, son arrestation en Suisse pour la même affaire. […] 25 ans et 2 enfants, Roman Polanski a enfin trouvé la paix auprès de son épouse.

Je crois que c’est une blague, en fait. C’est ça. On doit vouloir tester ma résistance au stress. Une affaire de mœurs ? On parle d’un VIOL sur une gamine de 13 ans, les cocos, on s’réveille ! Viol pour lequel, rappelons-le, il a plaidé coupable.

Il a « enfin trouvé la paix » ? Et la môme de 13 ans, la petite Samantha de l’époque, quelqu’un lui a demandé si elle avait trouvé la paix ? Si les cauchemars s’étaient estompés ? Si les douleurs l’avaient quittée ? Si elle avait cessé de pleurer la nuit, en se demandant ce qu’elle avait fait de mal pour que ça tombe sur elle ? Quelqu’un a essayé de savoir combien de temps il lui avait fallu pour accepter qu’on la touche ? Pour faire confiance ? Pour aimer ?

(LD) Vous avez traversé beaucoup de tempêtes. […] Vous n’avez jamais aimé le parfum de scandale qui vous entourait, ou parfois vous vous êtes dit « C’est enivrant, ce parfum-là » ?

(RP) J’aurais très bien pu m’en passer.

Oui, en même temps, Samantha aussi elle aurait bien pu s’en passé, de l’alcool, des médocs, et de ton sexe dans son anus à l’âge de 13 ans. C’est pas toi qu’on a forcé, mec, il faudrait veiller à arrêter d’inverser les rôles.

Vous en voulez encore à l’Amérique ? A l’Amérique qui a pu, elle aussi, vous en vouloir, puisque vous lui avez échappé, puisqu’il y a eu cette affaire ? […] Au coeur de cette affaire, il y avait une jeune femme, Samantha Gailey, la jeune femme qui a sorti un livre récemment. Elle vient d’écrire qu’elle vous pardonnait. Vous lui avez adressé ce pardon, vous ?

PARDON ? Je m’étrangle. Il vient de lui demander s’il a pardonné à la fille qu’il a violée, là, où j’ai mal compris ?

Réponse de Polanski :

Je peux vous dire que ça fait longtemps qu’il n’y a pas d’amertume entre nous et que de temps en temps, nous échangeons quelques mots.

Ouiiii, mais bien sûr. Et le dimanche, elle vient boire le thé à la maison, nan ? « Il n’y a pas d’amertume entre nous ». Tu veux dire que tu lui en veux pas de l’avoir violée ? Pauvre mec.

En conclusion, Polanski sort un film, « La Vénus à la fourrure ». J’encourage donc naturellement tous les lecteurs et

source : aeoluskephas

Source : aeoluskephas

toutes les lectrices de ce blog à NE PAS Y ALLER et à lui faire un maximum de CONTRE PUBLICITE. Par ailleurs, comme tous les films produits en France, j’ajoute que celui-là a probablement bénéficié de subventions. Payées avec l’argent de mes impôts. Attendez-moi là, je reviens. Le temps de hurler ma colère à un monde qui s’en fout.

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Mardi 29 octobre 2013, 02h23. La perspective de retourner enseigner au collège me noue le ventre. Je ne dors pas. Pas assez fatiguée pour dormir, trop fatiguée pour faire quelque chose de constructif. Je prends mon téléphone. J’ouvre la page internet du site humoristique « Vie De Merde ».

 

Je lis :

Aujourd’hui, je me suis fait réveiller par une fellation. C’est la dernière fois que je dors la bouche ouverte. VDM

 

Décharge d’adrénaline dans mes viscères. Je relis. Abasourdie. Comment l’histoire d’un viol peut-elle se retrouver sur un site humoristique, au milieu d’anecdotes sur les exploits de chats et les gaffes des petit(e)s enfants ? C’est glauque. Il est 2h du matin, je vois 207 commentaires s’afficher. Je clique.

 

Une bombe explose dans ma tête. Comment peut-on vivre dans un monde si con. Je lis :

« C’est un mec ou une fille qui a posté cette VDM ? Parce que si c’est une meuf, ça passe, mais si c’est un gars, c’est gore ! » Un(e) abruti(e) renchérit : « Si l’auteur est un mec, c’est carrément hard ! »

Des vannes : « Petit déjeuner au lit », « Madame reprendra bien du saucisson ? ». Agrémenté des smileys de circonstances.

Et quand même, surnageant avec peine : « Mais… cette VDM… c’est un viol ! » Provoquant des réactions outrées : « Il faut arrêter de crier au viol partout. On est sur un site d’humour. C’est avec des réactions comme ça qu’on minimise les vrais viols. » Ou encore : « Vous préférez pleurer de tout ce qui vous tombe dessus ? Moi, et les autres VDMiens, on préfère en rire. » Et même : « Ah bon, c’est un viol ? Alors quand je caresse les cheveux de ma copine quand elle dort pour la réveiller doucement, c’est un attouchement aussi ? »

 

Et finalement : « Sauf que c’est comme ça que je me suis fait violer. J’ai mis des années avant de poser des mots sur ce qu’il s’était passé, à comprendre mes réticences, mes angoisses. Oui, une pénétration non consentie, c’est un viol. Et cette VDM participe à la banalisation du viol. Je ne félicite pas les abrutis qui ont permis qu’elle passe la modération. » Et quelqu’un d’autre : « J’ai envoyé un message à Julien pour que cette VDM soit supprimée. »

 

Choc. Pas la force d’allumer mon ordinateur, j’élabore dans ma tête l’email incendiaire que j’enverrais au fameux Julien, administrateur du site, si cette VDM macabre est encore là au petit matin.

 

Une pénétration non consentie, qu’elle soit subie par un homme, une femme, un garçon, une fille, qu’elle soit orale, anale, ou vaginale, qu’elle soit le fait d’un homme, d’une femme, d’un garçon, d’une fille, qu’elle soit le fait d’un(e) étranger(e), d’un(e) membre de la famille, d’un(e) ami(e), d’un(e) compagnon ou d’une compagne, d’un mari ou d’une femme, d’un(e) professeur(e), d’un(e) patron, d’un(e) client(e), que la victime se débatte ou qu’elle ne se débatte pas, qu’elle dure une minute ou une heure, une pénétration non consentie, c’est un VIOL. Et il y en a 205 par jour. 75 000 par an.

 

Il faut lire à ce sujet les témoignages recueillis sur le blog : « Je connais un violeur ». Non, la plupart des viols n’ont pas lieu dans une allée sombre. Ils sont le fait de proches, amis, petits amis, professeurs, membre de la famille. Personnes en qui nous avons confiance. Personnes qui seraient incapables de faire cela. Alors si elles en sont incapables, c’est qu’elles ne l’ont pas fait. Alors si elles ne l’ont pas fait, c’est que tout est dans ma tête. Les blocages, les angoisses, les traumatismes.

 

Non, la plupart des victimes de viol ne hurlent pas à la mort. Elles ne comprennent pas. Comment peut-il. Il ne peut pas. Mon père, mon oncle, cet ami, mon copain n’est pas un violeur. Alors ça n’est pas un viol. Il est en moi, là. J’ai dit non pourtant. NON. Re-NON. Il ne peut pas. Il est tellement […]. Si lui ne peut pas, alors ça doit être de ma faute. C’est ce que j’ai dit, ou fait. J’aurais dû. J’aurais pas dû. Oui, c’est ça. Si j’avais […] il aurait pas […].

 

Ouvrons les yeux, Bon Dieu. Oui, la société a un rôle à jouer. Au lieu de dire à nos filles de faire attention à ne pas se faire violer, pourquoi ne disons-nous pas à nos garçons de respecter le consentement de leurs partenaires ? Quand est-ce qu’on se débarrassera enfin du mythe du « quand la fille dit non, c’est qu’elle veut dire oui » ? Peut-on arrêter de préciser comment était habillée une victime de viol ? Pourquoi dit-on « elle s’est fait violer », comme « elle s’est fait livrer un canapé » ou « elle s’est fait couper les cheveux », comme si elle avait eu une part de choix, de décision, une marge d’action ? Pourquoi ne pas dire simplement : « elle a été violée » ?

 

Pourquoi n’apprend-on pas à nos enfants qu’un consentement donné une fois n’est pas valable toujours ? Que ça n’est pas parce que je danse avec toi que tu peux m’embrasser ? Que ce n’est pas parce que je t’embrasse que je dois te laisser me peloter ? Que le concept « d’allumeuse » est à brûler ? Que la façon dont je m’habille, me maquille, parle, bouge, n’a absolument aucun rapport avec ce que tu as le droit de me faire ? Que ce n’est pas parce que je dis oui à Pierre que je dois dire oui à Paul ? Que ce n’est pas parce que je t’ai dit oui hier que je dois te dire oui ce soir ? Que ce n’est pas parce que je suis en couple avec toi que je dois toujours dire oui ou dois dire oui à tout ? Que céder n’est pas consentir ? Que si tu me forces et que je ne résiste pas, ça ne veut pas dire que je consens ?

 

J’achève la lecture des commentaires de l’anecdote « Vie De Merde ». Dégoût. Découragement. Révolte. Au matin, elle a disparu.

 

 

Quelques liens :

  • Le blog « Je connais un violeur » : L’image du violeur psychopathe vivant en marge de la société est un mythe qui ne concerne qu’une faible minorité d’entre eux. […] Dans 80% des cas, l’agresseur était connu de la victime. […] Ils étaient nos amis, nos partenaires, des membres de notre famille ou de notre entourage. Nous connaissons des violeurs : laissez-nous vous les présenter.
  • L’article du collectif féministe Garçes sur la notion de consentement dans la sexualité.

Leçon de journalisme, deuxième partie :

Sortir les propos de leur contexte pour en déformer le sens.

Source : leroidec

Source : leroidec

Cette semaine, dans la série « Marie-Claire, si tu savais, tes articles où on s’les met » (oui, je suis vulgaire. Pas autant que la rédac’ cheffe de Marie-Claire, mais vulgaire quand même), nous entamons notre deuxième leçon de journalisme : comment manipuler les propos de « témoins » pour les faire coller à l’angle qu’on a choisi.

Pour les retardataires : lire, d’une part l’article de Marie-Claire : « Nouveau féminisme : des féministes sexy mais pas soumises« , et d’autre part notre Leçon de journalisme, première partie : Appâter la cible avec une description trompeuse.

Photo-affiche-sois-belle-et-tais-toi

Source : voirunfilm

Tout d’abord, il me faut (re-)préciser que, lorsque Corine Goldberger, rédactrice de l’article de Marie-Claire, a contacté l’association à laquelle j’appartiens, elle est arrivée avec une demande claire : l’articulation de la séduction et du féminisme. Elle voulait savoir comment les féministes s’y prenaient lorsqu’elles désiraient séduire un homme. (Oui, pour la journaliste de Marie-Claire, toutes les femmes, sans exception aucune, sont hétérosexuelles.)  

Or, dans sa version finale publiée dans les colonnes de Marie-Claire, l’article précise qu’il se demande « comment les femmes, militantes ou pas, conjuguent envie de plaire et ras-le-bol du sexisme au quotidien. » Un glissement subtil a donc été opéré par rapport à l’idée de départ : il ne s’agit plus seulement d’une situation de séduction bien définie. On parle maintenant du quotidien des femmes, et on suppose que ce quotidien est marqué par une donnée unique : l’envie de plaire.

pacte avec le diable

D’après : mysteredumonde

Et pour les boulets qui n’auraient pas compris qu’ici, c’est Marie-Claire, et pas Le Monde, l’envie de plaire se décline uniquement sur le plan physique. En effet, l’accroche de l’article fait référence aux Femen, qualifiées de « bombes à petits seins nus« , et au slogan féministe des années 1960 et 1970 : « Non à la femme objet« . D’un scénario de départ annoncé comme : « Comment une féministe s’y prend pour séduire », qui supposait aussi de séduire par son esprit, son sens de l’humour, ses anecdotes, etc., on est donc passé à : « Comment une femme, potentiellement féministe, met en avant ses atouts physiques dans la vie de tous les jours et s’arrange avec sa conscience ».

C’est dans ce sens-là que vont être interprétés l’ensemble des propos tenus en interview avec Corine Goldberger. Tout ce que les militantes de l’association à laquelle j’appartiens ont pu exprimer de façons différentes de séduire, à l’aide de qui on est vraiment et pas seulement en se mettant en avant comme un bout de viande, va être occulté au profit d’une ligne directrice unique : « Fait-on des compromis avec son féminisme pour coller quand même un minimum, ne serait-ce que de temps en temps, aux canons de la séduction hétérosexiste (*)? », comme l’a formulé un camarade de l’association.

Cela commence avec Emilie, « 25 ans ». Précisons tout de suite que Corine Goldberger n’a jamais demandé les âges des militantes. N’ayant sans doute pas jugé bon de fournir un travail exact, plutôt que de nous interroger à ce sujet, elle les a tout bonnement inventés. Elle a aussi « oublié » de préciser que « Garçes, une association d’étudiantes de Sciences Po« , est d’abord et avant tout une association féministe (Groupement d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste) et qui milite pour les droits des personnes Lesbiennes, Gays, Bies et Transsexuelles (LGBT). On est loin d’avoir affaire à des étudiantes ordinaires, les « militantes ou pas » du début de l’article. Marie-Claire oublie aussi de dire qu’il s’agit d’une association mixte, au sein de laquelle militent aussi des hommes. Faudrait pas que les lectrices s’imaginent qu’il existe autre chose que de gros connards machos intéressés uniquement par leur vagin et leur gêne du ménage.

Bref ! Sous la plume de Mme Goldberger, on dirait qu’Emilie a du mal à faire coïncider des valeurs personnelles mal définies avec la nécessité de jouer la pintade pour « pécho du relou hétérosexiste » (pour reprendre les termes du même camarade que précédemment) :

[MC] D’autres se débattent dans des dilemmes intimes pour faire rimer des envies et valeurs qui peuvent a priori paraître antagonistes. « Il existe un « code (implicite) de la séduction » hétéro qui s’accorde souvent mal avec la femme qu’on est dans la vie de tous les jours. Et qui génère une tension intérieure, sourit Emilie, 25 ans, étudiante. Faut-il jouer franc jeu dès le départ, quitte à faire fuir l’homme en face de moi ? Ou, au contraire, que je me conforme d’abord à l’image stéréotypée d’une femme sexy, douce et soumise, pour ensuite dévoiler ma véritable personnalité ? »

Or, ce qu’Emilie a écrit, dans la vraie vie, est un tantinet différent. D’abord, Emilie est comme l’ensemble de la population, elle ne « sourit » pas par email. Mais Corine Goldberger devait trouver qu’un sourire faisait mieux dans le paysage, qu’on pourrait presque croire à une complicité entre Emilie et elle. Alors elle l’a ajouté. Aucun problème.

Ensuite, Emilie ne parle pas de « code implicite de la séduction » comme s’il s’agissait d’un véritable modèle à suivre. Au contraire, elle parle de stéréotypes, véhiculés précisément par les magazines comme Marie-Claire :

[Réalité] A mon avis, il existe un « code de la séduction hétérosexuelle » largement véhiculé par les magazines

Source : dico-cuisine

Source : dico-cuisine

féminins qui pourrait se résumer comme suit. Pour un premier rendez-vous avec un inconnu, le but est de coller le plus possible à une certaine image de la femme : sexy, douce et soumise. Dans ce cadre, il est normal et presque attendu de « mettre en valeur ses atouts » physique, à savoir ses cheveux, sa poitrine, sa taille, ses fesses, ses jambes. Il est également de bon ton de parler doucement, de ne pas être vulgaire ni grossière. Par ailleurs, il faut ne pas intimider l’homme que l’on a en face de nous en n’étant pas trop spirituelle et en faisant attention à le mettre en valeur, à ce qu’il se sente supérieur.

Ensuite, à aucun moment elle n’explique se « débattre dans des dilemmes intimes » ou se trouver en présence d’une « tension intérieure« . Au contraire, pour elle, les choses sont claires :

Or, que l’on soit féministe ou pas, ce « code de la séduction » s’accorde mal avec la femme que l’on est dans la vie de tous les jours. La tension existe donc a priori pour toutes les femmes : comment séduire ? Faut-il que je me conforme à l’image stéréotypée d’une femme sexy, douce et soumise pour ensuite dévoiler ma véritable personnalité ? Ou faut-il au contraire jouer franc jeu dès le départ, quitte à faire fuir l’homme en face de moi ? Je pense qu’il y a là une question de projection que l’on fait sur l’homme avec qui on a rendez-vous. Soit on suppose que cet homme s’attend à ce qu’on colle au « code de la séduction ». Dans ce cas, si on veut lui plaire, on va se conformer à ce qu’on pense être ses attentes et jouer la carte de la « séduction-type ». Soit on pense que cet homme a d’autres attentes, auquel cas, pour le séduire, on sera plus naturelle. En

Source : wyrd

Source : wyrd

tant que féministe, je crois que la question ne se poserait pas. En effet, si je pense que l’homme en face de moi a des attentes que je juge stéréotypées (femme sexy, douce et soumise), il y a de grandes chances pour que je n’ai pas envie de le séduire.

Mais ça, bien sûr, ça ne collait pas du tout avec la ligne choisie par les Goldberger & Co., et c’est donc tout naturellement passé à la trappe. Quant au passage sur la « fiesta entre amis« , Corine Goldberger continue à occulter allègrement toute mention du féminisme d’Emilie, et donc tout ce qui contribue à expliquer pourquoi elle se sent à l’aise avec elle-même et peut séduire autrement qu’en mettant ses nichons en avant dans un Wonderbra. Mme Goldberger rappelle d’ailleurs à quel point le « code de la séduction » que Marie-Claire décortique régulièrement pour ses pauvres cruches de lectrices, incapables de séduire par elles-mêmes, est une réalité :

[MC] Dans la pratique, on connaît souvent déjà au moins un peu l’homme avec qui on a envie de sortir (ne serait-ce que depuis quelques heures, dans une fiesta chez des amis). Donc l’homme en question ne s’attend vraisemblablement pas ou plus à ce que je colle au « code de la séduction » classique. Ce qui m’arrange…

On remarque que l’Homme est présenté comme une cible qu’il faut appâter en se conformant au « code » en question. L’idée

Source : 123rf

Source : 123rf

qu’un homme puisse être attiré naturellement par une femme, sans qu’elle ait besoin de recourir à des stratégies au cours desquelles elle déformerait qui elle est réellement, dépasse sans doute complètement Marie-Claire. Voici ce qu’Emilie disait réellement :

[Réalité] D’autres part, féministe ou pas, il me semble que le « premier rendez-vous » relève plus du mythe que d’une situation réelle. Dans la pratique (sauf peut-être dans le cas de la rencontre par internet, et encore) nous connaissons souvent les hommes d’abord dans un autre cadre que le cadre romantique (ne serait-ce que quelques heures dans une soirée entre ami.e.s). Dans la mesure où la personne nous a déjà vu évoluer auparavant, le premier rendez-vous en tête à tête dans lequel il y a une tension amoureuse se déroule assez loin du « code de la séduction »; il est plus naturel. Pour ma part, j’ajoute que comme je me revendique assez volontiers féministe dans des cadres ordinaires, l’homme en question ne s’attendra vraisemblablement pas à ce que je colle au « code de la séduction », ce qui m’arrange.

Vient ensuite le témoignage de Marie, soi-disant 25 ans :

Source : bleuchalou

Source : bleuchalou

[MC] Un homme qui rejetterait l’égalité femmes-hommes deviendrait instantanément sans intérêt à mes yeux. L’engagement féministe a pour moi une importance égale à d’autres combats humanistes. Je ne renierais pas mes idées, comme je ne deviendrais pas raciste ou végétarienne, pour un homme, juste pour lui plaire. J’ai besoin de sincérité dans la durée. Pour moi, la séduction ne peut pas avoir pour soubassement un travestissement, qu’il soit vestimentaire ou intellectuel. La vraie question que je me pose si je fais fuir en étant moi-même : « Avais-je vraiment envie de plaire à un homme comme lui ? » La réponse tient en trois lettres : « Non ».

On est ici face à des modifications légères, mais réelles, des propos tenus. Ainsi, en lieu et place de « l’égalité femmes-hommes« , Marie parle de féminisme, un gros mot que Corine Goldberger a l’air d’avoir peur d’écrire. Par ailleurs, certaines phrases de Marie sont raccourcies et transformées. Ainsi, le lapidaire : « J’ai besoin de sincérité dans la durée« , qui implique que cela n’est pas le cas dans une situation de séduction, était en réalité élaboré différemment par Marie :

[Réalité] « La séduction ne peut être pérenne que dans la sincérité. J’envisage en effet une relation amoureuse

Source : jadorejadhere

Source : jadorejadhere

dans une relative durée et il devient inopérant de mentir ou de se travestir, le « vernis » (si vous me passez cette référence…) finit toujours par s’écailler. Je joue donc toujours carte sur table, et advienne que pourra. »

On n’est donc pas dans l’invention complète et le mensonge, punis par la loi, mais dans la manipulation subtile qui, encadrée correctement, transforme le sens des propos originels. On a ainsi l’impression qu’au début d’une relation, dans une situation de séduction, Marie est capable de faire des compromis, qui s’apparentent à des renoncements :

[MC] Lorsqu’on est attirée, on cherche à éviter les sujets qui fâchent, à privilégier ce qui rassemble plutôt que ce qui sépare.
Les compromis acceptables dans une relation débutante…

On est donc en plein dans la ligne définie par Marie-Claire : les féministes mettent effectivement, de temps en temps, leurs convictions de côté pour attirer dans leurs filets des mecs, des vrais, de « bons vieux machos« .
 

Source : pourlefan

Source : pourlefan

Nouveau témoignage, nouvelle manipulation. Les affirmations plutôt radicales d’Emeline, sont coupées de façon opportune par Corinne Goldberger à un endroit qui l’arrange :

[MC] Etre féministe m’a permis d’affirmer mes choix ­ genre, je ne m’épile pas, parce que ça prend trop temps et que j’ai plein de trucs à faire qui m’intéressent plus. Ça me permet aussi de ne pas me demander en premier lieu : « Qu’est-ce qu’il désire ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que je veux, moi ? » Mais attention, je ne dis pas que ne pas s’épiler est synonyme d’émancipation.

On serait à la télé, elle nous caserait une coupure pub, avec un spot pour la cire Veet, un pour les rasoirs Vénus et une tartine d’autres avec des femmes-objets. Ca dénoterait pas tellement dans le paysage, puisque « ne pas s’épiler n’est pas synonyme d’émancipation« . Sauf que Corinne Goldberger « oublie » juste de préciser le fond de la pensée d’Emeline et a même réorganisé un tantinet son intervention, coupant çà et là ce qui dépassait :

[Réalité] Perso, être féministe m’a permis d’avoir confiance en moi au quotidien et d’affirmer mes choix: genre, je m’épile pas (vu que ça a l’air d’être un thème récurrent), parce que ça prend trop temps et que j’ai plein de

Source : chezmanima

Source : chezmanima

trucs à faire qui m’intéressent plus. En plus ça fait mal et ça coûte cher. [Phrase déplacée ailleurs :] Je ne considère pas pour autant que ne pas s’épiler est synonyme d’émancipation. L’essentiel, c’est de pouvoir choisir et de se sentir bien. Même si parfois, on a pas le choix (au boulot par exemple). Mais ce non-choix, il est provisoire hein, parce qu’on va les détruire ces normes à la con :p
[…] Donc en fait, être féministe, ça me permet de ne pas me demander en 1er lieu « qu’est-ce que veut la personne en face? » mais plutôt de me demander « qu’est-ce que je veux moi? ». Une fois que je suis sûre de moi, j’arrive beaucoup mieux à penser aux autres.

Le reste de l’article est du même acabit. Insistance sur les passages dans lesquels les jeunes femmes disent qu’elles portent des jupes en oubliant les passages au cours desquels elles insistent sur l’importance d’avoir le choix. Oubli de mentionner toutes les fois où ces jeunes femmes expliquent que le féminisme leur a permis de comprendre les normes et les codes imposés aux femmes. Coupe sombre au moment où elles expliquent que comprendre ces normes leur a permis de se sentir libres, et légitimes, et belles, et que tout cela leur permet de séduire plus aisément.

Stéréotypes gros comme le nombre de fois où Marie-Claire parle de régimes : les hommes auraient des « pulsions » qui empêcheraient les femmes de s’habiller correctement.  

Perspective tronquée de la littérature, en ne mentionnant que le livre de Jennifer K. Armstrong et Heather W. Rudulph (« Féminisme Sexy, Le guide permettant aux filles d’obtenir amour, succès et style ») qui, on l’aura compris, est loin de prôner l’émancipation.

Interview d’un philosophe dont les propos, peut-être coupés et/ou manipulés eux-aussi, paraissent complètement stupides :

Evidemment, pour nous les hommes, c’est plus complexe. Avant, les femmes étaient en uniforme, aujourd’hui elles nous tendent des pièges : ainsi, elles peuvent porter un push-up mais ne pas être épilées et être moulées dans un jean bio.

Comme le dit un autre camarade militant : « C’est vrai, aujourd’hui les femmes ont même le droit de choisir

leurs vêtements. Mais où va le monde ?! »

 

(*) Hétérosexiste : sexiste, et qui érige en norme universelle un certain modèle hétérosexuel : l’homme et la femme dans des rôles bien définis et inchangeables.

Leçon de journalisme, première partie :

Appâter la cible avec une description trompeuse.

 

Source : Deviantart

Cette semaine, dans la série « Brûlons Glam-ospolit-Elle », l’article de Marie-Claire « Nouveau féminisme : Des féministes sexy mais pas soumises ». Déjà, un titre qui combine les mots « féminisme », « sexy » et « soumises » avait, à lui tout seul, le potentiel de me faire frôler l’apoplexie. Mais j’aurais sans doute attribué cela à la banale médiocrité de la presse « féminine »… si je n’avais pas collaboré à cet article.

Alors, avant d’en venir aux mains, revenons un peu en arrière.

En février 2013, l’association féministe à laquelle j’appartiens est contactée par une « journaliste » ([ton de guide touristique, ON :] Mesdames et Messieurs, à votre gauche, vous pouvez apercevoir une paire de guillemets particulièrement bien positionnés…), Corinne Goldberger pour ne pas la nommer, de la rédaction de Marie-Claire. Elle arrive avec une requête un peu surprenante, étant donné la haine mutuelle féroce qui existe traditionnellement entre la presse « féminine » et les féministes. Elle désire en effet réaliser des interviews de jeunes féministes sur le thème « Séduction et Féminisme » pour un article à paraître en juin 2013.

Et pour nous appâter, Corinne Goldberger (citons-là amplement, puisqu’on a son nom, et que c’est elle la responsable de ce scandale cette situation) nous fournit le « pitch » de son article, c’est-à-dire ses idées directrices, et les questions qu’elle se pose et auxquelles elle aimerait que l’on réponde.

 

Source : zooooz

Source : zooooz

Histoire d’éviter d’appliquer à Marie-Claire les méthodes que je leur reproche, à savoir sortir des propos de leur contexte pour mieux en déformer le sens, je vous laisse ici l’intégralité de ce « pitch ». Il est un peu long, certes, mais il permet de mieux comprendre comment nous nous sommes fait rouler dans la farine par une poignée de journalistes malhonnêtes.

La nouvelle génération de féministes (qu’elles choisissent de se dénuder comme les Femen, de s’autoproclamer « salopes » comme celles de la Slut Walk ou de caricaturer les hommes comme la Barbe) semble cacher la majorité silencieuse des femmes qui se pensent féministes et qui se débrouillent, au quotidien, dans des dilemmes intimes, pour faire cohabiter des envies et des valeurs apparemment antagonistes. Peut-on être féministe et sexy, glamour et engagée ?

L'absurde ne tue pas

Source : leslampes

A ce stade, il semble bien que Corinne Goldberger (citons, les enfants, citons !) avait déjà la réponse. Elle avait sans doute simplement besoin de « témoignages » pour appuyer sa démonstration absurde. Mais ça, évidemment, je ne le savais pas encore.

Quelle femme (ici, femme entendu comme femme française, voire occidentale) s’introspectant un tant soit peu n’a jamais ressenti une tension, voire une ambivalence, voire une contradiction, entre ses idées et l’investissement qu’elle consacre à son apparence par exemple ?

 

La parenthèse était bien vue : elle introduisait des nuances que les féministes aiment bien, et elle faisait croire que la journaliste (et derrière elle, la rédaction) était mesurée, ouverte, allait éviter de tomber dans des généralités plus grosses que le chiffre d’affaires publicitaires du magazine.

Contradiction qui peut tourner au casse-tête : j’ai envie d’être séduisante (pour un premier rendez-vous par exemple) mais comment ne pas en faire trop dans la beauté stéréotypée ?

 

Source : wikistrike

Source : wikistrike

Là, mon coeur de féministes a fondu : Marie-Claire reconnaissait-elle enfin que la « beauté » affichée à longueur de pages (vous savez, la beauté de « Belle avant l’été » et « Belle après les fêtes ») n’était en fait qu’un stéréotype, et que la réalité des femmes était infiniment différente et incommensurablement plus riche ?

Est-ce qu’on verra au-delà de mon apparence, est-ce qu’on verra que j’existe ailleurs que dans la séduction ? Bref, comment éviter le piège et ne pas se laisser enfermer à son issu dans une image ou un rôle ? Mais, comment savoir ce qui relève d’un vrai choix (« vouloir être belle pour soi ») et d’une norme dominante et discriminante que l’on aurait intériorisée (= l’obligation d’être belle, jeune, mince, sexy, épilée, de porter des talons, d’être en jupe…) ?

En lisant les mots « norme dominante et discriminante » sous les doigts (eh ouais les poulet(te)s, on est en 2013. On écrit

Source : Coincoin

Source : Coincoin

avec un clavier maintenant… on ADAPTE les métaphores !) d’une journaliste de Marie-Claire (Corinne Goldberger ! Héhé. Encore un peu et on frôlera le comique de répétition avec ce nom.), j’ai eu envie de faire d’embrasser mon voisin. (C’ui qui, tous les vendredis soirs, empêche l’ensemble du quartier de dormir, à grands renforts de beats répétitifs et irritants. C’est dire mon état de joie.)

Comment gérer le harcèlement dans la rue, avec parfois la peur qui peut nous empêcher de nous habiller comme on le voudrait et qui devient une entrave à notre liberté réelle ?

Là, j’ai pas trop compris le rapport entre féminisme, séduction et harcèlement de rue… Une nouvelle fois Corinne Goldberger (cinquième du nom, au moins dans cet article) avait la réponse bien avant moi, et vraisemblablement bien avant de commencer à écrire son article. Mais, emportée dans mon tourbillon de satisfaction auto-générée, je suis passée au-dessus. J’aurais pas dû.

Enfin, peut-on être féministe et (correspondre aux codes du) sexy ? La question s’est notamment posée avec l’irruption des Femen sur la scène féministe française : certes leurs seins sont leurs armes, mais le nouveau féminisme peut-il être représenté par des filles semblant sortir d’un casting Calvin Klein, et laissant de côté les vieilles, les grosses, les moches ?

Source : Delyscieux

Source : Delyscieux

Pendant tout ce temps, les journalistes de Marie-Claire (Corinne Goldberger ! On fait la même avec « Jacques a dit » ?)

auraient donc fait semblant de ne pas comprendre l’enjeu du mode opératoire des Femens, et la façon dont elles renforcent une certaine image de la femme en laissant de côté toutes les autres ?

Ainsi, si les féministes averties font la différence entre les revendications et les stratégies des différents mouvements, les non-initiées ne saisissent pas toujours les nuances, et pire, elles ont tendance à les mettre toutes dans le même panier, se disant parfois qu’elles sont pour l’égalité femmes-hommes mais qu’elles ne sont pas féministes, car être féministe impliquerait d’être agressive, d’être désexualisée, de refuser d’être désirable (comme si toutes ces choses signifiaient automatiquement collaborer avec l’homme oppresseur)…

A ce stade, les différent(e)s membres de l’association ont eu un débat : fallait-il collaborer avec l’ennemi, quitte à voir ses propos déformés et utilisés aux fins qui convenaient à Marie-Claire/Corinne Goldberger ? Fallait-il passer à côté d’une opportunité unique de s’exprimer dans un média à grand tirage, et potentiellement de voir paraître un article avec de « vrais morceaux de féminisme dedans » ? (Je cite un collègue militant.)

Collaborer Mains Couleurs

Source : prodageo

Après un échange d’emails, nous avons finalement décidé que celles et ceux qui le voulaient devaient avoir la liberté de collaborer. Manquant de temps, nous avons pris la décision de procéder par emails. Nous avons donc créé une conversation email dont les destinataires étaient à la fois les membres de l’association et… voilàà ! Corinne Goldberger, merci à celles et ceux qui suivent ! Celles et ceux d’entre nous qui le désiraient pouvaient donc réagir au « pitch » par email et transmettre leur avis personnel.

 

 

Source : arbrealettres

Source : arbrealettres

J’ai donc transmis mon avis, avec l’espoir qu’une journaliste un peu différente pourrait faire entendre la voix d’un féminisme modéré, « normal », qui permette aux femmes d’être à l’aise avec leur image, leurs diplômes, leur sens de l’humour, et toutes ces choses que les médias prétendent imposer, normer, stéréotyper. Je voulais montrer que le féminisme permet de comprendre que l’on peut séduire en s’éloignant du cliché que Marie-Claire essaye de nous imposer à longueur de temps dans des articles du type : « Séduire… L’air de rien ». Pour le dire comme je l’avais présenté à (la maintenant célébrissime 😉 ) Corinne Goldberger :

A mon avis, il existe un « code de la séduction hétérosexuelle » largement véhiculé par lesmagazines féminins qui pourrait se résumer comme suit. Pour un premier rendez-vous avec un inconnu, le but est de coller le plus possible à une certaine image de la femme : sexy,

douce et soumise. Dans ce cadre, il est normal et presque attendu de « mettre en valeur ses atouts » physique, à savoir ses cheveux, sa poitrine, sa taille, ses fesses, ses jambes. Il est également de bon ton de parler doucement, de ne pas être vulgaire ni grossière. Par ailleurs, il faut ne pas intimider l’homme que l’on a en face de nous en n’étant pas trop spirituelle et en faisant attention à le mettre en valeur, à ce qu’il se sente supérieur.

Source : antiochus

Source : antiochus

Mais évidemment, l’idée que la séduction « féministe » peut être libératrice et pas forcément imposer un poids supplémentaire, de même que plusieurs idées développées par mes camarades au cours de cet échange, n’ont jamais dépassé la boîte email de Corinne Goldberger. Dans son article, on dirait même qu’elle s’est appliquée à omettre consciencieusement tout ce qui déviait de la ligne choisie par elle-même et/ou les rédacs cheffes, à savoir « Oui, une féministe peut être une fashionista ». Je m’en vais brûler tous ces torchons, moi, on va voir si c’est un acte fashion.

 

Prochainement : Leçon de journalisme, deuxième partie : Sortir les propos de leur contexte pour en déformer le sens. (featuring : Corinne Goldberger ! 😉 ) Abonnez-vous pour ne rien manquer !

J’ai subtilisé le smartphone d’un copain pour vous donner un signe de vie. Oui parce que je suis bien persuadée que l’absence d’articles depuis plusieurs semaines vous empêchait de dormir, et que moi, je suis une altruiste, m’voyez. J’aime pas voir les gens malheureux. 

La vraie vérité, c’est que mon ordinateur est en réparation (il a été envoyé en Pologne, si vous voulez tout savoir !) et que j’attends son retour. Comme Anne, dans Barbe Bleue (« Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? »), je passe mes journées à contempler l’horizon, en espérant voir apparaître le camion UPS. Vous voyez l’topo.

 

 

 

 

Pour vous faire patienter, je vous envoie, une fois n’est pas coutume, vers un article de « Marie Claire » intitulé : Nouveau Féminisme : Des Féministes Sexy Mais Pas Soumises. Si je vous dis que, parmi les interviewées, il y a ma pomme… Et si j’ajoute que la conclusion de mon entretien avec la journaliste de Marie Claire était loin d’être « Oui, une féministe peut être une fashionista »… Vous voyez peut-être où je veux en venir et ce que je vous prépare dans mon prochain article.

 

Patience, patience, car cela vaut son pesant de cacahuètes !

 

 

Caricature-DSKCela fait deux ans que le nom de Dominique Strauss-Kahn a cessé d’être synonyme de respectabilité, de candidat idéal et de futur Président de la République française. Deux ans que les accusations pleuvent sur DSK, que les procès se multiplient et que les voix s’élèvent. Deux ans que le portrait que l’on nous fait de cet homme est de moins en moins lisse et de plus en plus inquiétant.

 

Et pourtant. Pourtant, c’est un cri de colère que je voudrais pousser ce soir, face à la façon RSF liberté presse censurescandaleuse dont les médias, par le biais d’humoristes, animateurs et animatrices, chroniqueurs et chroniqueuses, personnalités publiques… ont traité les faits qui leurs étaient relatés. Malgré la violence des accusations, en deux ans, le nom de DSK n’est pas devenu synonyme de « violeur en série », mais de « libidineux qui aimait trop les femmes ». Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

 

Pour toutes celles et tous ceux à qui les médias n’ont jamais donné que des bribes d’informations, voici un rappel des faits :

justice injuste tronquée

  • Mai 2011 : Nafissatou Diallo accuse DSK d’agression sexuelle, tentative de viol et séquestration dans le cadre de l’affaire « du Sofitel de New York ». Le parquet décide de ne pas poursuivre DSK.
  • Août 2011 : Tristane Banon accuse DSK de tentative de viol. La justice reconnaît qu’il y a eu agression sexuelle. Cependant, les faits remontant à plus de trois ans, il y a prescription et l’affaire est classée sans suite.
  • Octobre 2011 : DSK est interrogé puis, en mars 2012, mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisée dans le cadre de l’affaire « du Carlton de Lille ». Le parquet demande à la justice de prononcer un non lieu, c’est-à-dire d’estimer que les preuves ne sont pas suffisantes pour rendre un jugement.
  • Mai 2012 : toujours dans le cadre de cette affaire, une des prostituées accuse DSK de viol en réunion. Le parquet décide de ne pas poursuivre DSK.  
  • Juin 2013 : Myrta Merlino, journaliste italienne, accuse DSK d’agression sexuelle et de tentative de viol. « La justice suit son cours », comme on dit.  

(Petite précision tout de même: « le parquet » désigne les magistrat(e)s employé(e)s par l’Etat ordonner (ou pas) une enquête ET décider (ou pas) de poursuivre les criminels. Dans des affaires pénales comme c’est le cas ici, le parquet est donc le représentant de l’accusation, face à DSK qui représente « la défense ».)

Sans me substituer à la justice, je voudrais d’abord faire remarquer que dans deux affaires sur quatre jugées, le injusticeparquet, qui est censé représenter l’accusation, a décidé qu’il n’était pas nécessaire d’intenter un procès. Dans le système pénal américain comme dans le système pénal français, si le parquet abandonne les poursuites, vous et moi ne pouvons pas nous constituer partie civile et n’avons que nos yeux pour pleurer. Résultat : DSK ne sera JAMAIS jugé pour des faits d’agression sexuelle, de tentative de viol à deux reprises, de séquestration et de viol en réunion. Merveilleux.

 

Dans une troisième affaire, le même parquet, qui a lui-même décidé d’intenter un procès à DSK, décide finalement de demander à ce qu’un non lieu soit prononcé. C’est une procédure assez curieuse, vous ne trouvez pas ? S’ils et elles n’avaient pas assez de preuves, pourquoi entamer le procès ? Et s’il y a assez de preuves, pourquoi demander un non lieu ?

 

justice se casse la gueuleDans la dernière affaire, la « tentative de viol » est devenue « agression sexuelle », comme c’est très souvent le cas dans des affaires de ce genre (il est difficile de prouver qu’il y avait intention de violer). Est ensuite intervenue la notion de prescription judiciaire. DSK a finalement été déclaré coupable dans la seule affaire dans laquelle il ne pouvait pas être condamné. C’est beau, la justice, hein !?

 

Voilà pour l’aspect juridique de la chose. Maintenant, pour l’aspect médiatique, est-ce que QUELQU’UN pourrait m’expliquer en vertu de quoi, dans toutes les émissions dites « humoristes », les blagues faites au sujet de DSK le présentent toujours comme un coureur de jupon ? Le type a dû répondre à des chefs d’accusation extrêmement sérieux, faisant état de violence sexuelle inouïe, et tout ce qu’on trouve à faire, c’est à s’en moquer comme on se moquerait d’un homme qui tromperait trop sa femme ?

 

Mais c’est très grave ! Parce qu’en détournant la nature réelle des affaires, on en minimise l’impact. On envoie un violences faites aux femmes silencemessage à toutes les jeunes femmes victimes de viols ou d’agression sexuelle et qui n’osent pas porter plainte. Or, on estime à 45 000 à 75 000 les agressions de ce genre, chaque année, soit près de 200 agressions par jour. Quelque chose me dit que si 200 hommes, disons des boulangers par exemples, se faisaient tabasser violemment dans la rue tous les jours, on aurait l’ensemble de la classe politique qui décréterait des mesures d’urgence pour protéger les boulangers.

 

Mais là, non. Personne ne trouve ça sérieux. Et si DSK avait été accusé d’agression physique, de tentative de meurtre à deux reprises, de kidnapping, d’actes de torture et de barbarie, est-ce qu’on ferait des blagues en le présentant comme un excité qui ne sait pas contrôler ses pulsions meurtrières en s’esclaffant d’un rire gras ? Permettez-moi d’en douter.

 

manipulationEnfin, c’est anecdotique, mais c’est révélateur, en me documentant pour écrire cet article, je me suis aperçu que les formulations choisies par les journalistes étaient particulièrement honteuse. Deux exemples, simplement. Pour l’article qui explique que DSK a été reconnu coupable d’agression sexuelle sur Tristane Banon, le site « people » staragora.com titre : « DSK a gagné contre Tristane Banon », en choisissant donc de se focaliser sur la prescription, et non sur la culpabilité avérée. Pour parler des accusations de Myrta Merlino, le site rtl.fr explique : « Myrta Merlino, journaliste télé italienne de 44 ans, a affirmé […] que l’ancien directeur du FMI […] aurait tenté d’abuser d’elle. » Parler d’agression sexuelle et de tentative de viol, ça n’était pas à leur portée ?! Et puis, plus subtile, la double condition « a affirmé » ET « aurait tenté », alors que les règles du français commandent de rapporter des paroles telles qu’elles ont été prononcées. L’un dans l’autre, la phrase aurait dû être : « Myrta Merlino a affirmé que DSK l’a agressé sexuellement et a tenté de la violer » ou « DSK aurait agressé sexuellement et aurait tenté de violer Myrta Merlino. »

 C’est sûr, ça fait pas le même effet.

 

 

(*) Pour tout vous dire, il s’en est fallu de peu pour que cet article ne s’intitule : « DSK, violeur ordinaire ». Mais il m’est venu à l’esprit cette idée merveilleuse, que je risque un procès en diffamation si je décide de le déclarer coupable contre l’avis de la justice (qui ne l’a en fait pas jugé puisque les poursuites ont été abandonnées).

Sources : Pour un rappel de la chronologie, la page wikipédia de DSK, de l’affaire du Sofitel et du Carlton de Lille. Pour plus d’infos sur le procès au civil de Nafissatou Diallo : l’article de France24. Pour plus d’infos sur l’accusation de proxénétisme aggravé en bande organisée, l’article du Parisien. Sur l’accusation de viol en réunion, l’article de Libération, l’article de 20minutes et l’article de France24. Sur l’intervention de DSK à l’Assemblée Nationale, voir l’article du Nouvel Obs.

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Tout d’abord, permettez-moi de vous présenter mes excuses pour le retard de publication de cet article (comment ça : « et des deux précédents aussi » ?!). Mon quotidien est à présent un peu plus calme, et je devrais être capable de vous proposer de la lecture plus souvent.

 

Pique nique au jardin du LuxembourgCette semaine, dans la série « Tiens, j’y avais jamais réfléchi », la fameuse remarque « T’as tes règles ou quoi ? » et son accompagnement de rires gras en bande organisée. Commençons par le commencement. Nous sommes dimanche après-midi, le soleil chauffe timidement les étudiant(e)s qui font de leur après-midi au jardin du Luxembourg un acte militant : « On est le 23 juin, je dois avoir le droit de bronzer en short ! Oui, même s’il fait gris ! »

 

Je suis avec un copain que je n’ai pas vu depuis plusieurs années. Lui, mec cool et populaire par excellence, et moi, Bonne élèveex-étudiante aux bons résultats ayant mis du temps à comprendre que ça n’était pas forcément un défaut. On se raconte nos vies, nos relations de couple, quand le ton monte d’un coup de son côté : « Tu veux pas arrêter d’être la bonne élève de service ? » Sous-entendu dans le contexte : « Tu veux pas arrêter d’être cette fille coincée, qui réussit bien à l’école, fais toujours tout bien comme il faut et a des valeurs d’un autre temps ? »

 

Piquée au vif et bien décidée à ne plus me laisser emmerder sur ce sujet, je réplique, agressive : « Chéri, si ta vie à toi est monotone, fais pas comme si c’était de ma faute ! » Sous-entendu, dans le contexte : « Ecoute, s’il y a des choses que tu n’oses pas faire avec ta copine, compte pas sur moi en faire l’expérience de mon côté, juste histoire de pouvoir te raconter les détails. »

 

agressivitéEt là, surprise, une réponse collector (et encore plus énervée que la mienne) : « Wowww ! Tu me parles pas comme ça ! T’as tes règles ou quoi ? C’est pas la peine de jouer l’hystérique avec moi ; défoule-toi plutôt sur ton tampon ! » J’ai été tellement surprise que j’ai éclaté de rire, ce qui a eu le mérite de faire descendre la tension d’un coup. Alors comme ça, une fille n’a pas le droit d’être légitimement en colère ? Parce que c’est cela dont il est question ici. Si je m’énerve, ça n’a aucun rapport avec la situation. Ca n’est pas parce que le type en face de moi est un goujat. Non-non, mesdames. Si je m’énerve, c’est merveilleux : c’est parce que j’ai mes règles.

 

Autrement, bien sûr, si je n’avais pas mes règles, je serais un modèle de douceur et de gentillesse. Sans doute que je Douce et poticheglousserais bêtement de sa remarque sur la « bonne élève de service ». Peut-être même que je me pendrais à son bras en lui susurrant : «  Oh, mais bien sûr, tu as tellement raison et je suis tellement sotte. Viens donc m’apprendre la vie dans un buisson. »

 

Je me suis d’ailleurs souvenue que les Anglo-Saxons avaient même le terme de PMS, pre-menstrual syndrom ou « syndrome prémenstruel ». Littéralement, il s’applique à la période qui précède juste l’arrivée des règles. Dans le langage courant, PMS est synonyme d’irritabilité des femmes, de caprices, d’agressivité. Je cite le dictionnaire urbain :

Perplexe« Le pire moment pour se trouver à proximité d’une femme, parce qu’elle devient une garce psychotique et irrationnelle, dont l’état de rage lui fait avoir de la bave aux coins des lèvres, et qui a pour but de détruire tout ce qui se trouve sur son passage. »

 

 

Donc, si je résume, si une femme est agressive avant ses règles, c’est la faute des hormones et du PMS. Si une femme estStroumpf grogon agressive pendant ses règles, c’est évidemment la faute des hormones et de ses menstruations. Il manque plus qu’un mot pour désigner la période « post-règles » et on aura bouclé la boucle. On aura dé-légitimé la colère des femmes en évitant que les gens se demandent pourquoi, et à cause de qui elles s’énervent. Et, (d’une pierre deux coups, c’est fantastique), on aura fait passer la femme qui s’énerve pour une hystérique, simplement parce qu’elle ose s’opposer à la personne en face d’elle. Pas mal, pas mal…!

 

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