A quelques pas de là…

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Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même.

Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien.

Je suis née en patrie féministe il y a dix ans. Dix ans. Joyeux anniversaire.

Le féminisme est une fièvre ; grandissante, prosélyte et incurable. Hélas.

Je suis à cette étape de mon féminisme où, depuis de long mois, j’en interroge le sens. A quoi me « sert »-il ? Je suis dans un état de rage quasi-permanent face aux oppressions systémiques vécues par mon sexe. Où que je regarde, de quelque côté que je me tourne, m’explosent au visage des inégalités flagrantes et insupportables. Essayez !

Santé : Les femmes présentant tous les symptômes de l’AVC reçoivent moins souvent que les hommes (32% contre 41%) le bon diagnostic, les médecins attribuant souvent ces symptômes à de simples migraines ou vertiges. Elles sont plus nombreuses que les hommes à renoncer aux soins médicaux (+/- 6 points).

Sport : Les footballeuses professionnelles françaises touchent en moyenne 96% de moins que leurs homologues masculins. Celles qui évoluent dans les grands clubs français touchent en moyenne 4000€/mois contre 75 000€ mensuels en moyenne pour leurs homologues masculins.

Culture : Seules 22% des récipiendaires des grands prix littéraires français sont des femmes. Elles ne représentent que 33% de la programmation théâtrale française.

Sexualité : Les femmes sont 52% à déclarer avoir « souvent » ou « parfois » eu des rapports sexuels pour faire plaisir à leur partenaire sans en avoir eu vraiment envie elles-mêmes, contre 25% des hommes.

 

Ad libitum. Ad nauseam. Je repense à d’autres luttes majeures pour les droits des êtres humains et aux siècles d’oppression, et je me dis qu’il se pourrait bien que celle-ci durât encore longtemps.

Dans mes bons jours, je me laisse entraîner par l’idée que le féminisme a toujours été une bataille contre son temps. On n’est jamais féministe pour des droits acquis, même si on doit en permanence à la fois gratter le mur de tout un système avec ses ongles pour espérer l’éroder, et simultanément garder avec vigilance et férocité les fragments décrochés contre celles et ceux qui, vautours, rôdent avec l’espoir de les remettre.

Dans mes bons jours, je pense que c’est parce que des rangs entiers de féministes sont mortes en terre patriarcale que d’autres se lèvent et vivent avec des chaînes moins lourdes à porter. Et peut-être, rang après rang, toutes ces féministes dont j’aurai été auront construit une société plus libre pour les femmes.

Souvent, je me sens si fatiguée.

Ces belles idées brisent contre des centaines de petits épuisements quotidiens : expliquer (« ça, c’est sexiste »), dénoncer (« ça, c’est sexiste »), interrompre et corriger (« ça, c’est sexiste »)… Le mur est là. Toujours là. Solide. Mes ongles saignent, mes yeux pleurent, et nos conquêtes me semblent des poussières.

En dix ans de mon féminisme, qu’est-ce qui a changé ? Les chiffres ne vacillent même pas (1) et, à part quelques unes de magazines (2) qui me laissent à penser qu’on occupe peut-être une place, je peine à identifier ne fût-ce qu’un bouleversement social d’ampleur, dont nous pourrions nous enorgueillir et qui nous servirait de marchepied. (J’ouvre ici une parenthèse pour donner mon avis sur une modification majeure, récente et langagière : en parlant désormais de « violences sexistes et sexuelles » en lieu et place de « violences faites aux femmes », j’estime qu’on occulte mieux le rapport de domination qui touche un sexe et en favorise un autre.)

2009-2019. Dix ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Moi. Le changement est en moi.

Commençons là : il est plus que temps de témoigner admiration et reconnaissance envers les féministes qui ont subi mes approximations, mes idées arrêtées et mes erreurs. Je dois à la patience de leur pédagogie le féminisme qui m’anime aujourd’hui, et que je m’efforce de maintenir inclusif en dépit de mon conditionnement social âgiste, classiste, grossophobe, homophobe, islamophobe, lesbophobe, raciste, transphobe, validiste… (3)

A 29 ans, mon féminisme me fournit la force jour après jour de devenir qui je veux être. Il est ce roc depuis lequel je refuse ce qui ne me convient pas et avance vers ce à quoi j’aspire.

Je porte moins de soutiens-gorges parce que ça n’a pas de sens et que je ne veux plus ; avec mon 90A, j’apprends doucement à embrasser cette nouvelle silhouette dans le miroir, à m’aimer, à être fière. J’ai fait des sports de combat « violents » (krav-maga et boxe thaïe) et je le proclame haut sans craindre d’effrayer. Je n’abdique pas ma liberté professionnelle. Je refuse les relations proches avec les personnes qui ne sont pas féministes, parce que c’est une base solide pour établir le respect de moi-même. Je ne perds pas de temps avec les personnes qui ne sont pas féministes ; « je séduis qui me séduit ». (4)

Mon féminisme me donne la force d’agir et d’aligner mes actes sur mes convictions. Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais il me défend d’abord moi. Moi, le respect auquel j’ai droit, toutes les choses auxquelles j’ai droit.

Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais même s’il ne « sert » qu’à moi, il en vaut la peine.

 

***

(1) https://www.ipsos.com/fr-fr/violences-sexuelles-pourquoi-les-stereotypes-persistent

(2) La nouvelle terreur féministe, Valeurs actuelles, mai 2019.

(3) Ordre alphabétique.

(4) Christiane Taubira : https://www.franceinter.fr/emissions/femmes-puissantes/femmes-puissantes-29-juin-2019

Je suis rentrée de vacances la semaine dernière. A l’étranger, j’ai pris un bus jusqu’à l’aéroport, un avion jusqu’à Paris-Beauvais, une navette jusqu’à la Porte Maillot, et deux métros jusqu’à l’immeuble du copain du copain (oui-oui : à Paris, en août, il n’y a plus grand monde à mobiliser !) sur le canapé duquel je devais m’effondrer pour la nuit.

C’est au pied de son immeuble qu’il m’a proposé de monter les 12 kg de ma valise au 4e étage, chez lui. Crevée, j’ai failli accepter quand mon surmoi m’a rattrapée par le col, de justesse : « Hep, hep, hep, tu fais quoi, là ? Tu veux l’égalité ou pas ? On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, alors TU PORTES TA VALISE. » Et j’ai porté ma valise.

C’est quand même pénible, d’être une femme forte et indépendante. La plupart du temps, ça consiste surtout à se foutre des coups de pieds aux fesses pour faire les trucs toute seule.

Sur le principe, effectivement, on ne peut pas avoir tout et son contraire, réclamer l’égalité et se rétracter dès qu’il faut porter un truc lourd.

Mais, au quotidien, il m’apporte quoi, mon féminisme ? Comme une femme sur cinq, je me prends des remarques sexistes dans la tronche au travail. Comme toutes les femmes (98%), je subis des agressions verbales quand je me promène dans la rue. Je regarde les mêmes séries sexistes, les mêmes films sexistes que tout le monde, j’écoute les mêmes musiques sexistes, je vois les mêmes pubs sexistes que le ou la non-féministe de base. Je ne vis avec personne, donc je n’ai même pas la satisfaction de me dire que mon ou ma partenaire fait sa part des tâches ménagères.

En revanche, je paye ma part au restau, je porte des cartons, des matelas, des canapés-lits quand il faut déménager, je soulève des valises quand il est 23h. Alors, alors ?

 

Nous vivons à l’ère de la performance et sous le regard des autres. La productivité chiffrée est devenue la mesure de la valeur individuelle, les réseaux sociaux ont entraîné un vaste mouvement de mise en scène de soi et de comparaison accrue avec autrui.

Dans ce contexte, qu’en est-il des femmes, qui, à la différence des garçons que l’on éduque à la prise de risque, sont conditionnées très tôt à être de bonnes petites soldates dociles ?

 

Dans leur vie professionnelle…

Les femmes gagnent toujours, en moyenne, 455€ de moins que les hommes chaque mois. Cela revient à une perte de 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans. Le montant des retraites perçues par les femmes est toujours, en moyenne, de 671€ de moins que celui des retraites des hommes, et l’écart se creuse depuis 2004. Toutes situations confondues (jeunes, seniors, ayant des origines migratoires, n’en ayant pas, vivant dans l’Hexagone et dans les outre-mers), ce sont les femmes qui sont les plus pénalisées sur le marché de l’emploi.

Les femmes doivent en faire bien plus pour être reconnues, par autrui mais aussi par elles-mêmes. (Les études sur l’estime d’elles-même, dès très jeunes, des filles par rapport aux garçons sont à cet égard confondantes. Pour l’anecdote, l’ensemble des chef(fe)s de service de ma structure se sont vu proposé du coaching individuel. Je vous le donne en mille : sur neuf personnes, toutes les femmes sauf une ont accepté avec enthousiasme ; aucun homme n’a estimé en avoir besoin.)

Si une femme est trop autoritaire, elle sera qualifiée de harpie. Si elle est trop permissive, on trouvera qu’elle manque de capacités managériales. Trop proche de la direction, on l’accusera d’utiliser ses charmes. Trop distante, on lui reprochera de manquer de qualités humaines. Ambitieuse, on la verra comme un requin dont les dents rayent le plancher. Peu carriériste, on songera qu’elle gâche ses possibilités et on refusera de la prendre au sérieux. Qu’elle fixe des limites à sa présence en entreprise pour être plus disponible pour sa famille, et on la cataloguera comme n’étant pas fiable. Qu’elle ait simplement des enfants, et on verra leur existence comme une épée de Damoclès au-dessus de son investissement professionnel. Que son conjoint s’occupe des enfants, et on la verra comme une machine froide et son compagnon comme une créature entre le martyr des temps modernes et le castré façon Renaissance. Qu’elle ose seulement assister à une réunion sans l’avoir bien préparée : elle n’aura pas les épaules pour le poste.

 

Dans leur vie personnelle…

Les femmes ont acquis, de haute lutte, le droit à disposer de leur corps et à exercer ce droit par le biais de l’Interruption Volontaire de Grossesse. (Je passerai volontairement sur les fermetures massives de structures publiques, qui mettent en danger l’exercice effectif de ce droit.) En conséquence, la maternité est devenue largement choisie. Et puisque devenir mère est devenu un choix, les femmes ont à présent l’obligation de réussir aussi cet aspect-là de leur vie.

Il faut faire des enfants épanoui(e)s, auxquel(le)s on fixe des limites sans brider leur créativité, auxquel(le)s on propose des loisirs sans les transformer en machines. Il faut suivre leur scolarité sans leur mettre de pression excessive, les pousser sans les étouffer, leur donner le choix tout en les empêchant de prendre de mauvaises décisions. Il faut éduquer sans crier, faire attention à l’équilibre alimentaire. Et surtout, surtout, il faut être heureuse en tant que mère. Il faut aimer ses enfants par-dessus tout, se sacrifier de bonne grâce, ne jamais se plaindre de la charge qu’ils/elles font peser sur le quotidien et l’organisation. La mère parfaite est une mère qui se dévoue et qui sourit.

Les magazines féminins ont ajouté à cette pression-là celle de réussir son couple et, tant qu’à faire, sa vie sexuelle. Il faut baiser régulièrement, et jouir à chaque fois. Il faut essayer de nouvelles positions, de nouvelles pratiques, de nouveaux et nouvelles partenaires. Il faut réinventer son couple, avoir peur de la routine, partir en vacances, maigrir avant les vacances, s’entendre avec les ami(e)s de l’autre, avec sa famille.

 

MERDE.

Je revendique, au nom de toutes les femmes, le droit à être imparfaites et à faire des erreurs.

Au boulot, parfois, nous manquons de tact, nous nous laissons envahir par le flux des tâches à accomplir sans prioriser, nous arrivons sans être bien préparée, nous demandons à partir plus tôt pour aller chercher nos enfants à l’école, nous sommes en retard sur une tâche à accomplir, nous insistons lourdement pour obtenir une promotion, nous laissons passer une possibilité de promotion.

Dans notre couple, parfois, nous nous engueulons, nous sommes de mauvaise foi, nous nous laissons marcher sur les pieds, nous faisons l’amour un peu par habitude, nous ne jouissons pas, nous ne baisons plus, nous restons célibataires longtemps, nous nous accrochons à nos principes sans vouloir faire de compromis.

En tant que mères, parfois, nous laissons passer des comportements problématiques, nous sur-investissons la scolarité de nos enfants, nous imposons des règles rigides, nous crions, nous nous énervons, nous cuisinons des pâtes ou des conserves.

Nous faisons du mieux que nous pouvons, nous sommes humaines, nous échouons, nous tirons les leçons de nos échecs, nous nous excusons, nous tâchons de faire mieux la fois suivante, et la fois suivante, parfois nous réussissons, parfois nous ne réussissons pas. Nous naviguons à vue dans ce grand espace qu’est la vie, et nous réclamons simplement QU’ON NOUS LÂCHE LA GRAPPE.

Je [coeur] Jessica Chastain (l’actrice aux cheveux blond vénitien, qui jouait dans Zero Dark Thirty). Elle est l’une des seules à donner de la voix au sujet de la représentation des femmes dans la surpuissante industrie du film hollywoodienne. Soyons clair(e)s : je ne blâme pas ses camarades acteurs et actrices. Vraisemblablement, ils et elles acceptent passivement le statu quo de peur que leurs prises de position ne les fassent inscrire sur une sorte de « liste noire » des comédien(ne)s à ne pas embaucher. Il faut bien travailler, et je ne suis pas la dernière à fermer ma gueule quand un(e) supérieur(e) hiérarchique fait une remarque sexiste. En fait, ma virulence est inversement proportionnelle à la capacité de me nuire la personne en face de moi.

Mais Jessica Chastain, elle, dit clairement ce qu’elle pense :

Il est où, le film de super-héros avec Scarlett Johansson ? Je ne comprends pas, pourquoi cela

prend-il tant de temps ? Cette femme montre clairement que les gens veulent la voir à l’écran. Le film Lucy n’a-t-il pas battu Hercule au box office, et de loin, lors du premier week-end après sa sortie, alors qu’il avait coûté moins cher ? Elle montre qu’elle est top, c’est une actrice géniale.  Under the skin est un film incroyable, pourquoi attend-on encore le feu vert pour un film de super-héros avec Scarlett Johansson ? Pour moi, ça n’a aucun sens ! Tu veux gagner de l’argent, mets Scarlett Johansson dans un film de super-héros !

Une brève recherche confirme ces propos : lors du premier week-end après sa sortie (les films sortent le vendredi aux Etats-Unis), le film Lucy a rapporté $1,075 par dollar investi. Le film Hercule, dans le même temps, rapportait $0,3 pour chaque dollar investi. En d’autres termes, Hercule était 3,6 fois moins rentable que Lucy.

Dans la suite de l’interview, Jessica Chastain évoque le problème de façon plus globale :

C’est un fait, la majorité des films à Hollywood adoptent un point de vue masculin. Et les personnages féminins ont très rarement l’occasion de parler à un autre personnage féminin dans un film, et quand c’est effectivement le cas, la conversation tourne autour d’un mec, rien d’autre. Donc ils sont très mâle-centrique, les films à Hollywood, d’une façon générale.

Consciemment ou non, Jessica Chastain applique ici l’un des critères du test Bechdel. Alison Bechdel, dessinatrice américaine, a parlé pour la première fois de ce test dans sa BD « Dykes to Watch Out For » (en français : Lesbiennes à suivre, 1985). A travers la vie de personnage féminins aux caractères, aux origines et aux parcours de vie différents, Bechdel aborde des sujets importants pour les lesbiennes, rarement (jamais ?) abordés dans des BD ordinaires : amour, homoparentalité, coming-out, droits et discriminations… L’une des pages de cette bande dessiné propose donc un test, destiné à vérifier le degré de focalisation d’un film (ou de toute production de fiction) aux personnages masculins. Ce test comporte trois questions :

– Y a-t-il au moins deux personnages féminins ayant un nom ?

– Les personnages féminins se parlent-ils ?

– Leur discussion porte-t-elle sur autre chose qu’un homme ?

Malgré leur simplicité, la très grande majorité des œuvres de fiction grand public ne réussit pas à répondre « oui » à ces trois questions. Le mouvement féministe a popularisé ce test, à tel point que certaines salles de cinéma suédoises l’utilisent à présent pour attribuer une note aux films qu’elles projettent. L’industrie cinématographique hollywoodienne est visiblement très loin d’une telle prise de conscience.

Espérons que la voix de Jessica Chastain se joigne à celle de Michelle Rodriguez, et que les chiffres finissent par convaincre les responsables de produire les films que les spectateurs et spectatrices attendent.

Nan.

 

Je ne vais pas mentir : j’ai chanté et dansé et aimé un grand nombre des chansons de Beyonce, lorsque j’étais plus jeune. « Mais ça, c’était avant », comme dit l’autre. Avant de m’interroger sur l’image de la femme dans les films, la musique, les livres, avant qu’Orelsan ne se fasse connaître avec une chanson qui dit : « T’es juste bonne à te faire péter le rectum, […] On verra comment tu suces quand j’te déboiterai la mâchoire, T’es juste une truie tu mérites ta place à l’abattoir », avant que Jason Derulo ne chante « Tu sais quoi faire de ces grosses fesses grasses : bouge-les, bouge-les, bouge-les », avant que le film Tristan & Yseult transforme une histoire d’amour réciproque en une demande unilatérale, Yseult suppliant Tristan de l’aimer tandis que lui garde en tête l’intérêt du royaume, avant que Miley Cyrus ne devienne célèbre en dansant de façon suggestive, pratiquement nue, sur des paroles ineptes, avant que Rihanna ne décide de ne pas déposer plainte contre Chris Brown malgré les coups qu’il a fait pleuvoir sur son visage, avant que le mari de Nigella Lawson, auteure de nombreux livres de cuisine et animatrice d’émissions culinaires, ne porte sa main autour du cou de sa femme, comme pour l’étrangler, sans que cette dernière ne s’exprime à ce sujet ou ne décide de le quitter… Bref, avant que je ne réalise que l’industrie du spectacle était peuplée de gens qui perpétuaient voire encourageaient les formes les plus violentes de domination de la femme dans l’unique but de gagner de l’argent.

 

Beyonce est un pur produit de l’industrie du spectacle : elle est influencée par les magnats hommes ou femmes qui en tiennent

les règles et influence à son tour le monde de la musique par ses productions. Et comme la plupart des femmes qui font ce métier, Beyonce s’est vendue, positionnée, marketée comme objet sexuel. Tant dans les paroles de ses chansons que dans les clips vidéos accompagnant ces dernières, elle s’est illustrée par une tendance constante à utiliser son corps comme un objet de désir sexuel à destination des hommes. Elle n’était alors plus une femme à part entière, portant un message (même ludique, ou léger). Elle était un corps qui danse, un corps qui dévoile et bouge les parties dites « érotiques » de son anatomie : seins, hanches, jambes dans des mouvements faisant référence ou mimant l’acte sexuel. Même et surtout pour des chansons dites « engagées » comme « Single Ladies (Put a Ring on It) » ou « Run the World (Girls) », souvent citées parce que leurs paroles décriraient des femmes indépendantes, fortes.

 

« Single Ladies » fait ainsi référence à une femme qui s’adresse de façon abrupte à son ex-petit ami en lui disant « Tu as eu ton tour, à présent il est temps que tu apprennes ce qu’on ressent quand je ne suis plus là ». Cependant, d’une part le message de la chanson est littéralement « si tu m’aimais tu m’aurais passé la bague au doigt », sous-entendant ainsi qu’une relation de couple qui n’évolue pas rapidement en une relation maritale n’a aucune raison d’être. Ensuite, le clip de cette chanson montre trois femmes, Beyonce et deux danseuses, dans des justaucorps de danse, sans aucun décor. Les mouvements de danse sont extrêmement sexualisés, les trois danseuses se penchant en avant, avant de se frapper les fesses, bougeant leurs poitrines d’avant en arrière par exemple. Il en va de même pour la chanson « Run the World (Girls) », censée être explicitement en faveur des femmes : « Qui dirige le monde ? Les filles ! ». Cependant, Beyonce répète à plusieurs reprises : « Mec, je ne fais que jouer, viens ici bébé, j’espère que tu m’aimes toujours », sous-entendant qu’elle ne fait que jouer la femme forte, mais espère avant tout que l’homme a bien compris qu’il s’agissait d’un jeu, et qu’elle ne voudrait pas perdre son affection. Ensuite, dès le début du clip, les femmes sont toutes peu habillées, vêtues de vêtements de cuir ou rappelant les animaux de l’Afrique : léopard, panthère, et autres imprimés utilisés depuis toujours pour des vêtements dits « sexy ». Ensuite, au moment même où Beyonce prononce cette phrase « Les filles, ce putain de monde est à nous ! », son visage est caché par ses cheveux et toute l’attention se concentre sur sa poitrine, qu’elle secoue vigoureusement.

 

Ces analyses ne portent que sur deux exemples, mais la carrière de Beyonce montre que les paroles de quelques chansons

portant sur le pouvoir des femmes sont toujours soigneusement et largement contrebalancées par d’autres paroles faisant machine arrière et des mises en scène vidéo faisant de Beyonce un objet sexuel. Cette stratégie habile lui a permis de rester tout à fait « grand public », en proposant des chansons ne dénotant pas dans un monde dans lequel le sexe fait vendre, tout en ayant matière à se positionner comme un modèle pour les jeunes filles. Beyonce a en effet compris que, pour durer dans ce métier, il ne faut pas seulement être appréciée à l’instant « t ». Il faut aussi être admirée et défendue contre d’éventuels détracteurs ou détractrices.

 

Récemment, l’arrivée sur le marché musical de très nombreuses jeunes chanteuses comme Miley Cyrus, Selena Gomez, Demi Lovato, issues des séries télévisées produites par Disney et aimées de milliers de jeunes Américains et Américaines pour cette raison, a conduit à une surenchère. Lady Gaga, Nicki Minaj, Britney Spears, et plus récemment Miley Cyrus ont repoussé les limites de la nudité et de la sexualisation de plus en plus loin. Le but était évidemment de choquer, comme Madonna a pu choquer à ses débuts : choquer pour que le reste des médias parle d’elles, en bien ou en mal. Tout plutôt que l’inexistence médiatique, synonyme de mort artistique. Face à cette déferlante d’artistes femmes tout aussi court vêtues, proposant des chorégraphies, dansant et chantant, étant appréciées, la survie médiatique passe par la différenciation. Celle-ci ne pouvant plus uniquement s’effectuer par la provocation, la sexualisation et la nudité, Beyonce choisit le féminisme.

 

Ainsi, elle s’assure le soutien de fans qui, la connaissant depuis une dizaine d’année et étant devenus parents à leur tour, admirent une chanteuse qui propose un modèle féminin positif à leurs filles. Elle surfe sur la vague d’un féminisme qui, sans être un phénomène majoritaire ou complètement positif, est toutefois devenu de plus en plus présent grâce aux réseaux sociaux. Elle se différencie des autres chanteuses en condamnant implicitement une attitude qu’elle a elle-même adoptée pendant si longtemps et continue à adopter dans une large mesure, et de façon pratiquement schizophrénique.

 

Ainsi, elle continue de rester « grand public » en panachant son féminisme de déclaration et d’attitudes parfaitement réactionnaire. Elle a par exemple publié une brève tribune réclamant l’égalité salariale entre hommes et femmes : à travail égal, salaire égal. En choisissant consciemment le combat féministe le plus consensuel, Beyonce ne prenait pas de risque. Interrogée sur son engagement féminisme, elle a par ailleurs déclaré :

« Ce terme peut être très extrême (sic)… Mais j’imagine que je suis une féministe des temps modernes. Je crois en l’égalité. Pourquoi devoir choisir quel type de femme nous sommes ? Pourquoi devoir choisir une étiquette pour se définir ? Je crois en l’égalité et que nous avons une façon d’avancer et que c’est quelque chose qui est mis de côté et que nous avons été conditionnées pour accepter. Mais je suis très heureuse dans mon mariage. J’aime mon mari. »

 

Avec cette réponse ambigüe, Beyonce se définit avec le mot « féministe », tout en présentant ce terme de façon négative, en tenant des propos complètement anti-féministes, et en opposant féminisme et vie de couple. En effet, les féministes ne croient pas que les femmes « ont une façon [particulière] d’avancer ». Ils et elles croient qu’hommes et femmes sont rigoureusement égaux, et que refuser un poste à une femme est tout aussi sexiste que de lui offrir en espérant qu’elle apporte de la douceur et de la souplesse dans l’équipe. Les féministes ne croient pas qu’engagement féministe et vie de couple sont incompatibles. Ils et elles croient qu’hommes et femmes doivent pouvoir mener la vie qui leur convient le mieux : célibataire ou en couple, hétérosexuel(le) ou homosexuel(le), en ayant une carrière ou non, sans se voir jugé sur la base de ce style de vie. Les féministes ne détestent pas les hommes. Ils et elles estiment que nous vivons dans un système qui favorise les hommes, quel que soit le degré de coopération des hommes à ce système. Pour les féministes, c’est le système qui doit être modifié, ce qui passe par une prise de conscience individuelle et un mouvement collectif, et certainement pas par l’ablation des parties génitales mâles.

 

Beyonce est-elle féministe ? Non. Mais elle a bien compris que le féminisme était une porte de sortie pour elle, actuellement, à condition d’être manié avec suffisamment de précaution pour rester toujours « dans la norme ». Cependant, nous vivons une époque intéressante : l’utilisation du féminisme comme qualité marketing constitue sans aucun doute un tournant pour ce mouvement.

 

Cette année, j’ai rejoint l’Education Nationale. Mal préparée, voire pas préparée du tout, je me retrouve catapultée devant une trentaine d’élèves qui attendent de moi que je couvre leur programme de français. Oui, je suis lucide. Je me doute bien qu’ils et elles n’espèrent pas que les éveillent à la beauté du monde littéraire. Soyons réalistes : pour la plupart, s’ils et elles pouvaient être ailleurs, ils et elles ne se gêneraient pas. Mais que voulez-vous ma brave dame. Jules Ferry and co. ont rendu l’école obligatoire, et il faut bien que je justifie mon salaire. 😉

 

A chaque début d’heure, c’est le même rituel qui recommence, la même comédie, les jeux du cirque. Il s’agit de les persuader qu’ils et elles ont plus peur de moi que je n’ai peur d’elles et eux. A chaque fois que la musiquette retentit (il n’y a plus de sonneries maintenant. Un(e) grand(e) manitou a dû déclarer un jour que cela « créait une ambiance délétère non propice à l’épanouissement de l’apprenant. » C’est du Educ.-Nat. dans le texte, j’vous jure que les circulaires sont comme ça.) à chaque fois que ça sonne, donc, il faut m’efforcer de ne pas me faire manger.

 

Et le féminisme dans tout ça ? Ah, mes enfants. Les programmes de français sont un vrai bonheur à ce sujet. Pour les 5èmes, que j’ai en charge, les instructions officielles ne prévoient strictement aucune œuvre écrite par une femme. Aucune, zéro, nada, wallou. A croire que, du Moyen Age à la Renaissance, il n’y a pas une femme qui ait fait quelque chose de sa main et de son cerveau, dites donc. C’est-y pas merveilleux. Alors évidemment, comme on ne me demande pas mon avis, et qu’il faut bien que je me conforme au programme, je me plie de mauvaise grâce à ce surgissement de masculinisme dans ma vie quotidienne.

 

Je range dans au placard les œuvres de Christine de Pisan, Louise Labé, Pernette du Guillet, Marguerite de Navarre, et de toutes celles que des recherches plus poussées auraient pu me permettre de découvrir (parce qu’il faut bien avouer que moi aussi, je suis passée par l’école de la République, et que « de mon temps », les programmes n’étaient pas plus féminins qu’ils ne le sont à présent).

 

Bref, bref, je peuple l’imaginaire de ces collégien(ne)s (d’encore plus) de modèles masculins. Mais comme ça me court sérieusement sur le haricot, leur norme à la c*n, je m’efforce de faire de la résistance en sous-main. De la résistance quotidienne, quoi. Alors, lorsqu’on étudie le questionnaire de Proust, je précise que « la qualité que je désire chez un homme », pour les garçons hétérosexuels, s’applique à leurs amis. Comme ça je laisse la porte ouverte à une homosexualité normale et possible.

 

Et dans mes exercices et mes contrôles, ce sont des commandantes de bord qui viennent parler aux passagers, des mères et des sœurs qui réparent les voitures, des pères qui préparent à manger pour leurs enfants. Une goutte d’eau dans l’océan. J’ajoute aussi qu’« il a été décidé que les accords se feraient au masculin », et le premier ou la première qui me sort que « le masculin l’emporte sur le féminin », je le dézingue.

 

J’ai aussi prévu de leur faire remarquer lorsque tous les auteurs d’un groupement de textes sont des hommes, et de leur parler des auteures féminines. De souligner en quoi un certain texte est sexiste (et là, il y a de la matière). De leur expliquer en quoi la littérature ne décrit pas forcément la réalité en termes de relation hommes/femmes. D’aborder rapidement la question du racisme avec La Case de l’Oncle Tom et La Chanson de Roland.

 

Bref, je pousse de toutes mes forces contre une machine qui ne bouge pas, qui me résiste. J’essaye de planter de petites graines dans l’esprit de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes pour que, si d’aventure un(e) professeur(e) leur demandait de remplir à nouveau le questionnaire de Proust, ils et elles soient capables ne pas laisser les lignes « vos héroïnes dans la fiction » et « vos héroïnes dans l’histoire » désespérément vides.

 

P.S.: J’m’esscuze, Msieurs-Dames, mais j’ai à peine le temps de dormir en ce moment. Je vous rajoute les images plus tard, oke ?

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Leçon de journalisme, deuxième partie :

Sortir les propos de leur contexte pour en déformer le sens.

Source : leroidec

Source : leroidec

Cette semaine, dans la série « Marie-Claire, si tu savais, tes articles où on s’les met » (oui, je suis vulgaire. Pas autant que la rédac’ cheffe de Marie-Claire, mais vulgaire quand même), nous entamons notre deuxième leçon de journalisme : comment manipuler les propos de « témoins » pour les faire coller à l’angle qu’on a choisi.

Pour les retardataires : lire, d’une part l’article de Marie-Claire : « Nouveau féminisme : des féministes sexy mais pas soumises« , et d’autre part notre Leçon de journalisme, première partie : Appâter la cible avec une description trompeuse.

Photo-affiche-sois-belle-et-tais-toi

Source : voirunfilm

Tout d’abord, il me faut (re-)préciser que, lorsque Corine Goldberger, rédactrice de l’article de Marie-Claire, a contacté l’association à laquelle j’appartiens, elle est arrivée avec une demande claire : l’articulation de la séduction et du féminisme. Elle voulait savoir comment les féministes s’y prenaient lorsqu’elles désiraient séduire un homme. (Oui, pour la journaliste de Marie-Claire, toutes les femmes, sans exception aucune, sont hétérosexuelles.)  

Or, dans sa version finale publiée dans les colonnes de Marie-Claire, l’article précise qu’il se demande « comment les femmes, militantes ou pas, conjuguent envie de plaire et ras-le-bol du sexisme au quotidien. » Un glissement subtil a donc été opéré par rapport à l’idée de départ : il ne s’agit plus seulement d’une situation de séduction bien définie. On parle maintenant du quotidien des femmes, et on suppose que ce quotidien est marqué par une donnée unique : l’envie de plaire.

pacte avec le diable

D’après : mysteredumonde

Et pour les boulets qui n’auraient pas compris qu’ici, c’est Marie-Claire, et pas Le Monde, l’envie de plaire se décline uniquement sur le plan physique. En effet, l’accroche de l’article fait référence aux Femen, qualifiées de « bombes à petits seins nus« , et au slogan féministe des années 1960 et 1970 : « Non à la femme objet« . D’un scénario de départ annoncé comme : « Comment une féministe s’y prend pour séduire », qui supposait aussi de séduire par son esprit, son sens de l’humour, ses anecdotes, etc., on est donc passé à : « Comment une femme, potentiellement féministe, met en avant ses atouts physiques dans la vie de tous les jours et s’arrange avec sa conscience ».

C’est dans ce sens-là que vont être interprétés l’ensemble des propos tenus en interview avec Corine Goldberger. Tout ce que les militantes de l’association à laquelle j’appartiens ont pu exprimer de façons différentes de séduire, à l’aide de qui on est vraiment et pas seulement en se mettant en avant comme un bout de viande, va être occulté au profit d’une ligne directrice unique : « Fait-on des compromis avec son féminisme pour coller quand même un minimum, ne serait-ce que de temps en temps, aux canons de la séduction hétérosexiste (*)? », comme l’a formulé un camarade de l’association.

Cela commence avec Emilie, « 25 ans ». Précisons tout de suite que Corine Goldberger n’a jamais demandé les âges des militantes. N’ayant sans doute pas jugé bon de fournir un travail exact, plutôt que de nous interroger à ce sujet, elle les a tout bonnement inventés. Elle a aussi « oublié » de préciser que « Garçes, une association d’étudiantes de Sciences Po« , est d’abord et avant tout une association féministe (Groupement d’Action et de Réflexion Contre l’Environnement Sexiste) et qui milite pour les droits des personnes Lesbiennes, Gays, Bies et Transsexuelles (LGBT). On est loin d’avoir affaire à des étudiantes ordinaires, les « militantes ou pas » du début de l’article. Marie-Claire oublie aussi de dire qu’il s’agit d’une association mixte, au sein de laquelle militent aussi des hommes. Faudrait pas que les lectrices s’imaginent qu’il existe autre chose que de gros connards machos intéressés uniquement par leur vagin et leur gêne du ménage.

Bref ! Sous la plume de Mme Goldberger, on dirait qu’Emilie a du mal à faire coïncider des valeurs personnelles mal définies avec la nécessité de jouer la pintade pour « pécho du relou hétérosexiste » (pour reprendre les termes du même camarade que précédemment) :

[MC] D’autres se débattent dans des dilemmes intimes pour faire rimer des envies et valeurs qui peuvent a priori paraître antagonistes. « Il existe un « code (implicite) de la séduction » hétéro qui s’accorde souvent mal avec la femme qu’on est dans la vie de tous les jours. Et qui génère une tension intérieure, sourit Emilie, 25 ans, étudiante. Faut-il jouer franc jeu dès le départ, quitte à faire fuir l’homme en face de moi ? Ou, au contraire, que je me conforme d’abord à l’image stéréotypée d’une femme sexy, douce et soumise, pour ensuite dévoiler ma véritable personnalité ? »

Or, ce qu’Emilie a écrit, dans la vraie vie, est un tantinet différent. D’abord, Emilie est comme l’ensemble de la population, elle ne « sourit » pas par email. Mais Corine Goldberger devait trouver qu’un sourire faisait mieux dans le paysage, qu’on pourrait presque croire à une complicité entre Emilie et elle. Alors elle l’a ajouté. Aucun problème.

Ensuite, Emilie ne parle pas de « code implicite de la séduction » comme s’il s’agissait d’un véritable modèle à suivre. Au contraire, elle parle de stéréotypes, véhiculés précisément par les magazines comme Marie-Claire :

[Réalité] A mon avis, il existe un « code de la séduction hétérosexuelle » largement véhiculé par les magazines

Source : dico-cuisine

Source : dico-cuisine

féminins qui pourrait se résumer comme suit. Pour un premier rendez-vous avec un inconnu, le but est de coller le plus possible à une certaine image de la femme : sexy, douce et soumise. Dans ce cadre, il est normal et presque attendu de « mettre en valeur ses atouts » physique, à savoir ses cheveux, sa poitrine, sa taille, ses fesses, ses jambes. Il est également de bon ton de parler doucement, de ne pas être vulgaire ni grossière. Par ailleurs, il faut ne pas intimider l’homme que l’on a en face de nous en n’étant pas trop spirituelle et en faisant attention à le mettre en valeur, à ce qu’il se sente supérieur.

Ensuite, à aucun moment elle n’explique se « débattre dans des dilemmes intimes » ou se trouver en présence d’une « tension intérieure« . Au contraire, pour elle, les choses sont claires :

Or, que l’on soit féministe ou pas, ce « code de la séduction » s’accorde mal avec la femme que l’on est dans la vie de tous les jours. La tension existe donc a priori pour toutes les femmes : comment séduire ? Faut-il que je me conforme à l’image stéréotypée d’une femme sexy, douce et soumise pour ensuite dévoiler ma véritable personnalité ? Ou faut-il au contraire jouer franc jeu dès le départ, quitte à faire fuir l’homme en face de moi ? Je pense qu’il y a là une question de projection que l’on fait sur l’homme avec qui on a rendez-vous. Soit on suppose que cet homme s’attend à ce qu’on colle au « code de la séduction ». Dans ce cas, si on veut lui plaire, on va se conformer à ce qu’on pense être ses attentes et jouer la carte de la « séduction-type ». Soit on pense que cet homme a d’autres attentes, auquel cas, pour le séduire, on sera plus naturelle. En

Source : wyrd

Source : wyrd

tant que féministe, je crois que la question ne se poserait pas. En effet, si je pense que l’homme en face de moi a des attentes que je juge stéréotypées (femme sexy, douce et soumise), il y a de grandes chances pour que je n’ai pas envie de le séduire.

Mais ça, bien sûr, ça ne collait pas du tout avec la ligne choisie par les Goldberger & Co., et c’est donc tout naturellement passé à la trappe. Quant au passage sur la « fiesta entre amis« , Corine Goldberger continue à occulter allègrement toute mention du féminisme d’Emilie, et donc tout ce qui contribue à expliquer pourquoi elle se sent à l’aise avec elle-même et peut séduire autrement qu’en mettant ses nichons en avant dans un Wonderbra. Mme Goldberger rappelle d’ailleurs à quel point le « code de la séduction » que Marie-Claire décortique régulièrement pour ses pauvres cruches de lectrices, incapables de séduire par elles-mêmes, est une réalité :

[MC] Dans la pratique, on connaît souvent déjà au moins un peu l’homme avec qui on a envie de sortir (ne serait-ce que depuis quelques heures, dans une fiesta chez des amis). Donc l’homme en question ne s’attend vraisemblablement pas ou plus à ce que je colle au « code de la séduction » classique. Ce qui m’arrange…

On remarque que l’Homme est présenté comme une cible qu’il faut appâter en se conformant au « code » en question. L’idée

Source : 123rf

Source : 123rf

qu’un homme puisse être attiré naturellement par une femme, sans qu’elle ait besoin de recourir à des stratégies au cours desquelles elle déformerait qui elle est réellement, dépasse sans doute complètement Marie-Claire. Voici ce qu’Emilie disait réellement :

[Réalité] D’autres part, féministe ou pas, il me semble que le « premier rendez-vous » relève plus du mythe que d’une situation réelle. Dans la pratique (sauf peut-être dans le cas de la rencontre par internet, et encore) nous connaissons souvent les hommes d’abord dans un autre cadre que le cadre romantique (ne serait-ce que quelques heures dans une soirée entre ami.e.s). Dans la mesure où la personne nous a déjà vu évoluer auparavant, le premier rendez-vous en tête à tête dans lequel il y a une tension amoureuse se déroule assez loin du « code de la séduction »; il est plus naturel. Pour ma part, j’ajoute que comme je me revendique assez volontiers féministe dans des cadres ordinaires, l’homme en question ne s’attendra vraisemblablement pas à ce que je colle au « code de la séduction », ce qui m’arrange.

Vient ensuite le témoignage de Marie, soi-disant 25 ans :

Source : bleuchalou

Source : bleuchalou

[MC] Un homme qui rejetterait l’égalité femmes-hommes deviendrait instantanément sans intérêt à mes yeux. L’engagement féministe a pour moi une importance égale à d’autres combats humanistes. Je ne renierais pas mes idées, comme je ne deviendrais pas raciste ou végétarienne, pour un homme, juste pour lui plaire. J’ai besoin de sincérité dans la durée. Pour moi, la séduction ne peut pas avoir pour soubassement un travestissement, qu’il soit vestimentaire ou intellectuel. La vraie question que je me pose si je fais fuir en étant moi-même : « Avais-je vraiment envie de plaire à un homme comme lui ? » La réponse tient en trois lettres : « Non ».

On est ici face à des modifications légères, mais réelles, des propos tenus. Ainsi, en lieu et place de « l’égalité femmes-hommes« , Marie parle de féminisme, un gros mot que Corine Goldberger a l’air d’avoir peur d’écrire. Par ailleurs, certaines phrases de Marie sont raccourcies et transformées. Ainsi, le lapidaire : « J’ai besoin de sincérité dans la durée« , qui implique que cela n’est pas le cas dans une situation de séduction, était en réalité élaboré différemment par Marie :

[Réalité] « La séduction ne peut être pérenne que dans la sincérité. J’envisage en effet une relation amoureuse

Source : jadorejadhere

Source : jadorejadhere

dans une relative durée et il devient inopérant de mentir ou de se travestir, le « vernis » (si vous me passez cette référence…) finit toujours par s’écailler. Je joue donc toujours carte sur table, et advienne que pourra. »

On n’est donc pas dans l’invention complète et le mensonge, punis par la loi, mais dans la manipulation subtile qui, encadrée correctement, transforme le sens des propos originels. On a ainsi l’impression qu’au début d’une relation, dans une situation de séduction, Marie est capable de faire des compromis, qui s’apparentent à des renoncements :

[MC] Lorsqu’on est attirée, on cherche à éviter les sujets qui fâchent, à privilégier ce qui rassemble plutôt que ce qui sépare.
Les compromis acceptables dans une relation débutante…

On est donc en plein dans la ligne définie par Marie-Claire : les féministes mettent effectivement, de temps en temps, leurs convictions de côté pour attirer dans leurs filets des mecs, des vrais, de « bons vieux machos« .
 

Source : pourlefan

Source : pourlefan

Nouveau témoignage, nouvelle manipulation. Les affirmations plutôt radicales d’Emeline, sont coupées de façon opportune par Corinne Goldberger à un endroit qui l’arrange :

[MC] Etre féministe m’a permis d’affirmer mes choix ­ genre, je ne m’épile pas, parce que ça prend trop temps et que j’ai plein de trucs à faire qui m’intéressent plus. Ça me permet aussi de ne pas me demander en premier lieu : « Qu’est-ce qu’il désire ? », mais plutôt : « Qu’est-ce que je veux, moi ? » Mais attention, je ne dis pas que ne pas s’épiler est synonyme d’émancipation.

On serait à la télé, elle nous caserait une coupure pub, avec un spot pour la cire Veet, un pour les rasoirs Vénus et une tartine d’autres avec des femmes-objets. Ca dénoterait pas tellement dans le paysage, puisque « ne pas s’épiler n’est pas synonyme d’émancipation« . Sauf que Corinne Goldberger « oublie » juste de préciser le fond de la pensée d’Emeline et a même réorganisé un tantinet son intervention, coupant çà et là ce qui dépassait :

[Réalité] Perso, être féministe m’a permis d’avoir confiance en moi au quotidien et d’affirmer mes choix: genre, je m’épile pas (vu que ça a l’air d’être un thème récurrent), parce que ça prend trop temps et que j’ai plein de

Source : chezmanima

Source : chezmanima

trucs à faire qui m’intéressent plus. En plus ça fait mal et ça coûte cher. [Phrase déplacée ailleurs :] Je ne considère pas pour autant que ne pas s’épiler est synonyme d’émancipation. L’essentiel, c’est de pouvoir choisir et de se sentir bien. Même si parfois, on a pas le choix (au boulot par exemple). Mais ce non-choix, il est provisoire hein, parce qu’on va les détruire ces normes à la con :p
[…] Donc en fait, être féministe, ça me permet de ne pas me demander en 1er lieu « qu’est-ce que veut la personne en face? » mais plutôt de me demander « qu’est-ce que je veux moi? ». Une fois que je suis sûre de moi, j’arrive beaucoup mieux à penser aux autres.

Le reste de l’article est du même acabit. Insistance sur les passages dans lesquels les jeunes femmes disent qu’elles portent des jupes en oubliant les passages au cours desquels elles insistent sur l’importance d’avoir le choix. Oubli de mentionner toutes les fois où ces jeunes femmes expliquent que le féminisme leur a permis de comprendre les normes et les codes imposés aux femmes. Coupe sombre au moment où elles expliquent que comprendre ces normes leur a permis de se sentir libres, et légitimes, et belles, et que tout cela leur permet de séduire plus aisément.

Stéréotypes gros comme le nombre de fois où Marie-Claire parle de régimes : les hommes auraient des « pulsions » qui empêcheraient les femmes de s’habiller correctement.  

Perspective tronquée de la littérature, en ne mentionnant que le livre de Jennifer K. Armstrong et Heather W. Rudulph (« Féminisme Sexy, Le guide permettant aux filles d’obtenir amour, succès et style ») qui, on l’aura compris, est loin de prôner l’émancipation.

Interview d’un philosophe dont les propos, peut-être coupés et/ou manipulés eux-aussi, paraissent complètement stupides :

Evidemment, pour nous les hommes, c’est plus complexe. Avant, les femmes étaient en uniforme, aujourd’hui elles nous tendent des pièges : ainsi, elles peuvent porter un push-up mais ne pas être épilées et être moulées dans un jean bio.

Comme le dit un autre camarade militant : « C’est vrai, aujourd’hui les femmes ont même le droit de choisir

leurs vêtements. Mais où va le monde ?! »

 

(*) Hétérosexiste : sexiste, et qui érige en norme universelle un certain modèle hétérosexuel : l’homme et la femme dans des rôles bien définis et inchangeables.


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