A quelques pas de là…

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Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même.

Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien.

Je suis née en patrie féministe il y a dix ans. Dix ans. Joyeux anniversaire.

Le féminisme est une fièvre ; grandissante, prosélyte et incurable. Hélas.

Je suis à cette étape de mon féminisme où, depuis de long mois, j’en interroge le sens. A quoi me « sert »-il ? Je suis dans un état de rage quasi-permanent face aux oppressions systémiques vécues par mon sexe. Où que je regarde, de quelque côté que je me tourne, m’explosent au visage des inégalités flagrantes et insupportables. Essayez !

Santé : Les femmes présentant tous les symptômes de l’AVC reçoivent moins souvent que les hommes (32% contre 41%) le bon diagnostic, les médecins attribuant souvent ces symptômes à de simples migraines ou vertiges. Elles sont plus nombreuses que les hommes à renoncer aux soins médicaux (+/- 6 points).

Sport : Les footballeuses professionnelles françaises touchent en moyenne 96% de moins que leurs homologues masculins. Celles qui évoluent dans les grands clubs français touchent en moyenne 4000€/mois contre 75 000€ mensuels en moyenne pour leurs homologues masculins.

Culture : Seules 22% des récipiendaires des grands prix littéraires français sont des femmes. Elles ne représentent que 33% de la programmation théâtrale française.

Sexualité : Les femmes sont 52% à déclarer avoir « souvent » ou « parfois » eu des rapports sexuels pour faire plaisir à leur partenaire sans en avoir eu vraiment envie elles-mêmes, contre 25% des hommes.

 

Ad libitum. Ad nauseam. Je repense à d’autres luttes majeures pour les droits des êtres humains et aux siècles d’oppression, et je me dis qu’il se pourrait bien que celle-ci durât encore longtemps.

Dans mes bons jours, je me laisse entraîner par l’idée que le féminisme a toujours été une bataille contre son temps. On n’est jamais féministe pour des droits acquis, même si on doit en permanence à la fois gratter le mur de tout un système avec ses ongles pour espérer l’éroder, et simultanément garder avec vigilance et férocité les fragments décrochés contre celles et ceux qui, vautours, rôdent avec l’espoir de les remettre.

Dans mes bons jours, je pense que c’est parce que des rangs entiers de féministes sont mortes en terre patriarcale que d’autres se lèvent et vivent avec des chaînes moins lourdes à porter. Et peut-être, rang après rang, toutes ces féministes dont j’aurai été auront construit une société plus libre pour les femmes.

Souvent, je me sens si fatiguée.

Ces belles idées brisent contre des centaines de petits épuisements quotidiens : expliquer (« ça, c’est sexiste »), dénoncer (« ça, c’est sexiste »), interrompre et corriger (« ça, c’est sexiste »)… Le mur est là. Toujours là. Solide. Mes ongles saignent, mes yeux pleurent, et nos conquêtes me semblent des poussières.

En dix ans de mon féminisme, qu’est-ce qui a changé ? Les chiffres ne vacillent même pas (1) et, à part quelques unes de magazines (2) qui me laissent à penser qu’on occupe peut-être une place, je peine à identifier ne fût-ce qu’un bouleversement social d’ampleur, dont nous pourrions nous enorgueillir et qui nous servirait de marchepied. (J’ouvre ici une parenthèse pour donner mon avis sur une modification majeure, récente et langagière : en parlant désormais de « violences sexistes et sexuelles » en lieu et place de « violences faites aux femmes », j’estime qu’on occulte mieux le rapport de domination qui touche un sexe et en favorise un autre.)

2009-2019. Dix ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Moi. Le changement est en moi.

Commençons là : il est plus que temps de témoigner admiration et reconnaissance envers les féministes qui ont subi mes approximations, mes idées arrêtées et mes erreurs. Je dois à la patience de leur pédagogie le féminisme qui m’anime aujourd’hui, et que je m’efforce de maintenir inclusif en dépit de mon conditionnement social âgiste, classiste, grossophobe, homophobe, islamophobe, lesbophobe, raciste, transphobe, validiste… (3)

A 29 ans, mon féminisme me fournit la force jour après jour de devenir qui je veux être. Il est ce roc depuis lequel je refuse ce qui ne me convient pas et avance vers ce à quoi j’aspire.

Je porte moins de soutiens-gorges parce que ça n’a pas de sens et que je ne veux plus ; avec mon 90A, j’apprends doucement à embrasser cette nouvelle silhouette dans le miroir, à m’aimer, à être fière. J’ai fait des sports de combat « violents » (krav-maga et boxe thaïe) et je le proclame haut sans craindre d’effrayer. Je n’abdique pas ma liberté professionnelle. Je refuse les relations proches avec les personnes qui ne sont pas féministes, parce que c’est une base solide pour établir le respect de moi-même. Je ne perds pas de temps avec les personnes qui ne sont pas féministes ; « je séduis qui me séduit ». (4)

Mon féminisme me donne la force d’agir et d’aligner mes actes sur mes convictions. Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais il me défend d’abord moi. Moi, le respect auquel j’ai droit, toutes les choses auxquelles j’ai droit.

Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais même s’il ne « sert » qu’à moi, il en vaut la peine.

 

***

(1) https://www.ipsos.com/fr-fr/violences-sexuelles-pourquoi-les-stereotypes-persistent

(2) La nouvelle terreur féministe, Valeurs actuelles, mai 2019.

(3) Ordre alphabétique.

(4) Christiane Taubira : https://www.franceinter.fr/emissions/femmes-puissantes/femmes-puissantes-29-juin-2019

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Trois fois par an environ, on me demande d’intervenir auprès de jeunes gens pour leur parler d’égalité filles/garçons. Ce n’est pas mon métier mais on considère que j’ai suffisamment d’expertise en la matière pour être capable de le faire. Pas sûr… 

 

Il y a presque deux ans, ma collègue est venue me trouver pour me parler de son projet avec les jeunes. Je souviens très bien du sentiment de panique intérieure qui m’a envahie lorsque j’ai compris quelle était sa commande : « Tu auras trois heures. Parle-leur d’égalité. C’est tellement important. Il y a tellement à faire. » Bien sûr, on aurait pu faire appel à des professionnel(le)s des interventions auprès des enfants et des adolescent(e)s. Mais ça coûtait moins cher si j’animais ces sessions moi-même. Soit.

 

J’ai pas mal tâtonné pour trouver le bon angle d’attaque. Comme le disait ma collègue : « Il y a tellement à faire » ! Comment les sensibiliser en trois heures à peine ? La première année, je leur ai parlé de médias : films, séries, chansons de rap. Je voulais parler de la représentation des femmes, de toutes les femmes : jeunes, âgées, blanches, arabes, noires, asiatiques, homosexuelles, valides, handicapées, pauvres, riches… Mais je me suis rendue compte que cette première mouture était à la fois trop ambitieuse et trop peu concrète. Elle était trop peu concrète car les jeunes ne voyaient pas l’importance des représentations. « Ouais ben les Disneys, c’est toujours comme ça. C’est pas pour ça que j’ai envie de m’enfermer dans ma maison en faisant pousser mes cheveux », s’exclama ainsi l’une d’entre elles, en référence au film Raiponce

 

« Après, ça change maintenant. On a des films avec des meufs et tout. » Chaque fois que je parlais de tendances sociologiques, de généralités sociales, l’un d’entre eux ou l’une d’entre elles me trouvaient un contre-exemple tout à fait valable. Je ne parvenais pas à leur faire comprendre la différence entre un fait isolée et un fait structurel. Même le test de Bechdel ne fonctionnait pas. Ainsi, à la question : « Dans ce film de Disney, y a-t-il deux personnages féminins ? », les jeunes répondaient systématiquement oui. Je me souviens de ma surprise :

« Dans Le roi lion, tu vois deux personnages féminins ?

– Bien sûr ! Nala et la mère du roi lion.

– Et quels sont les personnages féminins qui parlent entre eux ?

– Les deux hyènes « ! »

Effectivement, ces deux jeunes femmes avaient raison. Il y avait bien des personnages féminins, mais ils étaient tellement relégués à l’arrière-plan que je les avais oubliés. Du coup, ma démonstration sur l’absence de personnages féminins en dehors des rôles de princesses ne les avait pas convaincues. Forcément.

 

Cette première version était aussi trop ambitieuse, parce que je ne voulais pas me concentrer sur la différence hommes/femmes, mais que je voulais aborder la question de la diversité des personnages et des histoires de femmes. D’abord, la notion de « diversité », vocabulaire médiatico-technocratique, ne leur parlait pas vraiment : « Ben, c’est quand c’est divers, quoi. Quand on a le choix. » Ensuite, je voulais leur dire qu’avoir des femmes aux postes de réalisation ou de production ne garantissait pas une représentation plus diversifiée ou moins stéréotypée. Je citais en exemple le film Triple Alliance, réalisé par une femme avec trois personnages principaux féminins, mais qui sont toutes les trois jeunes, blanches, mince, belles et riches, et n’ont qu’un seul centre d’intérêt : l’homme qui a fait de chacune d’entre elle sa maîtresse. « Mais alors du coup, c’est quoi l’intérêt d’avoir des femmes qui font des films ? » J’ai tenté de faire valoir le fait que en général, les femmes ayant des vécus différents de ceux des hommes, elles portaient à l’écran des histoires différentes, des représentations du monde différentes. Je voyais le vide dans leurs yeux : mon discours ne leur parlait pas du tout.

 

La deuxième année, j’ai donc changé mon fusil d’épaule et j’ai attaqué avec des choses plus concrètes : inégalités de salaires, partage des tâches ménagères et du soin aux enfants, agressions. J’ai senti que je rentrais dans leur vie. Ouf. J’avais trouvé quelque chose qui fonctionnait. 

 

#BalanceTonPorc a permis à de nombreuses femmes de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel au travail

La première fois que j’ai testé ce nouveau déroulé, on était en plein affaire Wenstein, et les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo envahissaient les réseaux sociaux. Je me suis dit qu’il était important de parler de consentement, de respect, de vie sexuelle. Mais je crois que j’ai forcé la dose, avec un discours bien culpabilisant et bien moralisant, qui n’offrait aucune piste de réflexion aux jeunes, aucun conseil pour agir concrètement dans leur vie. J’y suis allée avec mes gros sabots, en commençant par les assommer avec les chiffres des viols et agressions sexuelles en France (plus de 50 000 chaque année), des violences commises par le conjoint ou ex-conjoint en France (224 000 par an). Sur cette base, pas de dialogue possible. J’ai enchaîné en leur montrant deux vidéos abordant le sujet. Les réactions de certaines ont été très vives : « A quoi ça sert de parler de tout ça, hein ? De toute façon, ça changera jamais ! Les mecs comme ça, il faudrait leur couper les couilles ! » J’ai essayé de dire que, sur 50 000 viols, il y en avait forcément qui étaient commis par des hommes qui n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Mon discours était inaudible par plusieurs jeunes femmes de l’assistance, très énervées parce que visiblement très mal à l’aise avec le sujet.

J’ai conclu en leur présentant une petite histoire : « Vous êtes enseignant(e) et une de vos élèves semble aller mal… » Je vous la fais courte : dans mon histoire, l’élève en question a été violée par le copain chez qui elle a passé la soirée, chez qui elle est restée dormir ensuite. Mon idée était de les faire réfléchir en groupe à une manière de réagir. Dans un des trois groupes, une jeune femme s’est mise ostensiblement en retrait, bras croisés. Quand je suis allée la voir pour savoir ce qui se passait : « Vas-y, moi je parle pas de ça, c’est bon. A quoi ça sert, hein ? Les mecs comme ça faut les castrer un point c’est tout. » J’ai évidemment essayé de désamorcer, de lui dire que si le sujet la mettait mal à l’aise, elle avait tout à fait le droit de sortir s’isoler un moment, qu’en discuter ici, dans un cadre neutre, c’était aussi se préparer à réagir correctement si jamais quelqu’un de proche se confiait à nous…

 

Je suis rentrée chez moi mal à l’aise, gênée par ce que j’avais produit, consciente d’avoir été lourde, mauvaise dans ma manière d’aborder le sujet. J’avais sûrement ravivé des traumatismes, je n’avais pas su les aider à avancer. Je m’en suis beaucoup voulu.

 

Alors j’ai changé une troisième fois mon intervention. J’ai donné les chiffres des viols et des violences conjugales, j’ai passé une

vidéo qui explique : « Si vous avez du mal à comprendre la notion de consentement pour les rapports sexuels, imaginez une tasse de thé. »

[…] Si une personne est inconsciente parce qu’elle a trop bu ou parce qu’elle dort, ne lui faites pas de thé. Les personnes inconscientes ne peuvent pas vouloir de thé. […]

On a un peu discuté du fait que les viols sont à 80% commis par des personnes de l’entourage (et non pas par des inconnus le soir, dans une ruelle sombre). Et puis je me suis arrêtée là. J’avais prévu d’ouvrir plus largement le débat, en leur demandant comment on pouvait être sûr(e) du désir de son ou sa partenaire (Demander ! Communiquer !). Mais je n’ai pas osé pousser la discussion. J’ai vu les yeux d’un bon tiers des filles présentes se détourner vers le sol. J’ai vu certaines jeunes femmes très actives précédemment se refermer comme des huîtres avec un regard vide. Je n’ai pas voulu pousser, j’ai eu peur de ce que ça pouvait produire chez elles. 

 

Ces regards-là, je commence à les connaître. Quand j’interviens auprès de groupes où les participant(e)s sont nombreux et nombreuses, je

 fais souvent deviner, en guise d’introduction, quelques chiffres. Ceux des violences sexuelles ou conjugales induisent toujours de type de réactions. Et ça me fait toujours mal, en fait, parce que je devine les histoires qui sont derrières, les abus de pouvoir, les conséquences en termes de confiance en soi et en autrui.

 

La vérité, c’est qu’aborder ces questions avec les jeunes, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. Il était temps que je m’en rende compte…

Dans le cadre de la campagne électorale, Marion Maréchal-Le Pen, candidate du Front National pour la région PACA, a eu l’occasion de répéter son désir de supprimer les subventions accordées par la région au Planning Familial. Elle explique ainsi que, malgré une « libéralisation, une facilitation de l’accès aux contraceptifs, les avortements ne baissent pas, parfois même ils augmentent ».[1] Elle ajoute que « de plus en plus de femmes [y ont] recours de façon qui n’est pas rigoureuse ou responsable » (même si l’honnêteté oblige à reconnaître que Mme Maréchal-Le Pen « ne pense pas que ce soit une majorité des cas »).[2]

 

L’ennui, c’est que ces affirmations sont inexactes, contredites par des chiffres issus de rapports officiels que ni Mme Maréchal-Le Pen, ni les journalistes qui l’ont interrogée longuement à ce sujet n’ont lus. Comme d’autres avant elle, elle contribue à brandir l’épouvantail de « l’avortement de confort » qui, disons-le clairement, n’existe pas. « L’avortement de confort » est un mythe, porté par la vision fantasmée de responsables politiques qui, tout en prétendant être au contact du peuple et le défendre, ignorent tout de ses réalités quotidiennes.

 

Le nombre d’avortement a baissé depuis 1976

D’après une étude de l’INED de 2014,[3] le nombre d’IVG par femme a baissé entre 1976 et 1990 (passage de 0,66 à 0,49). Il a légèrement augmenté depuis 1990 et s’est stabilisé depuis pour atteindre 0,53 IVG par femme. Depuis 1976, le nombre de recours à l’IVG a donc effectivement baissé.

 

Depuis 2002, l’INED observe deux réalités contraires derrière ces chiffres. Tout d’abord, la proportion totale de femmes ayant recours à l’IVG a baissé. En parallèle, la probabilité d’avoir recours à l’IVG une nouvelle fois après un premier recours a augmenté. En un mot, l’INED explique que « moins de femmes ont recours à l’IVG, mais plus souvent de façon répétée. »

 

Les femmes ayant recours plusieurs fois à l’IVG prennent des contraceptifs

Tout ceci pourrait donner du grain à moudre à Mme Maréchal-Le Pen, qui ne voit pas pourquoi, alors que « nous avons un accès large à la contraception », ce serait « les impôts des Français » qui devraient payer « systématiquement l’irresponsabilité de certaines femmes de ce point de vue ».[4]

 

En réalité, les IVG ne sont pas demandées par des femmes irresponsables, qui ne se donnent pas la peine d’avoir recours aux contraceptifs malgré leur disponibilité. Ainsi, en 2013, seules 3% des femmes sexuellement actives et exposées au risque de grossesse n’utilisaient aucune contraception.[5]

 

Une étude de la Dress[6] a même montré que les femmes ayant recours à l’IVG pour la seconde fois ou plus déclarent plus souvent que les autres qu’elles ont recours à la contraception. Le recours multiple à l’IVG est donc sans rapport avec la prise de contraceptifs. En revanche, une étude de 2013[7] estime que ces femmes n’ont vraisemblablement pas bénéficié de conseils les incitant à changer de contraception, alors que, par définition, le contraceptif qu’elles prenaient au moment de la première IVG a échoué.

 

Les femmes ayant recours plus de deux fois à l’IVG restent minoritaires

A entendre Mme Maréchal-Le Pen ou même à lire trop vite le rapport de l’INED, on pourrait avoir l’impression que le nombre de recours multiples à l’IVG a explosé. C’est faux.

 

La grande majorité des femmes ayant recours à l’IVG ne le font qu’une seule fois (63%). En fait, 90% des femmes ont recours une ou deux fois à l’avortement dans toute leur vie. Seules 10% des femmes concernées ont recours à l’IVG plus de deux fois.

 

Qui sont les femmes qui avortent ?

D’après le même rapport de l’INED, près de la moitié des femmes qui avortent n’ont pas d’activité professionnelle (48%). A y regarder de plus près, une femme sur cinq est étudiante ou élève. De plus, 52% d’entre elles vivent seules. Il n’est pas difficile d’imaginer que ce qui motive le recours à l’IVG n’est toujours pas « l’irresponsabilité », mais le fait qu’elles accordent de l’importance au fait d’être en couple ou d’avoir un emploi et un revenu stable pour accueillir un enfant.

 

Dans le même temps, la majorité d’entre elles a déjà au moins un enfant (57%). Une nouvelle fois, loin d’être la jeune femme irresponsable que Mme Maréchal-Le Pen s’efforce de dépeindre, celle qui avorte est, le plus souvent, déjà mère et consciente de ce qu’implique l’arrivée d’un enfant. Elle estime donc en toute connaissance de cause ne pas pouvoir accueillir un nouvel enfant au sein de son foyer.

 

L’impact de lois « libéralisant l’accès à l’avortement »

Mme Maréchal-Le Pen fustige en particulier la très récente « loi santé » qui supprime le « délai de réflexion » qui était imposé aux femmes consultant pour obtenir un IVG. Ce délai était de sept jours.[8] S’il est trop tôt pour tirer des conclusions de l’application de cette suppression, il est utile de noter que l’allongement du délai pendant lequel il est possible d’avoir recours à une IVG (passé de dix à douze semaines en 2001) n’a pas eu d’impact sur le moment auquel les femmes y ont recours. En effet, il n’y a pas eu de bond spectaculaire du nombre d’IVG effectuées entre la dixième et la douzième semaine de grossesse : d’après l’INED, c’est le plus souvent autour de six semaines que l’IVG intervient.

 

Et l’éducation ?

Il est important de noter que de nombreuses études soulignent l’importance de l’accès à l’information au sujet de la contraception et de la sexualité. A titre d’exemple, les adolescents et d’adolescentes n’ayant reçu aucune information de la part de leurs parents sont deux fois plus nombreux et nombreuses à n’utiliser aucun contraceptif lors de leur premier rapport sexuel. De même, le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français estime que « les jeunes filles surestiment largement certains risques [liés à la prise de contraceptifs], en particulier les risques de stérilité ultérieure ou de cancer […]. » Le CNGOF indique par ailleurs que des « connaissances erronées et imprécises » accroissent « le risque de grossesse non désirée, en particulier par l’utilisation de moyens peu efficaces de contraception ». [9]

 

Or, le Planning Familial est une association qui prend aussi en charge l’information des adolescents, des adolescentes, et des adultes. En intervenant dans les écoles, en conseillant et en orientant celles et ceux qui se présentent, cette structure effectue une mission de santé publique qui est indispensable. Il en va de même des centres pratiquant l’IVG, qui, de l’avis même du Sénat, ne se contentent pas de prendre en charge des IVG mais offrent aussi « aux femmes un service d’écoute, d’information et de prévention ».[10]

 

Loin de devoir supprimer les subventions qui sont allouées à des organismes comme ceux-ci, les pouvoirs publics devraient plutôt se préoccuper de réduire les inégalités territoriales. Le Sénat pointe ainsi du doigt « l’existence de « goulots d’étranglement » dans certaines zones de forte demande, notamment les grandes villes » et des « difficultés toujours plus grandes d’accès aux consultations ». Le fait que cent trente centres IVG aient fermé depuis 2001 (soit près d’un centre sur cinq) n’a vraisemblablement rien fait pour réduire ces inégalités territoriales.[11]

 

L’accès à ces espaces et le maintien de Plannings Familiaux nombreux et de qualité est crucial pour que le « droit des femmes à disposer de leur corps » ne soit pas juste une déclaration de principes. Pour un Etat qui se targue régulièrement de représenter « le pays des Droits de l’Homme », faire de cette déclaration une réalité est un minimum.

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[1] https://www.youtube.com/watch?v=BHOvQQf8C20

[2] https://www.youtube.com/watch?v=qjCcAXc4kkY

[3] http://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/175/population_fr_2014_3_france_pdf.fr.fr.pdf

[4] https://www.youtube.com/watch?v=qjCcAXc4kkY

[5] Bajos N., Rouzaud-Cornabas M., Panjo H., Bohet A., Moreau C. et l’équipe Fécond, 2014, « La crise de la pilule en France : vers un nouveau modèle contraceptif ? », Population et sociétés, n° 511.

[6] Collet M., Herbert J.-B., Vilain A., 2012, « Méthodologie de l’enquête sur les femmes

ayant eu recours à une interruption volontaire de grossesse en 2007 », Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, Document de travail n°30.

[7] Bajos N., Prioux F., Moreau C., 2013, « L’augmentation du recours répété à l’IVG

en France : des enjeux contraceptifs au report de l’âge à la maternité », Revue d’épidémiologie et de santé publique, n°61, vol. 4.

[8] http://www.lemonde.fr/sante/article/2015/04/09/ivg-l-assemblee-vote-la-suppression-du-delai-de-reflexion-de-sept-jours_4612101_1651302.html

[9] http://www.cngof.asso.fr/d_cohen/coB_13.htm#haut

[10] http://www.senat.fr/questions/base/2011/qSEQ110317791.html

[11] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_ivg_volet2_v10.pdf

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Nan.

 

Je ne vais pas mentir : j’ai chanté et dansé et aimé un grand nombre des chansons de Beyonce, lorsque j’étais plus jeune. « Mais ça, c’était avant », comme dit l’autre. Avant de m’interroger sur l’image de la femme dans les films, la musique, les livres, avant qu’Orelsan ne se fasse connaître avec une chanson qui dit : « T’es juste bonne à te faire péter le rectum, […] On verra comment tu suces quand j’te déboiterai la mâchoire, T’es juste une truie tu mérites ta place à l’abattoir », avant que Jason Derulo ne chante « Tu sais quoi faire de ces grosses fesses grasses : bouge-les, bouge-les, bouge-les », avant que le film Tristan & Yseult transforme une histoire d’amour réciproque en une demande unilatérale, Yseult suppliant Tristan de l’aimer tandis que lui garde en tête l’intérêt du royaume, avant que Miley Cyrus ne devienne célèbre en dansant de façon suggestive, pratiquement nue, sur des paroles ineptes, avant que Rihanna ne décide de ne pas déposer plainte contre Chris Brown malgré les coups qu’il a fait pleuvoir sur son visage, avant que le mari de Nigella Lawson, auteure de nombreux livres de cuisine et animatrice d’émissions culinaires, ne porte sa main autour du cou de sa femme, comme pour l’étrangler, sans que cette dernière ne s’exprime à ce sujet ou ne décide de le quitter… Bref, avant que je ne réalise que l’industrie du spectacle était peuplée de gens qui perpétuaient voire encourageaient les formes les plus violentes de domination de la femme dans l’unique but de gagner de l’argent.

 

Beyonce est un pur produit de l’industrie du spectacle : elle est influencée par les magnats hommes ou femmes qui en tiennent

les règles et influence à son tour le monde de la musique par ses productions. Et comme la plupart des femmes qui font ce métier, Beyonce s’est vendue, positionnée, marketée comme objet sexuel. Tant dans les paroles de ses chansons que dans les clips vidéos accompagnant ces dernières, elle s’est illustrée par une tendance constante à utiliser son corps comme un objet de désir sexuel à destination des hommes. Elle n’était alors plus une femme à part entière, portant un message (même ludique, ou léger). Elle était un corps qui danse, un corps qui dévoile et bouge les parties dites « érotiques » de son anatomie : seins, hanches, jambes dans des mouvements faisant référence ou mimant l’acte sexuel. Même et surtout pour des chansons dites « engagées » comme « Single Ladies (Put a Ring on It) » ou « Run the World (Girls) », souvent citées parce que leurs paroles décriraient des femmes indépendantes, fortes.

 

« Single Ladies » fait ainsi référence à une femme qui s’adresse de façon abrupte à son ex-petit ami en lui disant « Tu as eu ton tour, à présent il est temps que tu apprennes ce qu’on ressent quand je ne suis plus là ». Cependant, d’une part le message de la chanson est littéralement « si tu m’aimais tu m’aurais passé la bague au doigt », sous-entendant ainsi qu’une relation de couple qui n’évolue pas rapidement en une relation maritale n’a aucune raison d’être. Ensuite, le clip de cette chanson montre trois femmes, Beyonce et deux danseuses, dans des justaucorps de danse, sans aucun décor. Les mouvements de danse sont extrêmement sexualisés, les trois danseuses se penchant en avant, avant de se frapper les fesses, bougeant leurs poitrines d’avant en arrière par exemple. Il en va de même pour la chanson « Run the World (Girls) », censée être explicitement en faveur des femmes : « Qui dirige le monde ? Les filles ! ». Cependant, Beyonce répète à plusieurs reprises : « Mec, je ne fais que jouer, viens ici bébé, j’espère que tu m’aimes toujours », sous-entendant qu’elle ne fait que jouer la femme forte, mais espère avant tout que l’homme a bien compris qu’il s’agissait d’un jeu, et qu’elle ne voudrait pas perdre son affection. Ensuite, dès le début du clip, les femmes sont toutes peu habillées, vêtues de vêtements de cuir ou rappelant les animaux de l’Afrique : léopard, panthère, et autres imprimés utilisés depuis toujours pour des vêtements dits « sexy ». Ensuite, au moment même où Beyonce prononce cette phrase « Les filles, ce putain de monde est à nous ! », son visage est caché par ses cheveux et toute l’attention se concentre sur sa poitrine, qu’elle secoue vigoureusement.

 

Ces analyses ne portent que sur deux exemples, mais la carrière de Beyonce montre que les paroles de quelques chansons

portant sur le pouvoir des femmes sont toujours soigneusement et largement contrebalancées par d’autres paroles faisant machine arrière et des mises en scène vidéo faisant de Beyonce un objet sexuel. Cette stratégie habile lui a permis de rester tout à fait « grand public », en proposant des chansons ne dénotant pas dans un monde dans lequel le sexe fait vendre, tout en ayant matière à se positionner comme un modèle pour les jeunes filles. Beyonce a en effet compris que, pour durer dans ce métier, il ne faut pas seulement être appréciée à l’instant « t ». Il faut aussi être admirée et défendue contre d’éventuels détracteurs ou détractrices.

 

Récemment, l’arrivée sur le marché musical de très nombreuses jeunes chanteuses comme Miley Cyrus, Selena Gomez, Demi Lovato, issues des séries télévisées produites par Disney et aimées de milliers de jeunes Américains et Américaines pour cette raison, a conduit à une surenchère. Lady Gaga, Nicki Minaj, Britney Spears, et plus récemment Miley Cyrus ont repoussé les limites de la nudité et de la sexualisation de plus en plus loin. Le but était évidemment de choquer, comme Madonna a pu choquer à ses débuts : choquer pour que le reste des médias parle d’elles, en bien ou en mal. Tout plutôt que l’inexistence médiatique, synonyme de mort artistique. Face à cette déferlante d’artistes femmes tout aussi court vêtues, proposant des chorégraphies, dansant et chantant, étant appréciées, la survie médiatique passe par la différenciation. Celle-ci ne pouvant plus uniquement s’effectuer par la provocation, la sexualisation et la nudité, Beyonce choisit le féminisme.

 

Ainsi, elle s’assure le soutien de fans qui, la connaissant depuis une dizaine d’année et étant devenus parents à leur tour, admirent une chanteuse qui propose un modèle féminin positif à leurs filles. Elle surfe sur la vague d’un féminisme qui, sans être un phénomène majoritaire ou complètement positif, est toutefois devenu de plus en plus présent grâce aux réseaux sociaux. Elle se différencie des autres chanteuses en condamnant implicitement une attitude qu’elle a elle-même adoptée pendant si longtemps et continue à adopter dans une large mesure, et de façon pratiquement schizophrénique.

 

Ainsi, elle continue de rester « grand public » en panachant son féminisme de déclaration et d’attitudes parfaitement réactionnaire. Elle a par exemple publié une brève tribune réclamant l’égalité salariale entre hommes et femmes : à travail égal, salaire égal. En choisissant consciemment le combat féministe le plus consensuel, Beyonce ne prenait pas de risque. Interrogée sur son engagement féminisme, elle a par ailleurs déclaré :

« Ce terme peut être très extrême (sic)… Mais j’imagine que je suis une féministe des temps modernes. Je crois en l’égalité. Pourquoi devoir choisir quel type de femme nous sommes ? Pourquoi devoir choisir une étiquette pour se définir ? Je crois en l’égalité et que nous avons une façon d’avancer et que c’est quelque chose qui est mis de côté et que nous avons été conditionnées pour accepter. Mais je suis très heureuse dans mon mariage. J’aime mon mari. »

 

Avec cette réponse ambigüe, Beyonce se définit avec le mot « féministe », tout en présentant ce terme de façon négative, en tenant des propos complètement anti-féministes, et en opposant féminisme et vie de couple. En effet, les féministes ne croient pas que les femmes « ont une façon [particulière] d’avancer ». Ils et elles croient qu’hommes et femmes sont rigoureusement égaux, et que refuser un poste à une femme est tout aussi sexiste que de lui offrir en espérant qu’elle apporte de la douceur et de la souplesse dans l’équipe. Les féministes ne croient pas qu’engagement féministe et vie de couple sont incompatibles. Ils et elles croient qu’hommes et femmes doivent pouvoir mener la vie qui leur convient le mieux : célibataire ou en couple, hétérosexuel(le) ou homosexuel(le), en ayant une carrière ou non, sans se voir jugé sur la base de ce style de vie. Les féministes ne détestent pas les hommes. Ils et elles estiment que nous vivons dans un système qui favorise les hommes, quel que soit le degré de coopération des hommes à ce système. Pour les féministes, c’est le système qui doit être modifié, ce qui passe par une prise de conscience individuelle et un mouvement collectif, et certainement pas par l’ablation des parties génitales mâles.

 

Beyonce est-elle féministe ? Non. Mais elle a bien compris que le féminisme était une porte de sortie pour elle, actuellement, à condition d’être manié avec suffisamment de précaution pour rester toujours « dans la norme ». Cependant, nous vivons une époque intéressante : l’utilisation du féminisme comme qualité marketing constitue sans aucun doute un tournant pour ce mouvement.

 

C’est l’été ! Après dix mois de dur labeur, les vacances approchent enfin pour les plus chanceux et chanceuses d’entre nous. (Les autres retenteront leur chance dans quelques mois, c’pas ma faute, c’est la crise, et on a bien essayé de l’inverser, c’teu courbe du chômage, mais bizarrement et contre toute attente, l’augmentation des divers impôts n’a pas incité les Français(es) à consommer plus, donc ni la consommation, ni la croissance ne sont reparties, vraiment, on ne comprend pas, et tiens c’est étrange, mais ça ne rappelle à personne les préconisations formulées sur les coups de 1929-1930 par un inconnu nommé Keynes. Bizarre.)

Bref ! Il fait beau, il faut chaud, et niaise comme je suis, j’ai eu envie d’acheter un magazine et d’aller le lire dans un parc. « Niaise », parce c’était compter sans les idées lumineuses des rédacteurs et rédactrices en chef des divers magazines. Voici donc ce qu’on pouvait trouver il y a quelques temps sur leurs couvertures, sagement alignées les unes à côtés des autres :

  • Glamour : « La version plaisir de ce plan minceur ultra-efficace » (Pas compris. Ils ont dû se faire un brainstorming pour trouver des mots-clés : « plaisir », « minceur » et « efficace », et rajouter des petits mots entre, pour servir de liaison…)

  • Psychologie magazine : Hors Série « Les kilos, c’est dans la tête » (les complexes aussi, remarque)
  • Marie France « Belle dans mes rondeurs » (qui explique que l’un des moyens d’assumer ses rondeurs est d’avoir des rondeurs fermes, et qui liste derechef les crèmes miracles dont vous avez absolument besoin et qui juré-craché fonctionnent du tonnerre, encore mieux que les crèmes listées dans le dernier numéro spécial minceur, en particulier parce que les annonceurs ont payé plus cher cette fois-ci)
  • Santé, qui décroche haut la main la palme du cynisme : « Maigrir là où on veut » et « Surmonter les troubles alimentaires » (alors là, chapeau, clap, clap, on n’a pas trouvé mieux)
  • Top Santé : « Destocker sans reprendre » (comme dans « Destocker les vieux Top Santé achetés dans un moment d’égarement et se jurer de ne pas reprendre la lecture de ce magazine »)
  • Prima : « Joli corps sans bouger » (au sommaire du prochain numéro : « Maigrissez en respirant grâce à nos gélules miracles »)
  • Maxi : « Vous allez mincir facile » (la rédaction avait aussi pensé à « Pourrissez-vous l’été à essayer de mincir », mais ils et elles se sont dit que c’était moins vendeur)
  • Marie Claire (un magazine que j’affectionne tout particulièrement pour sa rigueur journaliste) : « Maigrir, c’est dans la tête » (« Marie Claire ! Psychologie Magazine ! Au pied ! Qui a copié sur qui ? Hm ? J’attends… »)
  • Questions de femmes : « Un corps au top » ( » « Un corps au top » ? Mais au top de quoi ? » « — T’occupes, « Un corps au top », c’est bien, c’est flou, ça fait vendre. »)
  • Femme actuelle Hors Série : « Spécial Minceur », « -5 kilos avant l’été », « On gomme les kilos » (oui-oui, tout ça sur la même couverture)
  • Et on termine par Votre Beauté, mon chouchou, qui fait un 3 en 1 : « De 25 à 60 ans, gérer son poids selon son âge », « Cellulite, nos duos de choc pour la dégommer » et « Esthétique, retrouver un ventre ferme » (et ce n’est pas un hors série, alors attendez un peu de voir le « Spécial Minceur »)

Si avec ça, vous ne commencez pas à vous regarder dans la glace en vous disant que vous seriez mieux avec des crèmes et des livres minceurs en plus, c’est vraiment que vous le faites exprès.

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Cette semaine, dans la série « Mais dans quel monde vit-on ? », l’interview de Roman Polanski par Laurent Delahousse. Cette interview intervenant quelques jours à peine après la publication d’une « Vie De Merde » relatant un viol sous prétexte d’ « humour », il faut vraiment avoir le cœur bien accroché pour ne pas envoyer valser son téléviseur au loin.

Pendant que certain(e)s d’entre vous se mettent à jour en visionnant ce monument de complaisance malsaine, un petit rappel concernant « l’affaire Polanski ».

En 1977, Samantha Gailey, mineure de 13 ans, accuse Roman Polanski de viol. Alors qu’elle participait à une séance photo pour l’édition française du magazine Vogue (on passera sur le bon goût de ce magazine et le choix de mannequins âgé(e)s de 13 ans pour ses pages « mode »), Roman Polanski lui aurait fait boire du champagne et lui aurait administré un sédatif, avant de la sodomiser. (On passera également sur l’attitude de l’ensemble des personnels présents, qui sont partis, tranquille Mimile, en laissant la gamine là au lieu de s’assurer qu’elle rentrait chez elle en un morceau.)

Bref, deal avec le D.A., équivalent étatsunien du procureur de la République, et voici notre Roman plaidant coupable

de rapports sexuels avec une mineure, en l’échange de quoi les chefs d’accusations de fourniture d’alcool et de médicaments à caractères de drogue à une mineure, d’acte lubrique envers une personne de moins de 14 ans (Polanski a pris une photo du buste de la jeune fille nue), de viol sur mineure, de viol avec usage de drogue, de copulation orale et de sodomie ont été abandonnées. La mère de la jeune Samantha a préféré ce compromis, qui évitait à sa fille de comparaître devant un tribunal, et par la même occasion la dispensait de toute la chaîne de témoignages, interrogatoires, accusations de la partie adverse, etc. qu’elle aurait dû subir. Et donc, comme c’est l’usage aux Etats-Unis, une caution est fixée. Roman Polanski paye la somme demandée, en l’échange de quoi il reste libre jusqu’à son procès.

Mais le petit père n’ayant pas dit son dernier mot, au lieu d’attendre tranquillement que les hommes en bleu viennent le chercher, il s’embarque pour le pays de Voltaire (le nôtre, pays des droits de l’homme, itou), dont il est citoyen depuis un an. Entre 1978 et 2007, la justice américaine adressera neuf demandes d’extraditions aux différents Etats visités par le Sieur Pol-Pol au cours de ses vacances. Parmi ces Etats, la France, qui refuse comme tous les autres de renvoyer l’homme.

En 2009, Roman Polanski se rend, peinard, à un festival suisse. Et HOP, le v’là sous les verrous. Là, tollé en France dans le petit monde du cinéma. En juin 2010, quatre cent (QUATRE CENT !!) personnalités signent une pétition pour le soutenir. « Comment ? On voudrait renvoyer Ro-Ro aux States ? Pour qu’il assiste enfin à son procès ? C’est un scandale ! Depuis quand un violeur doit-il être jugé pour ses actes ? Scan-da-leux ! » (C’est marrant, ça me rappelle un autre tollé pour une autre affaire d’agression sexuelle impliquant les Etats-Unis et un citoyen français… mais laquelle ?)

Entre temps, en mai 2010, l’actrice Charlotte Lewis, ayant travaillé sous sa direction pour Pirates, l’accuse d’avoir abusé d’elle « de la pire des façons » lorsqu’elle avait 16 ans… Finalement, en juillet, la ministre suisse de la Justice change d’avis et laisse Polanski libre de ses mouvements, renonçant à l’extrader. Depuis, un mandat d’Interpol court toujours. Les seuls pays où Polanski peut donc circuler librement à ce jour sont donc la France, la Pologne et la Suisse. C’est dans ce genre de moments que je suis fière d’être Française.

Le cadre étant posé, passons à linterview scandaleusement complaisante de Laurent Delahousse :

L’invité de 20h30 le dimanche, c’est une star controversée. La double vie de Roman Polanski, le cinéma et les succès, 7 Césars et 3 Oscars, et puis le destin tourmenté, les blessures du ghetto de Cracovie et le parfum de scandale avec notamment la fuite des Etats-Unis.

Oui, la fuite, d’accord ; le scandale, OK. Et prononcer le mot « VIOLEUR », c’était trop demander ? Ou, à défaut, « rapport sexuel avec mineure de moins de 15 ans » ce qui, aux yeux de la loi américaine, revient à un viol (« statutory rape ») puisque les jeunes gens de cette catégorie ne sont pas considérés comme capable de consentir à un rapport sexuel. Ah, ça non. Aucun média ne va vous le dire. Parce qu’expliquer aux téléspectateurs et téléspectatrices que Polanski est accusé de viol sur mineure, c’est moins glam’ que « 7 Césars et 3 Oscars ».

(LD) :Votre cinéma a fait l’objet de beaucoup de commentaires, et votre vie un peu trop, vous trouvez ?

(RP) : Je trouve, oui. Vous trouvez pas ?

(LD) : Ca vous a fatigué ? Blessé ? Usé ?

(RP) : Tout ça.

Non mais… Non mais… Les bras m’en tombent, les mots me manquent… Et la jeune femme qu’il reconnu avoir

violée, on lui demande comment elle va ? Fatigué ? Blessé ? Usé ? Un violeur ? Parce qu’on a lui renvoie son acte en pleine gueule ? Mais c’est le minimum, non ?

Plus tard, un petit reportage revient sur sa carrière et sa vie.

Sa carrière sera ponctuée […] d’ennuis judiciaires. 1978, la fuite des Etats-Unis après une affaire de mœurs. En 2009, son arrestation en Suisse pour la même affaire. […] 25 ans et 2 enfants, Roman Polanski a enfin trouvé la paix auprès de son épouse.

Je crois que c’est une blague, en fait. C’est ça. On doit vouloir tester ma résistance au stress. Une affaire de mœurs ? On parle d’un VIOL sur une gamine de 13 ans, les cocos, on s’réveille ! Viol pour lequel, rappelons-le, il a plaidé coupable.

Il a « enfin trouvé la paix » ? Et la môme de 13 ans, la petite Samantha de l’époque, quelqu’un lui a demandé si elle avait trouvé la paix ? Si les cauchemars s’étaient estompés ? Si les douleurs l’avaient quittée ? Si elle avait cessé de pleurer la nuit, en se demandant ce qu’elle avait fait de mal pour que ça tombe sur elle ? Quelqu’un a essayé de savoir combien de temps il lui avait fallu pour accepter qu’on la touche ? Pour faire confiance ? Pour aimer ?

(LD) Vous avez traversé beaucoup de tempêtes. […] Vous n’avez jamais aimé le parfum de scandale qui vous entourait, ou parfois vous vous êtes dit « C’est enivrant, ce parfum-là » ?

(RP) J’aurais très bien pu m’en passer.

Oui, en même temps, Samantha aussi elle aurait bien pu s’en passé, de l’alcool, des médocs, et de ton sexe dans son anus à l’âge de 13 ans. C’est pas toi qu’on a forcé, mec, il faudrait veiller à arrêter d’inverser les rôles.

Vous en voulez encore à l’Amérique ? A l’Amérique qui a pu, elle aussi, vous en vouloir, puisque vous lui avez échappé, puisqu’il y a eu cette affaire ? […] Au coeur de cette affaire, il y avait une jeune femme, Samantha Gailey, la jeune femme qui a sorti un livre récemment. Elle vient d’écrire qu’elle vous pardonnait. Vous lui avez adressé ce pardon, vous ?

PARDON ? Je m’étrangle. Il vient de lui demander s’il a pardonné à la fille qu’il a violée, là, où j’ai mal compris ?

Réponse de Polanski :

Je peux vous dire que ça fait longtemps qu’il n’y a pas d’amertume entre nous et que de temps en temps, nous échangeons quelques mots.

Ouiiii, mais bien sûr. Et le dimanche, elle vient boire le thé à la maison, nan ? « Il n’y a pas d’amertume entre nous ». Tu veux dire que tu lui en veux pas de l’avoir violée ? Pauvre mec.

En conclusion, Polanski sort un film, « La Vénus à la fourrure ». J’encourage donc naturellement tous les lecteurs et

source : aeoluskephas

Source : aeoluskephas

toutes les lectrices de ce blog à NE PAS Y ALLER et à lui faire un maximum de CONTRE PUBLICITE. Par ailleurs, comme tous les films produits en France, j’ajoute que celui-là a probablement bénéficié de subventions. Payées avec l’argent de mes impôts. Attendez-moi là, je reviens. Le temps de hurler ma colère à un monde qui s’en fout.

Mardi 29 octobre 2013, 02h23. La perspective de retourner enseigner au collège me noue le ventre. Je ne dors pas. Pas assez fatiguée pour dormir, trop fatiguée pour faire quelque chose de constructif. Je prends mon téléphone. J’ouvre la page internet du site humoristique « Vie De Merde ».

 

Je lis :

Aujourd’hui, je me suis fait réveiller par une fellation. C’est la dernière fois que je dors la bouche ouverte. VDM

 

Décharge d’adrénaline dans mes viscères. Je relis. Abasourdie. Comment l’histoire d’un viol peut-elle se retrouver sur un site humoristique, au milieu d’anecdotes sur les exploits de chats et les gaffes des petit(e)s enfants ? C’est glauque. Il est 2h du matin, je vois 207 commentaires s’afficher. Je clique.

 

Une bombe explose dans ma tête. Comment peut-on vivre dans un monde si con. Je lis :

« C’est un mec ou une fille qui a posté cette VDM ? Parce que si c’est une meuf, ça passe, mais si c’est un gars, c’est gore ! » Un(e) abruti(e) renchérit : « Si l’auteur est un mec, c’est carrément hard ! »

Des vannes : « Petit déjeuner au lit », « Madame reprendra bien du saucisson ? ». Agrémenté des smileys de circonstances.

Et quand même, surnageant avec peine : « Mais… cette VDM… c’est un viol ! » Provoquant des réactions outrées : « Il faut arrêter de crier au viol partout. On est sur un site d’humour. C’est avec des réactions comme ça qu’on minimise les vrais viols. » Ou encore : « Vous préférez pleurer de tout ce qui vous tombe dessus ? Moi, et les autres VDMiens, on préfère en rire. » Et même : « Ah bon, c’est un viol ? Alors quand je caresse les cheveux de ma copine quand elle dort pour la réveiller doucement, c’est un attouchement aussi ? »

 

Et finalement : « Sauf que c’est comme ça que je me suis fait violer. J’ai mis des années avant de poser des mots sur ce qu’il s’était passé, à comprendre mes réticences, mes angoisses. Oui, une pénétration non consentie, c’est un viol. Et cette VDM participe à la banalisation du viol. Je ne félicite pas les abrutis qui ont permis qu’elle passe la modération. » Et quelqu’un d’autre : « J’ai envoyé un message à Julien pour que cette VDM soit supprimée. »

 

Choc. Pas la force d’allumer mon ordinateur, j’élabore dans ma tête l’email incendiaire que j’enverrais au fameux Julien, administrateur du site, si cette VDM macabre est encore là au petit matin.

 

Une pénétration non consentie, qu’elle soit subie par un homme, une femme, un garçon, une fille, qu’elle soit orale, anale, ou vaginale, qu’elle soit le fait d’un homme, d’une femme, d’un garçon, d’une fille, qu’elle soit le fait d’un(e) étranger(e), d’un(e) membre de la famille, d’un(e) ami(e), d’un(e) compagnon ou d’une compagne, d’un mari ou d’une femme, d’un(e) professeur(e), d’un(e) patron, d’un(e) client(e), que la victime se débatte ou qu’elle ne se débatte pas, qu’elle dure une minute ou une heure, une pénétration non consentie, c’est un VIOL. Et il y en a 205 par jour. 75 000 par an.

 

Il faut lire à ce sujet les témoignages recueillis sur le blog : « Je connais un violeur ». Non, la plupart des viols n’ont pas lieu dans une allée sombre. Ils sont le fait de proches, amis, petits amis, professeurs, membre de la famille. Personnes en qui nous avons confiance. Personnes qui seraient incapables de faire cela. Alors si elles en sont incapables, c’est qu’elles ne l’ont pas fait. Alors si elles ne l’ont pas fait, c’est que tout est dans ma tête. Les blocages, les angoisses, les traumatismes.

 

Non, la plupart des victimes de viol ne hurlent pas à la mort. Elles ne comprennent pas. Comment peut-il. Il ne peut pas. Mon père, mon oncle, cet ami, mon copain n’est pas un violeur. Alors ça n’est pas un viol. Il est en moi, là. J’ai dit non pourtant. NON. Re-NON. Il ne peut pas. Il est tellement […]. Si lui ne peut pas, alors ça doit être de ma faute. C’est ce que j’ai dit, ou fait. J’aurais dû. J’aurais pas dû. Oui, c’est ça. Si j’avais […] il aurait pas […].

 

Ouvrons les yeux, Bon Dieu. Oui, la société a un rôle à jouer. Au lieu de dire à nos filles de faire attention à ne pas se faire violer, pourquoi ne disons-nous pas à nos garçons de respecter le consentement de leurs partenaires ? Quand est-ce qu’on se débarrassera enfin du mythe du « quand la fille dit non, c’est qu’elle veut dire oui » ? Peut-on arrêter de préciser comment était habillée une victime de viol ? Pourquoi dit-on « elle s’est fait violer », comme « elle s’est fait livrer un canapé » ou « elle s’est fait couper les cheveux », comme si elle avait eu une part de choix, de décision, une marge d’action ? Pourquoi ne pas dire simplement : « elle a été violée » ?

 

Pourquoi n’apprend-on pas à nos enfants qu’un consentement donné une fois n’est pas valable toujours ? Que ça n’est pas parce que je danse avec toi que tu peux m’embrasser ? Que ce n’est pas parce que je t’embrasse que je dois te laisser me peloter ? Que le concept « d’allumeuse » est à brûler ? Que la façon dont je m’habille, me maquille, parle, bouge, n’a absolument aucun rapport avec ce que tu as le droit de me faire ? Que ce n’est pas parce que je dis oui à Pierre que je dois dire oui à Paul ? Que ce n’est pas parce que je t’ai dit oui hier que je dois te dire oui ce soir ? Que ce n’est pas parce que je suis en couple avec toi que je dois toujours dire oui ou dois dire oui à tout ? Que céder n’est pas consentir ? Que si tu me forces et que je ne résiste pas, ça ne veut pas dire que je consens ?

 

J’achève la lecture des commentaires de l’anecdote « Vie De Merde ». Dégoût. Découragement. Révolte. Au matin, elle a disparu.

 

 

Quelques liens :

  • Le blog « Je connais un violeur » : L’image du violeur psychopathe vivant en marge de la société est un mythe qui ne concerne qu’une faible minorité d’entre eux. […] Dans 80% des cas, l’agresseur était connu de la victime. […] Ils étaient nos amis, nos partenaires, des membres de notre famille ou de notre entourage. Nous connaissons des violeurs : laissez-nous vous les présenter.
  • L’article du collectif féministe Garçes sur la notion de consentement dans la sexualité.

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