A quelques pas de là…

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Leçon de journalisme, première partie :

Appâter la cible avec une description trompeuse.

 

Source : Deviantart

Cette semaine, dans la série « Brûlons Glam-ospolit-Elle », l’article de Marie-Claire « Nouveau féminisme : Des féministes sexy mais pas soumises ». Déjà, un titre qui combine les mots « féminisme », « sexy » et « soumises » avait, à lui tout seul, le potentiel de me faire frôler l’apoplexie. Mais j’aurais sans doute attribué cela à la banale médiocrité de la presse « féminine »… si je n’avais pas collaboré à cet article.

Alors, avant d’en venir aux mains, revenons un peu en arrière.

En février 2013, l’association féministe à laquelle j’appartiens est contactée par une « journaliste » ([ton de guide touristique, ON :] Mesdames et Messieurs, à votre gauche, vous pouvez apercevoir une paire de guillemets particulièrement bien positionnés…), Corinne Goldberger pour ne pas la nommer, de la rédaction de Marie-Claire. Elle arrive avec une requête un peu surprenante, étant donné la haine mutuelle féroce qui existe traditionnellement entre la presse « féminine » et les féministes. Elle désire en effet réaliser des interviews de jeunes féministes sur le thème « Séduction et Féminisme » pour un article à paraître en juin 2013.

Et pour nous appâter, Corinne Goldberger (citons-là amplement, puisqu’on a son nom, et que c’est elle la responsable de ce scandale cette situation) nous fournit le « pitch » de son article, c’est-à-dire ses idées directrices, et les questions qu’elle se pose et auxquelles elle aimerait que l’on réponde.

 

Source : zooooz

Source : zooooz

Histoire d’éviter d’appliquer à Marie-Claire les méthodes que je leur reproche, à savoir sortir des propos de leur contexte pour mieux en déformer le sens, je vous laisse ici l’intégralité de ce « pitch ». Il est un peu long, certes, mais il permet de mieux comprendre comment nous nous sommes fait rouler dans la farine par une poignée de journalistes malhonnêtes.

La nouvelle génération de féministes (qu’elles choisissent de se dénuder comme les Femen, de s’autoproclamer « salopes » comme celles de la Slut Walk ou de caricaturer les hommes comme la Barbe) semble cacher la majorité silencieuse des femmes qui se pensent féministes et qui se débrouillent, au quotidien, dans des dilemmes intimes, pour faire cohabiter des envies et des valeurs apparemment antagonistes. Peut-on être féministe et sexy, glamour et engagée ?

L'absurde ne tue pas

Source : leslampes

A ce stade, il semble bien que Corinne Goldberger (citons, les enfants, citons !) avait déjà la réponse. Elle avait sans doute simplement besoin de « témoignages » pour appuyer sa démonstration absurde. Mais ça, évidemment, je ne le savais pas encore.

Quelle femme (ici, femme entendu comme femme française, voire occidentale) s’introspectant un tant soit peu n’a jamais ressenti une tension, voire une ambivalence, voire une contradiction, entre ses idées et l’investissement qu’elle consacre à son apparence par exemple ?

 

La parenthèse était bien vue : elle introduisait des nuances que les féministes aiment bien, et elle faisait croire que la journaliste (et derrière elle, la rédaction) était mesurée, ouverte, allait éviter de tomber dans des généralités plus grosses que le chiffre d’affaires publicitaires du magazine.

Contradiction qui peut tourner au casse-tête : j’ai envie d’être séduisante (pour un premier rendez-vous par exemple) mais comment ne pas en faire trop dans la beauté stéréotypée ?

 

Source : wikistrike

Source : wikistrike

Là, mon coeur de féministes a fondu : Marie-Claire reconnaissait-elle enfin que la « beauté » affichée à longueur de pages (vous savez, la beauté de « Belle avant l’été » et « Belle après les fêtes ») n’était en fait qu’un stéréotype, et que la réalité des femmes était infiniment différente et incommensurablement plus riche ?

Est-ce qu’on verra au-delà de mon apparence, est-ce qu’on verra que j’existe ailleurs que dans la séduction ? Bref, comment éviter le piège et ne pas se laisser enfermer à son issu dans une image ou un rôle ? Mais, comment savoir ce qui relève d’un vrai choix (« vouloir être belle pour soi ») et d’une norme dominante et discriminante que l’on aurait intériorisée (= l’obligation d’être belle, jeune, mince, sexy, épilée, de porter des talons, d’être en jupe…) ?

En lisant les mots « norme dominante et discriminante » sous les doigts (eh ouais les poulet(te)s, on est en 2013. On écrit

Source : Coincoin

Source : Coincoin

avec un clavier maintenant… on ADAPTE les métaphores !) d’une journaliste de Marie-Claire (Corinne Goldberger ! Héhé. Encore un peu et on frôlera le comique de répétition avec ce nom.), j’ai eu envie de faire d’embrasser mon voisin. (C’ui qui, tous les vendredis soirs, empêche l’ensemble du quartier de dormir, à grands renforts de beats répétitifs et irritants. C’est dire mon état de joie.)

Comment gérer le harcèlement dans la rue, avec parfois la peur qui peut nous empêcher de nous habiller comme on le voudrait et qui devient une entrave à notre liberté réelle ?

Là, j’ai pas trop compris le rapport entre féminisme, séduction et harcèlement de rue… Une nouvelle fois Corinne Goldberger (cinquième du nom, au moins dans cet article) avait la réponse bien avant moi, et vraisemblablement bien avant de commencer à écrire son article. Mais, emportée dans mon tourbillon de satisfaction auto-générée, je suis passée au-dessus. J’aurais pas dû.

Enfin, peut-on être féministe et (correspondre aux codes du) sexy ? La question s’est notamment posée avec l’irruption des Femen sur la scène féministe française : certes leurs seins sont leurs armes, mais le nouveau féminisme peut-il être représenté par des filles semblant sortir d’un casting Calvin Klein, et laissant de côté les vieilles, les grosses, les moches ?

Source : Delyscieux

Source : Delyscieux

Pendant tout ce temps, les journalistes de Marie-Claire (Corinne Goldberger ! On fait la même avec « Jacques a dit » ?)

auraient donc fait semblant de ne pas comprendre l’enjeu du mode opératoire des Femens, et la façon dont elles renforcent une certaine image de la femme en laissant de côté toutes les autres ?

Ainsi, si les féministes averties font la différence entre les revendications et les stratégies des différents mouvements, les non-initiées ne saisissent pas toujours les nuances, et pire, elles ont tendance à les mettre toutes dans le même panier, se disant parfois qu’elles sont pour l’égalité femmes-hommes mais qu’elles ne sont pas féministes, car être féministe impliquerait d’être agressive, d’être désexualisée, de refuser d’être désirable (comme si toutes ces choses signifiaient automatiquement collaborer avec l’homme oppresseur)…

A ce stade, les différent(e)s membres de l’association ont eu un débat : fallait-il collaborer avec l’ennemi, quitte à voir ses propos déformés et utilisés aux fins qui convenaient à Marie-Claire/Corinne Goldberger ? Fallait-il passer à côté d’une opportunité unique de s’exprimer dans un média à grand tirage, et potentiellement de voir paraître un article avec de « vrais morceaux de féminisme dedans » ? (Je cite un collègue militant.)

Collaborer Mains Couleurs

Source : prodageo

Après un échange d’emails, nous avons finalement décidé que celles et ceux qui le voulaient devaient avoir la liberté de collaborer. Manquant de temps, nous avons pris la décision de procéder par emails. Nous avons donc créé une conversation email dont les destinataires étaient à la fois les membres de l’association et… voilàà ! Corinne Goldberger, merci à celles et ceux qui suivent ! Celles et ceux d’entre nous qui le désiraient pouvaient donc réagir au « pitch » par email et transmettre leur avis personnel.

 

 

Source : arbrealettres

Source : arbrealettres

J’ai donc transmis mon avis, avec l’espoir qu’une journaliste un peu différente pourrait faire entendre la voix d’un féminisme modéré, « normal », qui permette aux femmes d’être à l’aise avec leur image, leurs diplômes, leur sens de l’humour, et toutes ces choses que les médias prétendent imposer, normer, stéréotyper. Je voulais montrer que le féminisme permet de comprendre que l’on peut séduire en s’éloignant du cliché que Marie-Claire essaye de nous imposer à longueur de temps dans des articles du type : « Séduire… L’air de rien ». Pour le dire comme je l’avais présenté à (la maintenant célébrissime 😉 ) Corinne Goldberger :

A mon avis, il existe un « code de la séduction hétérosexuelle » largement véhiculé par lesmagazines féminins qui pourrait se résumer comme suit. Pour un premier rendez-vous avec un inconnu, le but est de coller le plus possible à une certaine image de la femme : sexy,

douce et soumise. Dans ce cadre, il est normal et presque attendu de « mettre en valeur ses atouts » physique, à savoir ses cheveux, sa poitrine, sa taille, ses fesses, ses jambes. Il est également de bon ton de parler doucement, de ne pas être vulgaire ni grossière. Par ailleurs, il faut ne pas intimider l’homme que l’on a en face de nous en n’étant pas trop spirituelle et en faisant attention à le mettre en valeur, à ce qu’il se sente supérieur.

Source : antiochus

Source : antiochus

Mais évidemment, l’idée que la séduction « féministe » peut être libératrice et pas forcément imposer un poids supplémentaire, de même que plusieurs idées développées par mes camarades au cours de cet échange, n’ont jamais dépassé la boîte email de Corinne Goldberger. Dans son article, on dirait même qu’elle s’est appliquée à omettre consciencieusement tout ce qui déviait de la ligne choisie par elle-même et/ou les rédacs cheffes, à savoir « Oui, une féministe peut être une fashionista ». Je m’en vais brûler tous ces torchons, moi, on va voir si c’est un acte fashion.

 

Prochainement : Leçon de journalisme, deuxième partie : Sortir les propos de leur contexte pour en déformer le sens. (featuring : Corinne Goldberger ! 😉 ) Abonnez-vous pour ne rien manquer !

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La scène se passe au sortir de la gare. Nous sommes le 8 mars, journée internationale des droits de la femme. Je traîne une valise à roulette. Une amie m’accompagne. En passant devant un groupe de sympathique jeunes gens, nous nous faisons apostropher :

« Hé lay-dizzz ! T’as b’soin d’aide ? Viens, j’vais t’aider ! »

A ce moment précis, il me vient à l’esprit cette question évidente, qu’on s’est toutes déjà posée : POURQUOI ??!! Comme on n’a toujours pas de réponse, et qu’on s’est déjà toutes retrouvées dans cette situation, j’ai décidé d’agir.

 Guide pratique de survie dans la rue :

Vous marchez dans la rue. Vous passez devant un groupe, et l’un des mecs vous aborde (oui en général, ils sont courageux. Ils font ça en bande.) :

« Hé ! Miss France ! Miss Monde ! »

Option 1 : Vous faites comme si vous n’aviez pas entendu, et continuez votre chemin.

Déjà, je suis navrée, mais il faut bien que quelqu’un vous le dise: c’est pas très crédible (non, vraiment, j’vous assure). Vous êtes passée à 30 centimètres du type, il s’est adressée à vous avec le volume sonore d’un concert de Nirvana, vous avez forcément entendu.

Ce qu’il risque de se passer si vous continuez votre chemin : « Nan, j’rigole ! Toi, c’est Miss Moche ! Miss Monstre ! »

Option 2 : Vous vous arrêtez et vous adressez au type : « On me demande ? »

Ce qu’il risque de se passer : Le type ne s’attend probablement pas à ce que vous vous arrêtiez. Il vous agresse comme ça, sans raison, précisément parce qu’il sait que personne ne répond. Il vous rappelle que ce trottoir, c’est CHEZ LUI, que c’est lui qui commande, qui décide comment vous avez le droit de vous habiller, vous maquillez, quelles pompes vous pouvez porter si vous voulez pas vous faire emm*rder. Soit il se dégonflera (« Nan, j’rigole ! Toi, c’est Miss Moche ! Miss Monstre ! ») et vous serez revenue à l’option 1. Pas de gains, mais pas de pertes non plus, et le type aura au moins vu qu’il s’adressait à un être humain et pas seulement un corps qui ne répond pas. Soit, c’est le plus probable, il continuera la conversation, avec toujours autant de classe.

« Ca te dit de sucer ma glace deux boules pour te rafraichir ? »

Option 1 : Vous optez pour le même langage fleuri : « Ecoute, si t’as un miroir dans le slip, j’me verrais bien dedans. »

Option 2 : Vous optez pour le mépris : « Ca dépend. [Regard de haut en bas.] En fait, toi t’es comme une crevette. Tout est bon, sauf la tête. »

Option 3 : Vous jouez sur ses préjugés certainement homophobes (un homme qui traite les filles avec si peu de respect n’en a probablement pas plus pour les homos) : « Moi non, mais mon copain cherche un mec pour la nuit. Ca t’intéresse ? »

Ce qu’il risque de se passer : Si le jeune homme opère en bande, il y a de grandes chances pour que ses copains lâchent un : « Ohhh ! », hilares. Evidemment, il y a toujours la possibilité pour que le dit jeune homme revienne à sa technique de défense de base (« Nan, j’rigole ! Toi, c’est Miss Moche ! Miss Monstre ! »). A ce moment-là, soit vous choisissez de partir avec un : « C’est ça, ouais. En tout cas merci, j’ai bien rigolé ! » Soit vous poussez encore un peu votre avantage, parce que c’est fou ce qu’on s’amuse.

Suite de l’option 1, Bien-sûr-grand-fou-prends-moi-partout : « J’suis sûre, ton père, c’est un voleur. Il a piqué le plus grand baobab du monde pour le foutre dans ton caleçon ! » ou la version suédoise : « Ton père, il bosse chez Ikéa ? Parce que t’es vachement bien monté ! » Pour les plus courageuses, rajouter : « Tu m’fais voir ? »

Suite de l’option 2, Jamais-d’la-vie-t’es-tout-pourri : « En fait, t’es pas mal, mais t’es trop jeune pour moi. T’as pas un grand frère ? » Pour les plus courageuses, pendant qu’il s’étrangle : « Un grand père peut-être ? »

Suite de l’option 3, Les-mecs-aussi-ça-sait-sucer : « Allez ! Change de crémerie ! On va golri ! » Pour les plus courageuses, pendant que ça monte au cerveau : « En plus, mon mec acheté un nouveau costard. Tu devrais le voir sans. »

Essayez, et venez me raconter par email ! 😉

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 Les lecteurs qui me suivent depuis le début l’auront sans doute remarqué : dans mes photos les plus récentes, je supprime systématiquement tout visage humain, y compris le mien. Si je me suis toujours refusé à exposer le visage de mes camarades de voyages pour des raisons évidentes de droit à l’image et de respect de la vie privée, la disparition de ma propre binette est une décision plus récente. Explications.

En consultant les statistiques de mon blog, j’ai constaté qu’une partie des visites étaient dues à des recherches telles que : « bonne meuf photo », « photo meuf décolleté », ou des variantes à caractère plus ou moins pornographique. Google, en bon moteur de recherche, envoyait les internautes vers mon article intitulé « Meuf, t’es bonne » et comportant une photo de moi-même, portant un haut à décolleté plongeant. L’ironie, dans cette histoire, c’est que cet article expliquait que depuis que cette photo me servait de photo de profil sur facebook, les réactions de mes « amis facebook » masculins avaient sensiblement évolué, et que je recevais, depuis, des commentaires ou des messages « primaires » pour ne pas dire machistes à connotation sexuelle. Or en raison du titre de l’article et de la photo, je me suis retrouvée à servir de prétexte à des comportements tout aussi primaires et forts peu différents de ceux que j’entends dénoncer. 

Pour parler clairement, une poignée de pervers se retrouve à se br*nler sur ma photo, alors que j’essaye justement de dire que ce n’est pas parce qu’on s’habille de façon féminine qu’on doit automatiquement être réduite au statut de bout de viande. 

En conséquence, j’ai décidé non seulement de supprimer cette fameuse photo, mais également de ne plus publier de photo de moi sur ce blog. « Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée », comme on dit dans ces cas-là, mais rien que de penser à ce que cette photo, ou d’autres, ont pu générer, j’ai un haut-le-coeur. 

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Il y a quelques jours, une lectrice m’a demandé* comment les rebondissements de l’affaire Strauss-Kahn étaient perçus de ce côté-ci de l’Atlantique.

Alors que je parcourais les articles de journaux américains et les forums afin de lui répondre, je suis tombée sur l’échange suivant. Lisez-le jusqu’au bout, cela vaut le coup…

« Le passé sordide de mensonges et de dissimulation de la Femme de Chambre de Manhattan discrédite ses accusations envers DSK, mais il semble bien DSK a lui aussi un passé sordide d’avances sexuelles non-sollicitées faites à des femmes qui ne se présentaient pourtant pas comme des escortes sexys et faisant savoir qu’elles sont disponibles via un jeu de séduction destiné à faire savoir aux hommes puissants qu’elles peuvent leur procurer du plaisir. Il semble bien qu’on fournit aux politiques et aux hommes de pouvoir, à des postes de pouvoir, les services d’escortes qui usent de leur charme et influencent leurs décisions, si bien qu’en trouver une pour satisfaire DSK ne semble pas difficile à faire. Les temps ont changé. Les femmes ne sont plus aussi désespérées et n’ont plus besoin de se proposer comme escortes pour aller dîner en ville et voir du beau monde, en échange de leurs « services ».  [Sous-entendu : DSK aurait facilement pu se payer une escorte, plutôt que de croire que cette femme de chambre se laisserait toucher, simplement parce qu’il est un homme puissant.] Qui connaît vraiment la Femme de Chambre de Manhattan ? Les nouvelles accusations d’une femme en France [Tristane Bannon, ndlr] sont un message adressé à ces vieux hommes qui pensent toujours que les femmes ont été créées pour satisfaire le bon plaisir des messieurs. »

Bon. Sans commentaire, on est d’accord, ou pas. Mais la réponse à ce commentaire m’a fait bondir :

« Très cher, le problème c’est que les femmes aiment les belles choses mais détestent travailler dur pour les obtenir. C’est pourquoi elles occupent les honorables postes de « la plus vieille profession du monde ». Certaines choses ne changeront jamais. Dommage pour les féministes ! »

Je me suis étouffée avec mon carré de chocolat noir. Nous sommes en 2011, bonjour !

* N’hésitez pas : aquelquespasdela@live.com !

Hier soir, autour d’une chicha. Ma collocatrice me passe l’embout, que je dois porter à mes lèvres afin d’aspirer puis de recracher la fumée. Je décline son offre, et passe à mon tour l’embout à ma voisine… qui me regarde, surprise, avant de dire en riant : « Regarde comment moi je fais ! » Elle aspire et recrache aussitôt dans un mouvement précipité, au lieu d’inhaler une grande bouffée comme on est censé le faire. « Cela permet de t’intégrer, même si tu ne sais pas fumer ! » Et de rire. Oui, alors moi, je fonctionne un peu différemment. J’ai une estime de moi-même suffisamment élevée pour ne pas avoir à fumer si je n’en ai pas envie, ni boire si je n’en ai pas l’intention. Je dis ça avec un peu d’agressivité, parce que je suis ce genre de personne très pénible qui ne boit pas, ne fume pas, de ne prend pas de drogue. Et régulièrement, on me demande ce qui ne tourne pas rond chez moi, si je suis musulmane (sous-entendu si j’y suis contrainte), si je veux qu’on joue à la dînette, etc. Alors non. Je suis un être humain normal, je vous remercie. Si eux ont besoin de cela, fort bien, je ne juge pas. Mais je demanderais de ne pas être jugée non plus. Et si « on » ne veut pas m’intégrer parce que je ne suis pas assez cool… Eh bien, c’est tant pis pour « on ». Si « on » a ce genre de mentalité, je crois que je ne perds pas grand’chose.

Plus tard dans la soirée, jeu « action ou vérité ». Je devais, comme « action », lécher le doigt d’un de mes collocataires masculins, lequel doigt avait été préalablement recouvert de crème chantilly. Bon, je ne vais pas vous faire un dessin, vous avez compris l’allusion… Je regarde, perplexe, ce doigt recouvert de chantilly, et hésite à faire ce qu’on me demande. Remarque de ma colloc : « Fais pas ta prude, t’as sucé des trucs plus gros dans ta vie ! » Très classe. Je finis par m’exécuter : c’est le jeu. Remarque de la même colloc : « Wouhou !! On fait genre : « Oh, je ne peux pas sortir, je dois travailler, mais quand il s’agit de lécher des trucs, HOP ! La tête la première. » Bien, bien.

Alors je vais commencer par la première remarque, en particulier le : « fais pas ta prude. » Cette remarque m’énerve parce qu’elle implique une fois de plus qu’il y a un standard de « coolité » [coolité, n.f. : caractère de ce qui est cool.] (Non, tu ne rêves pas, je viens bien d’inventer un mot.) et que, pour pouvoir s’intégrer dans ce groupe d’étudiant, il faut respecter ce standard. Lécher sans appréhension le doigt d’un parfait inconnu, sale, recouvert de chantilly (qui par ailleurs est dégueulasse), avec toutes les connotations que cela représente, est universellement, à travers les âges et les continents, considéré comme drôle, « cool », hilarant pourquoi pas, et il m’appartient de me conformer à cette règle. Le fait que je sois, par ailleurs, une jeune femme détendue voire complètement folle à certains moments, drôle et aimant faire rire devient complètement caduque si je ne me conforme pas à cette règle : pour être cool, il faut lécher. Notez que ça ne fait rire que parce que je suis une fille. Un mec devant lécher le doigt d’un autre mec aurait sans doute réussi à s’en tirer avec un « Chui pas un pédé », forme ultime de l’affirmation de soi masculine.

Bien. J’ai donc léché ce p***** de doigt, non pas parce que j’avais envie d’être reconnue comme cool et intégrée à leur groupe, mais parce que c’est le jeu, et que je suis les règles. Passons à présent à la deuxième phrase. Elle me gêne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cela m’ennuie profondément que le fait d’étudier sérieusement et d’aimer les choses bien faites soit incompatible avec le fait d’être complètement barrée de temps en temps, de péter un boulon, bref d’agir de façon complètement irréfléchie en se moquant bien du qu’en dira-t-on. Ensuite, dans la seconde partie de sa phrase, c’est tout juste si ma collocatrice ne me traite pas de pute, après m’avoir insultée de prude. Ah oui, parce qu’attention. Etre cool, oui. Etre dévergondée, non, sinon on devient une pute. Une femme doit être correcte et respectable, vous voyez. Et d’ailleurs, une femme qui a une vie sexuelle épanouie est immédiatement qualifiée de « cochonne », les mecs en parlent avec des sous-entendus graveleux, et c’est tout juste si elle aussi n’est pas considérée comme une « pute », puisqu’apparemment ce mot a l’avantage de permettre de qualifier toutes sortes de femmes, voire toutes les femmes. (« Sauf ma mère et ma soeur », dirait mon grand oncle.)

On en revient donc à mon éternel cheval de bataille : le sexisme ambiant, pour constater tristement qu’en fait, le sexisme commence bien souvent dans le cerveau des femmes elles-mêmes.

… mais je suis, par hasard, tombée sur la transcription écrite d’une intervention de Luc Ferry au Grand Journal de Canal +. A la question : « La presse doit-elle tout dire au sujet de la vie privée des politiques ? » , Luc Ferry répond :

« Les journalistes ne peuvent pas dire les choses qu’ils savent […] parce que vous tombez sous le coup de la diffamation. [Par exemple,] dans les pages du Figaro Magazine de cette semaine, vous avez un épisode qui est raconté d’un ancien ministre, qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons. Bon. Probablement nous savons tous de qui il s’agit. J’ai des témoignages […] des autorités de l’Etat au plus haut niveau. Si je sors le nom maintenant et que je lâche le nom dans la nature, premièrement c’est moi qui serais mis en examen et je serais à coup sur condamné même si je sais que l’histoire est vraie. »

Bon. Tous, je ne sais pas, mais moi je ne savais pas de qui il s’agissait. Et comme j’ai horreur d’être tenue à l’écart 😉 , j’ai mené ma petite enquête. Eh bien vous ne croirez jamais ce que Wikipédia m’a appris :

« En 1977, [Jack Lang] signe une pétition publiée dans le quotidien Le Monde appelant à libérer trois hommes ayant eu des relations sexuelles sans violence avec des mineurs de 15 ans. » Tiens, tiens. L’éternel débat de l’âge qu’il convient de fixer comme la majorité sexuelle, et qui trouve-t-on en première ligne ? Monsieur Lang.

« En 1991, il déclare à Gai Pied : « La sexualité puérile est encore un continent interdit, aux découvreurs du XXIe siècle d’en aborder les rivages. » » Pardon ?? Un « découvreur du XXIème siècle » ? C’est comme ça qu’il voit les pédophiles qui posent leurs sales mains moites sur le visage de jeunes enfants, pour les empêcher de hurler de douleur et de terreur mêlées et leur arrachent tout à la fois leur enfance, la pureté de ces années et la possibilité d’avoir jamais une vie normale ?

« En 2010, il prend la défense de Roman Polanski, poursuivi pour crime sexuel sur une mineure de 13 ans. » Ah, ben oui. Evidemment. C’est que c’est un artiste, Polanski. Nous, simples mortels, on ne peut pas comprendre. Enfin, on dira ce qu’on voudra, je trouve quand même ça marrant qu’on puisse se prétendre « artiste », « intellectuel », naviguant dans les hautes sphères de la pensée profonde, et avoir besoin, comme le simple mortel, de tirer son coup de temps en temps. Non seulement ça, mais de tirer son coup dans le corps d’un jeune adolescent, comme un vulgaire pédophile. Oui, je suis obscène. Mais ce n’est pas obscène, peut-être, de s’en prendre une jeune fille de 13 ans (13 ans !), de lui faire ingérer de l’alcool et des médicaments, avant de la contraindre un rapport anal ?

« En mai 2011, il dénonce la « tournure politique » prise par l’affaire Dominique Strauss-Kahn. » On aurait pu s’y attendre… Comme le disait un de mes emails, il commence à avoir l’habitude.

Et en tapotant un peu, on se rend compte que l’article wikipédia sur Jack Lang a en fait été modifié. Avant la « sortie de route » de Luc Ferry, la page de Jack Lang contenait une section : « Propos et controverses dans des affaires de crimes à caractère sexuel. » Vous constaterez vous-même que l’article a été réorganisé et que cette section a disparu, de même que certaines informations qu’elle contenait :

« En 2005, l’Express évoque des rumeurs véhiculées par des partisans de Jacques Chirac durant la campagne présidentielles de 2002. Elles lieraient Jack Lang à une affaire de tourisme sexuel au Maroc dans laquelle un ministre français aurait été arrêté puis relâché sans suites. »

« En 2011, il déclare au sujet de Dominique Strauss-Kahn, alors inculpé pour agression sexuelle, lors du journal télévisé de 20 heures sur France 2 : « Il n’y a pas mort d’homme ». «  Non, ben non. Juste potentiellement une vie brisée, quoi. Mais elle est Américaine, et Noire, et elle habite le Bronx, alors qui s’en soucie vraiment?

Dîtes donc, on va arrêter de nous prendre pour des cons ? Férédric Mitterrand (1), Dominique Strauss-Kahn, Jack Lang… Ah, elle est belle la France, pays des droits de l’homme, patrie des Lumières, du romantisme, de l’élégance et du savoir-vivre, rêve de mes amis chinois, que mes amis américains n’évoquent pas devant moi sans une certaine envie… Un pays de porcs, oui ! Qui ne peuvent se satisfaire de ce qu’on leur a donné, mais doivent dépouiller ce que la terre compte de plus innocent ! Un ramassis de satyres, lubriques, libidineux, obscènes, et que l’on a coutume de propulser au plus haut niveau de l’Etat !

« Mais, selon mon sentiment, quoique je sois né dans ce pays et fait pour ses usages, c’est une coutume qu’il est plus honorable de violer que d’observer. Ces débauches abrutissantes nous font de l’Orient à l’Occident bafouer et insulter par les autres nations, qui nous traitent d’ivrognes et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux. Et vraiment cela enlève toute substance et moelle à la gloire de nos exploits les plus sublimes. »

« Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. » (2)

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(1) Pas de chance, il se trouve que je suis allée en Thaïlande, à Patpong, sur les traces de notre cher ministre. Je sais donc exactement de quoi je parle.
(2) Quatre cents ans, et rien n’a changé, et personne n’est capable de formuler les choses mieux que lui. Shakespeare, Hamlet, I, 4.

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Comme plus de 500 millions de personnes, je suis inscrite sur facebook. Pour ceux d’entre vous qui auraient passé les cinq dernières années dans une grotte, facebook fait partie de ce qu’on appelle les « réseaux sociaux. » Alors, les réseaux sociaux, c’est en fait un petit nom sympathique pour désigner une application internet qui te permet de (petit un) rester en contact avec des gens que tu vois dans la vraie de toute façon, et de (petit deux) garder à l’oeil tout un tas de gens dont t’as absolument rien à faire mais bon, ça passe le temps de regarder ce qu’ils deviennent.

Sur facebook, on affiche une photo de soi qui sert de « photo de profil » pour montrer à tout le monde à quel point on est cultivé (ex : une photo de soi en train de lire le dernier annuaire téléphonique), cruel (ex : une photo de soi en train de chasser le lapin albinos, tu sais, celui adorable que toutes les filles de ta classe avaient sur la première page de leur agenda en 6ème), bref, vous avez compris le principe. (Enfin, normalement.) Donc sur ma photo de profil facebook, visible par tout le monde, je porte un haut au décolleté plongeant, mais que je trouve joli pour peu qu’il soit porté avec bon goût et pas en mode « pute. » Depuis que c’est cette photo que j’ai choisie comme photo de profil facebook, je trouve cela amusant de constater les différences de comportement de mes amis facebook mâles. Ceux-ci se montrent tout à coup beaucoup plus intéressés par ce que je deviens, ils me demandent de mes nouvelles régulièrement, me demandent si je passerais dans la ville où ils habitent bientôt, pour qu’on se voit, etc. Ce ne sont peut-être que des coïncidences, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir des doutes…

Et puis surtout, cela fait deux fois que l’on me dit que je suis « bonne, » sur cette photo. « Bonne », pour les habitants de la même grotte que précédemment, cela veut dire que je suis sexuellement attirante. C’est une façon péjorative de désigner une femme, qui ne prend pas en compte la totalité de sa personnalité, mais la réduit à un objet sexuel. Pour être très, très crûe (et du coup très, très claire), la version plus vulgaire de « bonne » c’est « bandante. » Ce qui me conduit à m’interroger. A partir de quand une femme perd-elle sa singularité pour ne devenir qu’un corps ? Est-ce que c’est de ma faute, et qu’en mettant une telle photo de profil, je devais m’attendre à ce genre de commentaire ? Et la jeune fille qui se fait violer, c’est de sa faute aussi, parce qu’elle s’habille de façon provocante ? Qu’est-ce qui fait croire aux hommes que qualifier une femme de « bonne » va lui faire plaisir ?

Et puis aussi… Cela fait apparemment bizarre aux gens, de me voir dans cette tenue. J’imagine que ça a un lien avec ma personnalité, mes sujets d’intérêts, mes études, bref, mon intellect. Alors… A quoi s’attendent-ils exactement ? Est-ce que tout cela veut dire qu’on ne peut pas avoir un cerveau et un corps avec lequel on est suffisamment en paix pour porter le genre de vêtements que je porte sur cette photo ? Est-ce un crime de vouloir avoir un cerveau et un corps ?

Il y a quelques siècles, le fait qu’une femme ait un corps était quelque chose d’acquis. Elle était la femme, l’outil reproducteur, la future mère… C’était plutôt l’existence de son cerveau qui était remis en question. Aujourd’hui, les filles en moyenne sont plus sérieuses, plus travailleuses que les garçons au même âge, et ce jusqu’à environ 25 ans. Il y a plus de femmes médecins et avocats que d’hommes. Est-on arrivé à un retournement de situation ? Maintenant qu’il est de notoriété publique que les femmes ont un cerveau, va-t-on devoir se battre pour avoir également un corps et l’utiliser enfin comme bon nous semble sans devenir automatiquement un objet sexuel ?

Et est-ce que les femmes deviendront un jour des êtres humains à part entière, sans que l’on fasse de distinction entre leurs différentes « fonctions » ?

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