A quelques pas de là…

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Trois fois par an environ, on me demande d’intervenir auprès de jeunes gens pour leur parler d’égalité filles/garçons. Ce n’est pas mon métier mais on considère que j’ai suffisamment d’expertise en la matière pour être capable de le faire. Pas sûr… 

 

Il y a presque deux ans, ma collègue est venue me trouver pour me parler de son projet avec les jeunes. Je souviens très bien du sentiment de panique intérieure qui m’a envahie lorsque j’ai compris quelle était sa commande : « Tu auras trois heures. Parle-leur d’égalité. C’est tellement important. Il y a tellement à faire. » Bien sûr, on aurait pu faire appel à des professionnel(le)s des interventions auprès des enfants et des adolescent(e)s. Mais ça coûtait moins cher si j’animais ces sessions moi-même. Soit.

 

J’ai pas mal tâtonné pour trouver le bon angle d’attaque. Comme le disait ma collègue : « Il y a tellement à faire » ! Comment les sensibiliser en trois heures à peine ? La première année, je leur ai parlé de médias : films, séries, chansons de rap. Je voulais parler de la représentation des femmes, de toutes les femmes : jeunes, âgées, blanches, arabes, noires, asiatiques, homosexuelles, valides, handicapées, pauvres, riches… Mais je me suis rendue compte que cette première mouture était à la fois trop ambitieuse et trop peu concrète. Elle était trop peu concrète car les jeunes ne voyaient pas l’importance des représentations. « Ouais ben les Disneys, c’est toujours comme ça. C’est pas pour ça que j’ai envie de m’enfermer dans ma maison en faisant pousser mes cheveux », s’exclama ainsi l’une d’entre elles, en référence au film Raiponce

 

« Après, ça change maintenant. On a des films avec des meufs et tout. » Chaque fois que je parlais de tendances sociologiques, de généralités sociales, l’un d’entre eux ou l’une d’entre elles me trouvaient un contre-exemple tout à fait valable. Je ne parvenais pas à leur faire comprendre la différence entre un fait isolée et un fait structurel. Même le test de Bechdel ne fonctionnait pas. Ainsi, à la question : « Dans ce film de Disney, y a-t-il deux personnages féminins ? », les jeunes répondaient systématiquement oui. Je me souviens de ma surprise :

« Dans Le roi lion, tu vois deux personnages féminins ?

– Bien sûr ! Nala et la mère du roi lion.

– Et quels sont les personnages féminins qui parlent entre eux ?

– Les deux hyènes « ! »

Effectivement, ces deux jeunes femmes avaient raison. Il y avait bien des personnages féminins, mais ils étaient tellement relégués à l’arrière-plan que je les avais oubliés. Du coup, ma démonstration sur l’absence de personnages féminins en dehors des rôles de princesses ne les avait pas convaincues. Forcément.

 

Cette première version était aussi trop ambitieuse, parce que je ne voulais pas me concentrer sur la différence hommes/femmes, mais que je voulais aborder la question de la diversité des personnages et des histoires de femmes. D’abord, la notion de « diversité », vocabulaire médiatico-technocratique, ne leur parlait pas vraiment : « Ben, c’est quand c’est divers, quoi. Quand on a le choix. » Ensuite, je voulais leur dire qu’avoir des femmes aux postes de réalisation ou de production ne garantissait pas une représentation plus diversifiée ou moins stéréotypée. Je citais en exemple le film Triple Alliance, réalisé par une femme avec trois personnages principaux féminins, mais qui sont toutes les trois jeunes, blanches, mince, belles et riches, et n’ont qu’un seul centre d’intérêt : l’homme qui a fait de chacune d’entre elle sa maîtresse. « Mais alors du coup, c’est quoi l’intérêt d’avoir des femmes qui font des films ? » J’ai tenté de faire valoir le fait que en général, les femmes ayant des vécus différents de ceux des hommes, elles portaient à l’écran des histoires différentes, des représentations du monde différentes. Je voyais le vide dans leurs yeux : mon discours ne leur parlait pas du tout.

 

La deuxième année, j’ai donc changé mon fusil d’épaule et j’ai attaqué avec des choses plus concrètes : inégalités de salaires, partage des tâches ménagères et du soin aux enfants, agressions. J’ai senti que je rentrais dans leur vie. Ouf. J’avais trouvé quelque chose qui fonctionnait. 

 

#BalanceTonPorc a permis à de nombreuses femmes de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel au travail

La première fois que j’ai testé ce nouveau déroulé, on était en plein affaire Wenstein, et les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo envahissaient les réseaux sociaux. Je me suis dit qu’il était important de parler de consentement, de respect, de vie sexuelle. Mais je crois que j’ai forcé la dose, avec un discours bien culpabilisant et bien moralisant, qui n’offrait aucune piste de réflexion aux jeunes, aucun conseil pour agir concrètement dans leur vie. J’y suis allée avec mes gros sabots, en commençant par les assommer avec les chiffres des viols et agressions sexuelles en France (plus de 50 000 chaque année), des violences commises par le conjoint ou ex-conjoint en France (224 000 par an). Sur cette base, pas de dialogue possible. J’ai enchaîné en leur montrant deux vidéos abordant le sujet. Les réactions de certaines ont été très vives : « A quoi ça sert de parler de tout ça, hein ? De toute façon, ça changera jamais ! Les mecs comme ça, il faudrait leur couper les couilles ! » J’ai essayé de dire que, sur 50 000 viols, il y en avait forcément qui étaient commis par des hommes qui n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Mon discours était inaudible par plusieurs jeunes femmes de l’assistance, très énervées parce que visiblement très mal à l’aise avec le sujet.

J’ai conclu en leur présentant une petite histoire : « Vous êtes enseignant(e) et une de vos élèves semble aller mal… » Je vous la fais courte : dans mon histoire, l’élève en question a été violée par le copain chez qui elle a passé la soirée, chez qui elle est restée dormir ensuite. Mon idée était de les faire réfléchir en groupe à une manière de réagir. Dans un des trois groupes, une jeune femme s’est mise ostensiblement en retrait, bras croisés. Quand je suis allée la voir pour savoir ce qui se passait : « Vas-y, moi je parle pas de ça, c’est bon. A quoi ça sert, hein ? Les mecs comme ça faut les castrer un point c’est tout. » J’ai évidemment essayé de désamorcer, de lui dire que si le sujet la mettait mal à l’aise, elle avait tout à fait le droit de sortir s’isoler un moment, qu’en discuter ici, dans un cadre neutre, c’était aussi se préparer à réagir correctement si jamais quelqu’un de proche se confiait à nous…

 

Je suis rentrée chez moi mal à l’aise, gênée par ce que j’avais produit, consciente d’avoir été lourde, mauvaise dans ma manière d’aborder le sujet. J’avais sûrement ravivé des traumatismes, je n’avais pas su les aider à avancer. Je m’en suis beaucoup voulu.

 

Alors j’ai changé une troisième fois mon intervention. J’ai donné les chiffres des viols et des violences conjugales, j’ai passé une

vidéo qui explique : « Si vous avez du mal à comprendre la notion de consentement pour les rapports sexuels, imaginez une tasse de thé. »

[…] Si une personne est inconsciente parce qu’elle a trop bu ou parce qu’elle dort, ne lui faites pas de thé. Les personnes inconscientes ne peuvent pas vouloir de thé. […]

On a un peu discuté du fait que les viols sont à 80% commis par des personnes de l’entourage (et non pas par des inconnus le soir, dans une ruelle sombre). Et puis je me suis arrêtée là. J’avais prévu d’ouvrir plus largement le débat, en leur demandant comment on pouvait être sûr(e) du désir de son ou sa partenaire (Demander ! Communiquer !). Mais je n’ai pas osé pousser la discussion. J’ai vu les yeux d’un bon tiers des filles présentes se détourner vers le sol. J’ai vu certaines jeunes femmes très actives précédemment se refermer comme des huîtres avec un regard vide. Je n’ai pas voulu pousser, j’ai eu peur de ce que ça pouvait produire chez elles. 

 

Ces regards-là, je commence à les connaître. Quand j’interviens auprès de groupes où les participant(e)s sont nombreux et nombreuses, je

 fais souvent deviner, en guise d’introduction, quelques chiffres. Ceux des violences sexuelles ou conjugales induisent toujours de type de réactions. Et ça me fait toujours mal, en fait, parce que je devine les histoires qui sont derrières, les abus de pouvoir, les conséquences en termes de confiance en soi et en autrui.

 

La vérité, c’est qu’aborder ces questions avec les jeunes, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. Il était temps que je m’en rende compte…

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Récemment, presque 62 000 personnes, scandalisées d’apprendre que c’est à Roman Polanski qu’il avait été proposé de présider les Césars 2017, ont signé une pétition demandant sa destitution. (Finalement, Polanski a renoncé de lui-même, amen.)

Une connaissance, me trouvant silencieuse sur le sujet, m’a récemment demandé ce que j’en pensais. Il se trouve que j’ai eu l’occasion d’aborder le sujet sur ce blog, lorsque le réalisateur avait été invité par Laurent Delahousse au journal télévisé de France 2.

J’avais pu mettre les points sur les « i », et rappeler aux bonnes âmes, toujours promptes à glapir que nous ne connaissons pas l’ensemble du dossier, que nous ne devons pas nous substituer à la justice, etc. que Polanski a plaidé coupable aux Etats-Unis, avant de s’enfuir pour ne pas être jugé. Extrait de l’article que j’avais écrit lors de l’invitation sur France 2 :

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractère de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnés. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à l‘interview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse.

Pour celles et ceux qui voudraient se replonger dans ces souvenirs gracieux, vous pouvez relire l’article dans son ensemble : Roman Polanski au journal de 20h de France 2 : a-t-il pardonné à la fille qu’il a violée ? 

 

Pierre Bénichou et la culture du viol

Dans l’émission des Grosses Têtes du mardi 8 septembre dernier (à partir de la 27e minute), Pierre Bénichou a prononcé, au milieu de l’hilarité générale, une phrase qui aurait dû, dans un monde ordinaire, susciter des réactions outrées et un blâme du CSA. Hélas, nous vivons dans une société où le viol est, au mieux tourné en dérision comme une chose risible, au pire rendu glamour et désirable par des productions comme Cinquante nuances de Grey donnant à voir des scènes où la femme n’a pas consenti au rapport sexuel.

Pour en revenir à Bénichou, jugez plutôt :

Ruquier : Mais regardez-moi ces deux vieux qui sont en train de mater une jeune femme au premier rang.

Bénichou : Mais non, c’est pas la jeune femme que je regarde. C’est le mec à côté !

Coffe : Et moi, c’est la jeune femme… […]

Mabille, aux spectateurs : Vous inquiétez pas, ils vous feront pas de mal, hein.

Bénichou, en parlant de Coffe : Va savoir. L’autre jour, j’ai failli m’en faire une, et ce con-là, il arrivait pas à la tenir.

[Explosion de rire de Ruquier, une partie du public rit, l’autre fait « Oh. »]

Diamant : Mais ça va pas, non ?

Bénichou : Elle se débattait, forcément. Je disais : « Mais tiens-là ! » [Contrefaisant la voix de Coffe :] « J’ai pas la force, j’ai pas la force ! » Tu penses ! Jaloux comme il est !

Ruquier, mort de rire : Mais c’est n’importe quoi  ! J’ai honte !

smiley malade vomirVoilà. Donc, en gros, Bénichou vient de nous raconter une tentative de viol en réunion. Il est avec son pote, ils ont coincé une jeune femme dans un coin. Elle se débat parce qu’elle n’a pas envie d’être violée. L’un crie à l’autre de la tenir, mais la jeune femme finit par s’échapper avant que les deux hommes aient pu la violer tour à tour. Et ça, c’est… drôle ? On peut s’étrangler et inonder RTL de mails outrés, du coup ? Ou bien on se verra rétorqué qu’on n’a pas d’humour ?

Explications : une blague raciste dite par un humoriste reste une blague raciste

Pas drôleLa bande de Ruquier est coutumière d’une forme d’humour qui perpétue les plus dégueulasses des clichés racistes, sexistes, homophobes, transphobe et grossophobe. Bien loin de remettre en cause un ordre établi en « se moquant de ceux qui pensent comme ça », l’humour que pratiquent les chroniqueurs et les chroniqueuses dont il s’entoure ne consiste qu’à répéter la plupart des préjugés bêtes et méchants sur les personnes sus-citées.

Il n’y a pas de subversion, rien qui retourne la situation, rien qui fasse rire de celles et ceux qui croient réellement à ces clichés. Au contraire, on rit avec les personnes qui ont ces préjugés et trouvent la blague très vraie.

Pour le dire autrement, certains de leurs propos seraient qualifiés de « honteux » s’ils étaient prononcés par des cadres du FN. J’argue que, non seulement le fait qu’ils soient prononcés par des humoristes ne suffit pas à les rendre drôles (mais c’est un truisme), mais je vais même plus loin : le fait qu’un gay fasse une blague homophobe ne rend pas la blague moins homophobe. C’est la même vanne dégueulasse, qui renforce le « pouvoir » (au sens large) des personnes en disposant : ici, les personnes disposant du « pouvoir » sont les hétéros qui ne seront jamais victimes de discrimination en raison de leur sexualité. A-t-on jamais entendu une blague se moquant des hétéros en tant qu’ils sont hétéros ? Vous pouvez chercher. Il y a, certes, des blagues portant sur les relations maritales, sur les hommes ou sur les femmes. Mais jamais une blague ne jouera sur un cliché ou un lieu commun propre aux hétéros. Il n’y en a tout simplement pas. Implicitement, une blague homophobe, peu importe par qui elle est faite, continue à véhiculer le message selon lequel (1) les homos sont différents des hétéros, et (2) il est possible de se moquer des homos (c’est drôle, c’est de l’humour) mais pas des hétéros (il n’y a aucun cliché dont on peut se moquer).

Cette même forme d’humour tient du coup à distance les personnes traditionnellement « opprimées ». Ici, Pas drôleles personnes « opprimées » sont homos, victimes de toutes sortes de discriminations liées à leur sexualité. Une phrase comme : « Ah, ça, c’est pas un cocktail de pédé ! » perpétue les clichés, qu’elle soit prononcée par un homo ou pas. Elle joue sur le cliché de l’homo qui ne serait pas résistant à l’alcool, au contraire de l’hétéro viril, qui lui tient l’alcool. Elle perpétue ce cliché. Ceci est parfaitement indépendant de la personne qui prononce cette phrase. A la rigueur, une alternative plus drôle serait : « Ah ça, c’est bien un cocktail d’hétéro. » Mais, reconnaissons-le, il y a de grandes chances pour que personne ne comprenne cette blague-là, ni a fortiori, en rie. C’est tout simplement qu’elle ne fait appel à aucun cliché connu et reconnu de nous.

Ainsi, pour qu’une telle blague fonctionne, il faut que le public reconnaisse une certaine part de vérité à ce qui est dit. Prenons un autre exemple :

Jean, Paul et Jacques sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette blague ne suscite absolument aucun rire, on a même du mal à comprendre où elle devrait être drôle. C’est simplement parce qu’elle ne renvoie à rien de reconnu. Dans sa version originale, en revanche, les préjugés sont précisément ce qui entraîne le rire :

Karim, Abdel et Kader sont dans une voiture. Qui conduit ?

Réponse : la police.

Cette « blague » est drôle lorsque qu’on reconnaît l’implicite de cette blague : « de nombreux Arabes sont des délinquants arrêtés par la police ». 

Il n’y a qu’en reconnaissant ce préjugé raciste qu’on peut rire de cette blague. Sinon, on ne la comprend tout simplement pas, et elle n’est pas plus drôle que celle qui précède.

Culture viol fuck rape cultureAinsi, la profession, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau de la personne qui prononce cette blague ne suffisent pas à désamorcer les clichés et la discrimination que véhicule la blague en elle-même. Une blague raciste, sexiste ou homophobe prononcée par un humoriste, peu importe lequel, reste intrinsèquement raciste, sexiste ou homophobe. Et une blague banalisant le viol comme quelque chose de « risible », prononcée par Pierre Bénichou, reste une blague banalisant le viol.

Cette semaine, le site internet Jezebel a publié sur son site internet les photos non retouchées du shooting de la chanteuse Mariah Carey (interprète de la chanson « Touch My Body », d’où le jeu de mots. Quel talent.) par le photographe Terry Richardson.

Il m’a semblé intéressant de les republier ici.

Quelques remarques au sujet de ces clichés. D’abord, Mariah Carey a quarante-quatre ans, et elle a accouché de jumeaux en 2011. Aux yeux de n’importe qui, ses photos non retouchées montreraient donc un corps parfaitement normal, à l’exception peut-être de son visage, qui semble avoir subi quelques liftings et autres injections de botox. Mais dans la société malade qui est la nôtre, une femme de quarante-quatre ans ayant accouché de jumeaux doit présenter à la face du monde un corps mince, bronzé et ferme, que la plupart des jeunes femmes d’une vingtaine d’années ne possède même pas.

Le cas de Terry Richardson est également problématique. L’homme qui pose avec elle sur la dernière photo est l’un des photographes les plus puissants de l’industrie de la mode. Il a travaillé pour Yves Saint-Laurent, Jimmy Choo, Miu Miu, Marc Jacobs, Tom Ford, pris des photos publiées dans Vogue, Vanity Fair, Harper’s Bazaar, réalisé les clips de chansons de Beyoncé, Miley Cyrus, Lady Gaga et Taylor Swift ; la liste est longue.

Son « style » a longtemps porté l’étiquette « soft porn », « porno doux », en raison de la proximité de son « art » avec des clichés pornographiques. Cependant, récemment, plusieurs mannequins inconnues du grand public ont pris la parole pour dénoncer un comportement déplacé et des agressions sexuelles pendant les shootings. Charlotte Waters a d’abord publié son histoire anonymement sur un forum, avant, devant l’ampleur prise par les évènements, de décider de révéler son identité et de confirmer son histoire dans les médias.

Il a mis son pouce dans ma bouche, ce que j’ai trouvé bizarre, mais je n’ai pas relevé. Ensuite, il s’est reculé et m’a demandé de me déshabiller. J’étais venue en sachant qu’il y aurait des clichés de nu, donc à ce moment-là, j’étais toujours parfaitement à l’aise. […] Son assistante et lui me faisaient beaucoup de compliments, ce qui était un peu différent de mes autres expériences [de modèle photo]. […] Avec le recul, il est évident que Richardson faisait des efforts pour que la jeune fille de 19 ans que j’étais se sente incroyable, spéciale. Mes vêtements ont fini par être tous enlevés, et il prenait toujours des photos. Ensuite, il s’est approché et m’a demandé de tenir la ceinture de son pantalon, pendant qu’il prenait des photos avec l’appareil dirigé vers le bas. A ce moment-là, les choses ont commencé à aller dans la mauvaise direction, mais j’avais toujours confiance en lui, donc je me suis contentée de faire ce qu’il me disait. Mais ensuite, il m’a demandé de déboutonner son pantalon, il a sorti son pénis, et les choses ont empiré après ça. J’avais l’impression que j’étais déjà allée trop loin et que je ne pouvais plus partir, ce qui semble fou, mais j’avais la mentalité d’une jeune fille de 19 ans. […] J’étais complètement paralysée et terrifiée. […] Une fois son pénis sorti, il a pris des photos en me demandant de le tenir. Ensuite, nous sommes allés sur le canapé, il m’a fait poser dos à lui et je l’ai littéralement senti s’approcher et lécher mes fesses. […] Il me léchait et son assistante s’est approchée et a commencé à prendre des photos. […] Il m’a dit de pratiquer sur lui une fellation. Il a commencé à m’embrasser avec agressivité. […] Il me donnait des ordres : « OK, presse mes couilles », « OK, mets ma b*te dans ta bouche », « OK maintenant embrasse-moi. » […] Il a éjaculé sur mon visage. […] Son assistante se tenait juste à côté.

Jamie Peck, qui avait elle aussi 19 ans à l’époque, a également pris la parole pour dénoncer des choses similaires.

Je lui ai dit que j’avais mes règles, et que je voulais garder mes sous-vêtements, et il m’a demandé d’enlever mon tampon pour qu’il puisse jouer avec. […] J’ai poliment décliné son offre de faire du thé avec mon tampon sanguinolent. C’est là qu’il a décidé, comme ça, de se déshabiller. […] « Pourquoi tu ne prendrais pas des photos de moi ? » m’a-t-il demandé. […] Je ne suis pas sûre de la façon dont il s’y est pris pour m’amener sur le canapé, mais à un moment, il a suggéré, avec insistance, que je touche son pénis terrifiant. […] J’ai probablement mentionné mes partiels, parce qu’il m’a dit : « Si tu me fais jouir, tu auras un 20/20. » Alors je l’ai fait ! Assez vite, j’ajouterais. J’en avais partout sur la main gauche. Son assistante m’a tendu une serviette.

D’autres témoignages sont venus corroborer ces premiers. Des jeunes modèles photos sans expériences, terrifiées et impressionnées par ce monstre de la mode, qui n’ont pas osé dire non parce que la balance du pouvoir ne penchait pas dans leur sens.

Au début, il m’a demandé de me masturber, et m’a demandé des choses qui m’ont vraiment perturbée. Il a dit que ce n’était pas du porno, parce que les photos étaient inanimées. […]  Ses assistants étaient là : « Tu penses que toutes ces célébrités feraient des photos avec lui s’il faisait du porno ? » Finalement, il m’a fait me baisser et pratiquer une fellation et a pris des photos de lui-même éjaculant sur mon visage, ce que je n’avais jamais fait de ma vie, et quand je suis allée dans la salle de bain me nettoyer, je pouvais l’entendre plaisanter avec ses assistants à propos de ce qui venait de se passer.

Une mannequin nommée Emma Appleton a même posté sur Twitter un message provenant de Terry Richardson dans lequel il lui propose un shooting pour Vogue en échange de relations sexuelles. La porte-parole du photographe a assuré que le message était un faux.

Ce furent enfin au tour de voix connues de s’élever : Sarah Ziff, ancien mannequin, puis surtout Rie Rasmussen, ancien mannequin devenue réalisatrice. Cette dernière a en effet interpellé Richardson en public, pendant une fête donnée à l’occasion de la Fashion Week de Paris. Elle le narre dans The Guardian :

Je lui ai dit : « Ce que tu fais est complètement dégradant pour les femmes. J’espère que tu sais que tu ne *** des filles que parce que tu as un appareil photo, beaucoup de contacts dans le monde de la mode, et que tes photos apparaissent dans Vogue. » […] Il prend des filles qui sont jeunes, les manipule pour qu’elles enlèvent leurs vêtements, et prend des photos d’elles dont elles auront honte. Elles ont trop peur pour dire « non », parce que leur agence leur a trouvé ce travail, et elles sont trop jeunes pour se défendre. Son « style », ce sont des filles qui paraissent mineures, traumatisées, accro à l’héroïne… Je ne comprends pas comment qui que ce soit travaille avec lui. »

Pour Dunja Knezevic, mannequin britannique qui aide les mannequins à obtenir des droits syndicaux : « [L’exploitation potentielle des mannequins] est un sujet sensible. Personne ne veut en parler. Les filles veulent travailler et ne veulent pas être mise sur liste noire. »

Visiblement, Mariah Carey (comme Barack Obama, d’ailleurs) fait partie de ces gens-là, qui regardent de l’autre côté, fermant les yeux sur le comportement honteux d’un photographe qui abuse de sa position dominante et de son pouvoir pour obtenir des jeunes mannequins qu’ « on » lui envoie des photos auxquelles elles ne consentent pas. Et « on » ferait bien de se demander si « on » enverrait ses propres enfants chez Richardson, au moment de confirmer le « travail » de ces jeunes femmes.

Vendredi dernier, par un beau jour de grève SNCF, coincée comme des milliers de Français(es) dans un train bondé, j’écoutais pour me distraire le « Best Off » de l’émission de Laurent Ruquier : « On va s’gêner », sur Europe 1.

 

Un passage de ce podcast du 9 juin 2014, toujours disponible sur le site internet de la radio, m’a fait écarquiller les yeux tout grands et j’aurais crié au scandale si je n’avais pas été dans un lieu public. J’avais l’habitude d’écouter cette émission de divertissement il y a quelques années, et puis j’ai un peu arrêté, gênée que j’étais par les blagues récurrentes relevant en réalité du sexisme, de l’homophobie, du racisme, et du dénigrement des gros, etc. Bref, un ramassis de clichés qui honore peu ceux qui se réclament du titre d’ « humoristes » ou d’amuseur/amuseuse.

Mais étant donné le contexte, j’avais décidé de donner une seconde chance à l’émission, pensant qu’elle m’aiderait à supporter le trajet. Je vous livre donc une transcription fidèle des propos des un(e)s et des autres, agrémentée de mes commentaires révoltés, en gras.

 

Laurent Ruquier : A Moirans-en-montagne, que se passe-t-il, dont tout le monde parle, là-bas ?

Caroline Diament : C’est horrible. On dit qu’un prêtre à violé une handicapée, et tout le village soutient et dit que le prêtre serait incapable de faire ça.

Ruquier : Bonne réponse de Caroline Diament ! Il est déjà parti le prêtre, hein. Il a déjà quitté le village, la paroisse du

Haut-Jura, de Moirans-en-montagne. Je veux en parler parce que je trouve ça tellement effarant ce que j’ai pu lire dans cet article signé Louise Colcombet dans Le Parisien… Effectivement, le curé de Moirans-en-montagne, le père Lagnien (on va donner son nom, tant qu’à faire, on sait jamais, s’il traîne quelque part) était connu du village de 2400 habitants et puis il a été éloigné par les autorités du diocèse pour un motif bien embarrassant. Il a 69 ans aujourd’hui, et il est accusé effectivement d’avoir violé une de ses fidèles, une femme on va dire, un peu trop… psychologiquement souffrante…

Pierre Bénichou : Ah, c’est les meilleures !

Tous : Ha ha ha ! [Pardon ? C’est ça, l’humour de la bande à Ruquier ? Mais ça n’est pas drôle, ça, Monsieur Bénichou. C’est une blague idiote qui minimise l’impact de quelque chose d’aussi traumatisant que le viol, pour le réduire à une simple partie de jambes en l’air. C’est nier complètement ce qu’à vécu la victime, pour se concentrer sur le brave gars qui a réussi à tirer son coup… en la violant. Bravo.]

Ruquier, riant aux éclats : Non, Pierre, Haha, une dévote, qui allait à la messe régulièrement (rires qui continuent)[Mais quelle hypocrisie, Monsieur Ruquier !]

Bénichou, au milieu des éclats de rire : Tu vois bien ce que je dis

Ruquier : Elle a presque 40 ans, elle habite chez sa maman dans le village (les rires se calment), et elle vit de l’allocation adultes handicapés. Alors jusque là, ça paraît tragique et ça l’est, je suis absolument d’accord (nouveau rire de Caroline Diament) [???]. Le curé a été accusé, il est parti, le diocèse l’a éloigné. Mais alors, il y a tout le village qui regrette le curé. C’est ça, moi qui m’épate. Par exemple, ils ont interrogé Jeanne, 89 ans. Elle a dû se marrer la journaliste qui est partie là-bas dans le Haut-Jura, dans le petit village, parce qu’on sent quand même qu’elle prend du plaisir à récolter les témoignages des uns et des autres dans le village, qui paraissent hallucinants. [Ce qui est hallucinant, c’est qu’on puisse « prendre du plaisir » à entendre, puis retranscrire la montagne d’horreur qui va suivre.] C’est-à-dire que vous avez une dame de 89 ans, elle s’appelle Jeanne, elle dit : « A ce qu’on m’a dit… » Là, j’aime bien quand ça commence comme ça, moi (rire dans la voix). « A ce qu’on m’a dit, c’était une fille dont personne ne voulait. » (grands éclats de rire généralisés) C’est-à-dire que nous on dirait ça, on serait accusé de sexisme… [Et ce serait mérité ! Et le fait que ce soit une femme qui prononce ces paroles ne les rend pas plus acceptables ! Non mais où va-t-on ? Une femme handicapée mentale est violée, mais il faudrait presque qu’elle remercie son violeur d’avoir introduit son pénis en elle sans son consentement parce que, vous comprenez, comment aurait-elle survécu si elle n’avait pas connu la Sainte Pénétration ?]

Titoff : Tu vas voir que ça va être de sa faute… [Bingo.]

Ruquier, en riant : « Ah ce qu’on m’a dit c’est une vieille fille dont personne ne voulait. Elle l’a excité. (rires) Puis un homme est un homme, vous savez ! » [Alors ça, ça ne cesse de m’épater. En guise d’excuse pour les viols, on nous sort que : « Les hommes sont les hommes. » Il n’y a que moi que ça choque ? Et les autres hommes, qu’en pensent-ils ? Ça leur plaît de se faire traiter de violeurs, incapables de respecter le désir des femmes ? De sexe à patte qui ne réfléchit pas avant d’agir ? Mais c’est lamentable de sexisme !]

Diament : Oh non ! J’y crois pas.

Ruquier : C’est-à-dire qu’elle s’en fiche qu’il soit curé, elle dit : « Un homme, c’est un homme, hein ! » « Elle avait déjà approché le prêtre précédent, dit quelqu’un d’autre… »

Tous : Ahhh ! (éclats de rire)

Diament : Ah oui, c’est une traînée alors ! [Mais bien sûr. C’est un classique. Une femme a été violée, et on en est

encore, en 2014, à se demander et surtout à lui demander ce qu’elle portait, si elle l’a allumé, si elle l’a embrassé… Mais ON S’EN FOUT ! La fille peut porter une mini-jupe, un maquillage prononcé et s’être collé à lui toute la soirée ! Si elle ne veut pas, elle ne veut pas ! Point ! Et qu’on ne vienne pas me dire qu’elle « l’a cherché ». C’est inadmissible de sous-entendre que ça pourrait être, même un peu, de sa faute à elle.]

Ruquier, riant : « Mais lui, il l’a vue venir ! » (tous rient) Ah non mais c’est incroyable. Le témoignage humain dans ce genre de truc, moi ça m’épate.

Titoff : Trop drôle. [Ouais… C’est pas le qualificatif qui me serait spontanément venu à l’esprit, là.]

Ruquier : « Il l’a vue venir, lui, il s’est pas fait avoir. Là, c’est un coup de malchance ! » (Ruquier frappe sur la table.)

Jérémy Michalak : Il a glissé ! Ça arrive ! (rires) [Que c’est drôle. Faisons donc du violeur un type marrant, qui a fait une bonne blague, et tapons-lui dans le dos : « Ouais, mais en fait, t’as glissé, hein ! » Haha.]

Ruquier : « Là, c’est un coup de malchance, elle avait besoin de réconfort, et puis paf. Voilà. Il a peut-être fauté, mais il l’a pas violée, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? » (Ruquier frappe sur la table.)

Diament : Ah, donc elle était consentante, plus que consentante ?

Ruquier : Voilà ! « Il a été attiré par cette femme différente des autres ! » (tous rient)

Bénichou : Quelle horreur. [Apparemment, ça ne vous choque pas plus que ça, si on en croit vos prochaines interventions.]

Diament : Remarquez, c’est peut-être toutes des vieux croutons de 90 ans, effectivement, au milieu, 40 ans… [Mais oui… Et comme « un homme est un homme » est qu’elle est moins vieille que les autres, il a le droit ?]

Bénichou : Mais non, mais non… Elle aurait dû se rendre compte quand même : « Venez au presbytère… » Elle aurait dû penser quand même qu’il y avait quelque chose de bizarre. (grands éclats de rire) [Bien sûr. De même que, quand une femme rencontre un homme pour la première fois, après une discussion sur internet par exemple, elle n’a pas le droit d’aller chez lui directement. C’est à elle de faire attention, après tout. Ça n’est pas du tout à lui de ne pas la violer. Incroyable que ça soit encore de la responsabilité de la femme et qu’on lui demande de vivre dans la peur constante du viol, plutôt que de s’insurger de ce que des malades considèrent qu’une danse lascive ou le fait d’aller boire un verre chez eux fait que la relation sexuelle leur est due, et qu’ils ont le droit d’employer tous les moyens pour l’obtenir. Mais RIEN n’est dû. C’est clair, ça ?]

Steevy : On peut aller au presbytère et que ça se passe bien aussi.

Diament : Oui, il plaisantait. (grands rires)

Steevy : Moi, j’étais jeune garçon, j’ai été là-bas, il m’est jamais rien arrivé.

Ruquier : Et vous y êtes retourné quand même ? (grands éclats de rire) [Non mais allez-y, sous-entendez que, parce qu’il est homosexuel, il aurait bien aimé être victime d’un pédophile ! Mais où va-t-on ?]

Titoff : Le mec, il dit ça un peu déçu, tu sais…

Ruquier : Moi j’adooore ce genre de témoignage, parce qu’on se dit c’est pas possible d’entendre ça de la bouche de certaines personnes. Parce qu’il a reconnu, quand même, le prêtre.

Diament : Oui, ben j’imagine que l’Eglise ne l’a pas éloigné pour rien.

Michalak : Il a quand même eu des rapports sexuels avec elle ?

Ruquier : Ah oui. Il reconnaît pas qu’il y a eu viol et agression sexuelle sur personne vulnérable, puisque c’est ce dont il est

accusé, mais il dit « Oui, c’est vrai que j’ai fauté avec elle. On a eu une relation intime. » Ça, il l’a admis. [Et à aucun moment l’un des chroniqueurs de cette émission ne va souligner le fait qu’une personne handicapée mentalement n’est pas forcément en mesure d’exprimer son consentement, et qu’en plus de ça, le prêtre avait ascendant sur elle en raison de sa fonction ? C’est comme si un(e) enseignant(e) avait une relation sexuelle avec un(e) mineur(e) : le/la mineur(e) est trop jeune pour exprimer un consentement éclairé, qui plus est vis-à-vis d’une personne qui a autorité sur lui/elle. Ah mais non. On peut pas dire ça. Parce que c’est pas drôle. Alors que le viol sur handicapée, ÇA c’est un sujet marrant.]

Steevy : Quel est son handicap à cette jeune fille ?

Bénichou : Elle aime trop la bite ! [Et vous, votre handicap, c’est d’être un sacré *** Monsieur Bénichou.]

(Eclats de rire, tout le monde est hilare)

Ruquier, mort de rire : Ah non, Pierre ! Hahaha ! Alors là, je vous envoie direct à Moirans-en-montagne ! Non mais le pire c’est que c’est le ton de l’article !

Diament : Ah, j’ai cru que vous alliez dire « Le pire, c’est que c’est vrai. » (Grands rires) [Oui, parce que ça aurait été drôle, ça aussi.]

Ruquier : Le pire, c’est qu’on est dans l’article, on est au cœur des témoignages recueillis. Ben, ils aimaient leur prêtre en même temps, hein, voilà.

Michalak : Oui, bien sûr.

Ruquier : Ils sont prêts à tout lui pardonner, à leur prêtre. [Classique. Donc la parole d’un prêtre est plus valable que celle d’une handicapée mentale. Donc si ce prêtre « n’a pas pu faire ça » (on l’entend souvent), c’est donc qu’il ne l’a pas fait. Donc que la femme ment… C’est vrai que les violeurs, ce sont ces affreux Maghrébins et ces vilains Noirs qui abusent de nos petites filles. Mais un Blanc bien blanc, avec un métier respectable, une situation, ça ne peut pas être un violeur. Bien sûr. C’est tellement facile. Moi aussi j’aimerais bien vivre dans un monde où le fait de gagner de l’argent empêchait d’être un c*nnard. Mais « à ce qu’on m’a dit », la vraie vie est un tout petit peu moins simple, m’voyez.]

Et c’est grâce à ce genre de clowns qui officient sur des médias divers et variés que les agressions sexuelles et les viols commis par DSK sont devenus « des frasques », que le viol commis par Roman Polanski et pour lequel il a, rappelons-le, plaidé coupable, est devenu « une affaire de mœurs ». Ça, mesdames et messieurs, cela s’appelle la « culture du viol ». Ça fait 75 000 victimes par an. Une femme sur six. Mais Ha. Ha. C’est rigolo.

Cette semaine, dans la série « Mais dans quel monde vit-on ? », l’interview de Roman Polanski par Laurent Delahousse. Cette interview intervenant quelques jours à peine après la publication d’une « Vie De Merde » relatant un viol sous prétexte d’ « humour », il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour ne pas envoyer valser son téléviseur au loin.

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractères de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnées. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à linterview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse :

L’invité de 20h30 le dimanche, c’est une star controversée. La double vie de Roman Polanski, le cinéma et les succès, 7 Césars et 3 Oscars, et puis le destin tourmenté, les blessures du ghetto de Cracovie et le parfum de scandale avec notamment la fuite des Etats-Unis.

Oui, la fuite, d’accord ; le scandale, OK. Et prononcer le mot « VIOLEUR », c’était trop demander ? Ou, à défaut, « rapport sexuel avec mineure de moins de 15 ans » ce qui, aux yeux de la loi américaine, revient à un viol (« statutory rape ») puisque les jeunes gens de cette catégorie ne sont pas considérés comme capable de consentir à un rapport sexuel. Ah, ça non. Aucun média ne va vous le dire. Parce qu’expliquer aux téléspectateurs et téléspectatrices que Polanski est accusé de viol sur mineure, c’est moins glam’ que « 7 Césars et 3 Oscars ».

(LD) :Votre cinéma a fait l’objet de beaucoup de commentaires, et votre vie un peu trop, vous trouvez ?

(RP) : Je trouve, oui. Vous trouvez pas ?

(LD) : Ca vous a fatigué ? Blessé ? Usé ?

(RP) : Tout ça.

Non mais… Non mais… Les bras m’en tombent, les mots me manquent… Et la jeune femme qu’il reconnu avoir

violée, on lui demande comment elle va ? Fatigué ? Blessé ? Usé ? Un violeur ? Parce qu’on a lui renvoie son acte en pleine gueule ? Mais c’est le minimum, non ?

Plus tard, un petit reportage revient sur sa carrière et sa vie.

Sa carrière sera ponctuée […] d’ennuis judiciaires. 1978, la fuite des Etats-Unis après une affaire de mœurs. En 2009, son arrestation en Suisse pour la même affaire. […] 25 ans et 2 enfants, Roman Polanski a enfin trouvé la paix auprès de son épouse.

Je crois que c’est une blague, en fait. C’est ça. On doit vouloir tester ma résistance au stress. Une affaire de mœurs ? On parle d’un VIOL sur une gamine de 13 ans, les cocos, on s’réveille ! Viol pour lequel, rappelons-le, il a plaidé coupable.

Il a « enfin trouvé la paix » ? Et la môme de 13 ans, la petite Samantha de l’époque, quelqu’un lui a demandé si elle avait trouvé la paix ? Si les cauchemars s’étaient estompés ? Si les douleurs l’avaient quittée ? Si elle avait cessé de pleurer la nuit, en se demandant ce qu’elle avait fait de mal pour que ça tombe sur elle ? Quelqu’un a essayé de savoir combien de temps il lui avait fallu pour accepter qu’on la touche ? Pour faire confiance ? Pour aimer ?

(LD) Vous avez traversé beaucoup de tempêtes. […] Vous n’avez jamais aimé le parfum de scandale qui vous entourait, ou parfois vous vous êtes dit « C’est enivrant, ce parfum-là » ?

(RP) J’aurais très bien pu m’en passer.

Oui, en même temps, Samantha aussi elle aurait bien pu s’en passé, de l’alcool, des médocs, et de ton sexe dans son anus à l’âge de 13 ans. C’est pas toi qu’on a forcé, mec, il faudrait veiller à arrêter d’inverser les rôles.

Vous en voulez encore à l’Amérique ? A l’Amérique qui a pu, elle aussi, vous en vouloir, puisque vous lui avez échappé, puisqu’il y a eu cette affaire ? […] Au coeur de cette affaire, il y avait une jeune femme, Samantha Gailey, la jeune femme qui a sorti un livre récemment. Elle vient d’écrire qu’elle vous pardonnait. Vous lui avez adressé ce pardon, vous ?

PARDON ? Je m’étrangle. Il vient de lui demander s’il a pardonné à la fille qu’il a violée, là, où j’ai mal compris ?

Réponse de Polanski :

Je peux vous dire que ça fait longtemps qu’il n’y a pas d’amertume entre nous et que de temps en temps, nous échangeons quelques mots.

Ouiiii, mais bien sûr. Et le dimanche, elle vient boire le thé à la maison, nan ? « Il n’y a pas d’amertume entre nous ». Tu veux dire que tu lui en veux pas de l’avoir violée ? Pauvre mec.

En conclusion, Polanski sort un film, « La Vénus à la fourrure ». J’encourage donc naturellement tous les lecteurs et

source : aeoluskephas

Source : aeoluskephas

toutes les lectrices de ce blog à NE PAS Y ALLER et à lui faire un maximum de CONTRE PUBLICITE. Par ailleurs, comme tous les films produits en France, j’ajoute que celui-là a probablement bénéficié de subventions. Payées avec l’argent de mes impôts. Attendez-moi là, je reviens. Le temps de hurler ma colère à un monde qui s’en fout.

Mardi 29 octobre 2013, 02h23. La perspective de retourner enseigner au collège me noue le ventre. Je ne dors pas. Pas assez fatiguée pour dormir, trop fatiguée pour faire quelque chose de constructif. Je prends mon téléphone. J’ouvre la page internet du site humoristique « Vie De Merde ».

 

Je lis :

Aujourd’hui, je me suis fait réveiller par une fellation. C’est la dernière fois que je dors la bouche ouverte. VDM

 

Décharge d’adrénaline dans mes viscères. Je relis. Abasourdie. Comment l’histoire d’un viol peut-elle se retrouver sur un site humoristique, au milieu d’anecdotes sur les exploits de chats et les gaffes des petit(e)s enfants ? C’est glauque. Il est 2h du matin, je vois 207 commentaires s’afficher. Je clique.

 

Une bombe explose dans ma tête. Comment peut-on vivre dans un monde si con. Je lis :

« C’est un mec ou une fille qui a posté cette VDM ? Parce que si c’est une meuf, ça passe, mais si c’est un gars, c’est gore ! » Un(e) abruti(e) renchérit : « Si l’auteur est un mec, c’est carrément hard ! »

Des vannes : « Petit déjeuner au lit », « Madame reprendra bien du saucisson ? ». Agrémenté des smileys de circonstances.

Et quand même, surnageant avec peine : « Mais… cette VDM… c’est un viol ! » Provoquant des réactions outrées : « Il faut arrêter de crier au viol partout. On est sur un site d’humour. C’est avec des réactions comme ça qu’on minimise les vrais viols. » Ou encore : « Vous préférez pleurer de tout ce qui vous tombe dessus ? Moi, et les autres VDMiens, on préfère en rire. » Et même : « Ah bon, c’est un viol ? Alors quand je caresse les cheveux de ma copine quand elle dort pour la réveiller doucement, c’est un attouchement aussi ? »

 

Et finalement : « Sauf que c’est comme ça que je me suis fait violer. J’ai mis des années avant de poser des mots sur ce qu’il s’était passé, à comprendre mes réticences, mes angoisses. Oui, une pénétration non consentie, c’est un viol. Et cette VDM participe à la banalisation du viol. Je ne félicite pas les abrutis qui ont permis qu’elle passe la modération. » Et quelqu’un d’autre : « J’ai envoyé un message à Julien pour que cette VDM soit supprimée. »

 

Choc. Pas la force d’allumer mon ordinateur, j’élabore dans ma tête l’email incendiaire que j’enverrais au fameux Julien, administrateur du site, si cette VDM macabre est encore là au petit matin.

 

Une pénétration non consentie, qu’elle soit subie par un homme, une femme, un garçon, une fille, qu’elle soit orale, anale, ou vaginale, qu’elle soit le fait d’un homme, d’une femme, d’un garçon, d’une fille, qu’elle soit le fait d’un(e) étranger(e), d’un(e) membre de la famille, d’un(e) ami(e), d’un(e) compagnon ou d’une compagne, d’un mari ou d’une femme, d’un(e) professeur(e), d’un(e) patron, d’un(e) client(e), que la victime se débatte ou qu’elle ne se débatte pas, qu’elle dure une minute ou une heure, une pénétration non consentie, c’est un VIOL. Et il y en a 205 par jour. 75 000 par an.

 

Il faut lire à ce sujet les témoignages recueillis sur le blog : « Je connais un violeur ». Non, la plupart des viols n’ont pas lieu dans une allée sombre. Ils sont le fait de proches, amis, petits amis, professeurs, membre de la famille. Personnes en qui nous avons confiance. Personnes qui seraient incapables de faire cela. Alors si elles en sont incapables, c’est qu’elles ne l’ont pas fait. Alors si elles ne l’ont pas fait, c’est que tout est dans ma tête. Les blocages, les angoisses, les traumatismes.

 

Non, la plupart des victimes de viol ne hurlent pas à la mort. Elles ne comprennent pas. Comment peut-il. Il ne peut pas. Mon père, mon oncle, cet ami, mon copain n’est pas un violeur. Alors ça n’est pas un viol. Il est en moi, là. J’ai dit non pourtant. NON. Re-NON. Il ne peut pas. Il est tellement […]. Si lui ne peut pas, alors ça doit être de ma faute. C’est ce que j’ai dit, ou fait. J’aurais dû. J’aurais pas dû. Oui, c’est ça. Si j’avais […] il aurait pas […].

 

Ouvrons les yeux, Bon Dieu. Oui, la société a un rôle à jouer. Au lieu de dire à nos filles de faire attention à ne pas se faire violer, pourquoi ne disons-nous pas à nos garçons de respecter le consentement de leurs partenaires ? Quand est-ce qu’on se débarrassera enfin du mythe du « quand la fille dit non, c’est qu’elle veut dire oui » ? Peut-on arrêter de préciser comment était habillée une victime de viol ? Pourquoi dit-on « elle s’est fait violer », comme « elle s’est fait livrer un canapé » ou « elle s’est fait couper les cheveux », comme si elle avait eu une part de choix, de décision, une marge d’action ? Pourquoi ne pas dire simplement : « elle a été violée » ?

 

Pourquoi n’apprend-on pas à nos enfants qu’un consentement donné une fois n’est pas valable toujours ? Que ça n’est pas parce que je danse avec toi que tu peux m’embrasser ? Que ce n’est pas parce que je t’embrasse que je dois te laisser me peloter ? Que le concept « d’allumeuse » est à brûler ? Que la façon dont je m’habille, me maquille, parle, bouge, n’a absolument aucun rapport avec ce que tu as le droit de me faire ? Que ce n’est pas parce que je dis oui à Pierre que je dois dire oui à Paul ? Que ce n’est pas parce que je t’ai dit oui hier que je dois te dire oui ce soir ? Que ce n’est pas parce que je suis en couple avec toi que je dois toujours dire oui ou dois dire oui à tout ? Que céder n’est pas consentir ? Que si tu me forces et que je ne résiste pas, ça ne veut pas dire que je consens ?

 

J’achève la lecture des commentaires de l’anecdote « Vie De Merde ». Dégoût. Découragement. Révolte. Au matin, elle a disparu.

 

 

Quelques liens :

  • Le blog « Je connais un violeur » : L’image du violeur psychopathe vivant en marge de la société est un mythe qui ne concerne qu’une faible minorité d’entre eux. […] Dans 80% des cas, l’agresseur était connu de la victime. […] Ils étaient nos amis, nos partenaires, des membres de notre famille ou de notre entourage. Nous connaissons des violeurs : laissez-nous vous les présenter.
  • L’article du collectif féministe Garçes sur la notion de consentement dans la sexualité.

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