A quelques pas de là…

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Le Blanc. Réflexions autour du concept de « race ». 

 

Je n’avais jamais pensé mon existence, ni même celle de qui que ce soit, en termes de ce que les Anglo-Saxons appellent naturellement « la race ». Oh, bien sûr, j’ai entendu plus souvent qu’à mon tour, des phrases commençant par : « Les Arabes …», « Les Noirs … » ou mêmes encore « Les Asiatiques … » et suivis de tout un tas de cliché plus ou moins ouvertement racistes. Quant à moi, j’étais l’impensé, l’universel, la norme. Le Blanc. Et à ce titre, aucune phrase ne pourrait jamais commencer par « Les Blancs… ».

 

Il m’a fallu voyager et demeurer aux Etats-Unis pour commencer à prendre conscience de ce fait. En plus de me définir en termes de genre (je suis une femme), de nationalité (je suis Française), d’occupation (je suis étudiante), de lieu de naissance (je suis Lorraine), il faudrait peut-être un jour que je commence à me penser en termes de « race ». En effet, si la race est un concept qui n’existe pas biologiquement, il a une véritable existence sociale. Comme dans mon introduction avec « les Noirs », « les Arabes » et « les Asiatiques », et comme aux Etats-Unis avec « les Blancs », les gens utilisent ce concept pour décrire une certaine catégorie de la population qui n’a, pour seule différence avec les autres, qu’une différence physique – les scientifiques appellent cela le phénotype.

 

Au cours de mon séjour en Californie et au contact de ceux et celles que l’on appelle (et qui se considèrent comme) des « minorités » (c’est-à-dire des non-Blancs), j’ai découvert qu’à moi aussi, au nom de ma « race », un ensemble de clichés s’appliquaient qui permettaient de me « définir ». « Les Blancs n’aiment pas la nourriture épicée », « Je ne comprends ces Blancs et leurs lois permissives sur les armes à feu », « la cuisine Blanche se compose exclusivement de pommes de terre à l’eau ». Et moi qui n’ai jamais fait tellement l’effort de comprendre les différences entre la cuisine marocaine, algérienne ou tunisienne, j’ai été surprise qu’on puisse ne pas en faire entre la cuisine française, anglaise ou espagnole.

 

Plus je pars et plus j’apprends.

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Enquête en immersion – Réactions des élèves et ambiance au sein de l’institution après l’annonce de la disparition du directeur. 

Mercredi 04 avril. Insomnie. 02h07, un email d’Hervé Crès, directeur des études et de la scolarité : « Décès de Richard Descoings. » Pardon ?! Je parcours l’email rapidement : « A la communauté enseignante et étudiante de Sciences Po : J’ai la profonde tristesse de vous annoncer que Richard DESCOINGS est mort hier, mardi 3 avril 2012, à New York. Richard DESCOINGS y représentait l’Europe… bla, bla, bla …  réunion des grands leaders d’universités… bla bla bla… immense perte… bla bla bla… œuvre extraordinaire qui a profondément transformé Sciences Po. » 

Ce matin à Sciences Po, régnait l’atmosphère particulière des lendemains d’évènements exceptionnels : la mort de Michael Jackson, celle du pape. Celle de Richard Descoings. Personne ne savait de quoi d’ailleurs, et les esprits commençaient à s’échauffer. « Il a été retrouvé nu, sur son lit… » disait l’un. « A New York ! » ironisait l’autre. Et de continuer : « Décidément, il s’en passe des choses dans les hôtels de New York ces derniers temps ! » « La chambre était en désordre » ajoutait-on. « Oui, mais apparemment, cela serait dû aux mouvements du personnel qui tentait de le ranimer. » « Parce que tu prends le temps de déranger la pièce, toi, quand tu trouves quelqu’un inanimé ? » « Rien ne manquait dans sa chambre » objectait l’un. « Mais pourtant, son ordinateur portable et son téléphone ont été jetés par la fenêtre ! » s’exclamait l’autre. « Et on les a retrouvés sur le palier, quatre étages plus bas. » ajoutait un troisième. « Quoi ? Mais comment c’est possible ? »

Effectivement. Le sentiment qui domine, à Sciences Po, aujourd’hui, c’est la stupeur. L’incrédulité. Les militants s’interrogent. Cela faisait quatre mois qu’ils menaient une bagarre acharnée contre la distribution opaque de près de 300 000€ de « bonus annuel » à une douzaine de membres d’un « Comité exécutif » nommé et révoqué par le roi Richard, lui-même généreusement auto-rétribué à hauteur de 30 000€ mensuels. Ce matin, c’est un silence gêné qui fait place à la ferveur des derniers temps. « Ils s’en sortent bien, au ComEx ! » lâche finalement l’un d’entre eux. « Impossible de continuer, vu l’actualité. » « Mais bien sûr que si ! » rétorque l’autre. « On va juste laisser passer un peu de temps. » Peut-être. Il n’empêche. Chacun sent bien que ça ne sera plus pareil. La lutte était dirigée, arcboutée contre Descoings. C’était l’ennemi à faire plier. A présent, même si personne ne le dit, chacun sait bien que c’est cela qu’il va falloir reconstruire : un ennemi contre lequel se rassembler. Un militant sans ennemi, c’est comme un poisson sans bicyclette. Ca n’a aucun sens.   

Dans le hall d’entrée du 27 rue Saint-Guillaume, bâtiment principal, des tables sont illuminées de petites bougies rouges et blanches spontanément allumées par les étudiants. Des fleurs sont posées ça et là. Des mots s’accumulent. Des dessins de Richard Descoings, des photos, des slogans. Et autour des tables, des élèves, silencieux dans le brouhaha ambiant de ce hall immense. Seize ans que Descoings était à la tête de Sciences Po. La scolarité ne durant que cinq ans (ou huit pour quelques doctorants), tous n’ont connu que lui. La grande majorité n’a même entendu parler que de lui, à l’exception peut-être du fondateur de l’école, Emile Boutmy, et de Jacques Chapsal, tous deux ayant donné leur nom aux deux principaux amphithéâtres de la maison. Une maison dont le père vient de s’éteindre, et dont beaucoup d’enfants se sentent comme orphelins. Ils sont très peu nombreux, ceux qui n’avaient jamais eu l’occasion de parler à Descoings, ou au moins de le croiser. Il était très familier avec ses élèves, échangeant même avec eux sur Facebook, parfois par chat, lorsque son emploi du temps le lui permettait. « Il donnait toujours l’impression d’être très concerné par ce qu’il se passait dans nos vies d’étudiants. » se confie l’un. « Il y a exactement une semaine de cela, il prononçait un discours en hommage à Camille Barberet, une étudiante décédée. Tu te rends compte ? S’il avait su que ça serait son tour si rapidement… Qu’aujourd’hui, ce serait nous qui lui rendrions hommage… Quelle ironie… » s’émeut l’autre. « Je me demande s’il s’est posé la question… »

Sur le trottoir d’en face, BFM TV, France 2, I-Télé et Canal + ont installé leurs caméras. Des journalistes attendent, le micro à la main. « Mais qu’est-ce qu’elles fichent là ? Elles attendent quoi au juste ? Que Descoings sorte leur faire une déclaration ? » s’énerve un étudiant. Des affiches A4 édités par Le Monde sont accrochées à tous les poteaux à proximité de l’école : « Mort de Richard Descoings, directeur de Sciences Po. » Certains prennent ces poteaux en photo. « Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent encore ? » s’énerve à nouveau l’étudiant. Ils ne font pas partie de la famille. Qu’il la laisse donc porter le deuil en paix.

Un ancien étudiant d’un campus en région fulmine : « Et voilà ! Même en mourant il fait parler de lui ! Tu crois qu’ils auraient fait un tel ramdam si le directeur de Normal Sup était mort ? On sait même pas qui c’est ! Descoings, il ne vivait que pour l’image, le paraître, la médiatisation. Il en avait rien à taper de nous. C’est lui, lui et encore lui ! » Et d’ajouter : « Regarde, cette histoire de campus en région. Il les ouvre en série, il pond des campus comme les lapins font des enfants ! Il y a une belle inauguration, on parle de lui dans les médias, de la révolution Descoings, ça fait 10 minutes au JT, mais après, plus rien. On se tape des profs de merde, des programmes pas cohérents dans des locaux tout pourris, mais ça, Descoings il s’en fiche. Il a eu son quart d’heure de gloire, et il est déjà en train de plancher sur le prochain campus à ouvrir. »

Là-bas, à une table du « Basile », le café qui fait l’angle, véritable repaire de Sciences-Pistes, un pro- et un anti-Descoings s’écharpent. « Et la procédure d’entrée à Sciences Po pour les élèves de ZEP, c’était pas révolutionnaire, ça peut-être ? » « Et l’augmentation des frais de scolarité, qui n’ont servis qu’à augmenter les bonus du ComEx, c’était bien ça peut-être ? » « Et la professionnalisation des professeurs de Sciences Po ou lieu d’avoir de simples chargés de cours, c’est pas bien, ça peut-être ? » « Et la multiplication des filières de masters sans aucun suivi derrière, c’est bien ça, peut-être ? » Le tout avec cordialité et retenue. L’institution est en deuil tout de même et chacun ne peut que constater l’impact qu’ont eu les seize années de direction de Richard Descoings. Pro- ou Anti-, il ne laissait personne indifférent, et ne suscitait que des passions ou des haines, mais très peu d’entre-deux.

Il reste à espérer que le nouveau directeur déclenche moins de fureur, tout en suscitant autant d’admiration. L’avenir nous le dira.

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Ah, comme il doit faire bon être journaliste américain en ce bel été 2011 ! Les attaques en Norvège, les doutes quant à la solvabilité américaine, la flambée des prix du pétrole, la candidature de Donald Trump… Et les rebondissements multiples de l’affaire DSK, évidemment, qui passionne les foules… Ou du moins, les foules françaises. En effet, ici, l’affaire DSK passe largement inaperçue, comme j’avais eu l’occasion de l’expliquer précédemment. Non que les médias n’en fasse pas leurs gros titres. Mais les foules américaines, elles, ont plutôt tendance à laisser la politique aux politiques et à se désintéresser de l’actualité.

Mais puisque je suis aux Etats-Unis et parce qu’on m’a posé la question, je souhaiterais vous faire partager le point de vue des médias américains sur ce bel exemple de vertu politique et judiciaire qu’est l’affaire Dominique Strauss-Khan. Première observation : le traitement des médias américains n’est pas si différent du traitement des médias français. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, on a des actionnaires à satisfaires, un patron à contenter, des exemplaires à vendre. C’est donc la course au sensationnalisme qui a tendance à primer sur l’objectivité journalistique. On est donc passé allègrement de « Scandale ! Dominique Strauss-Kahn viole une femme de chambre ! » à « Scandale ! La femme de chambre est mythomane ! »

Outre une capacité manifeste à retourner sa veste, ce qui frappe lorsqu’on examine le choix des médias américains, c’est l’importance accordée au passé de Nafissatou Diallo. Pour les retardataires, les enquêteurs ont découvert qu’elle avait menti lors de sa demande d’asile politique, en inventant de toute pièce un viol en Guinée qui n’a jamais eu lieu. Elle a également menti lors de sa déclaration d’impôts, et déclaré deux enfants à charge : le sien, et puis l’enfant d’une amie. Pourquoi pas le chat de la voisine, et le poisson rouge du restau d’en face, aussi ?

Alors évidemment, d’un point de vue français et féministe, cela ne change pas grand chose. On a même du mal à voir le rapport entre le fait de ne pas payer ses impôts et le fait d’inventer un viol. Mais d’un point de vue américain, c’est une autre histoire. D’abord, la scène s’est déroulée sans aucun témoin. C’est donc un procès parole contre parole qui s’annonce, et la crédibilité de la parole de Nafissatou Diallo est à présent sérieusement abîmée. Ensuite, c’est un procès au pénal : douze jurés auront la tâche d’évaluer la crédibilité des dires de l’un et de l’autre, et de prendre une décision. La bataille judiciaire se gagne donc avant tout dans les journaux. Plus l’image de Mme Diallo est abîmée aux yeux de l’opinion publique, plus il y a de chance que les jurés qui seront choisis donnent raison à DSK. Le second problème du pénal, c’est que c’est le procureur, et non Nafissatou Diallo elle-même, qui, au nom de la société, attaque DSK. Mais s’il a des doutes quant à la véracité de la version de Mme Diallo, rien ne le force à gaspiller son temps et l’argent des contribuables dans un procès perdu d’avance. Ben oui, le procureur ne va pas aller au casse-pipe juste pour le plaisir. D’où l’importance considérable des nouveaux éléments versés au dossier.

Le fait que Mme Diallo ait décidé d’accorder des interviews semble indiquer qu’elle et son avocat ont bien peur de perdre la bataille médiatique qui s’est engagée. Ils essayant donc de regagner du terrain dans le coeur de l’opinion public, avant l’affrontement judiciaire. Cependant, le fait même d’accorder des interviews est une stratégie risquée : ces interviews constituent une mine d’or pour la défense, qui ne manquera pas d’analyser le moindre mot, et de souligner la moindre incohérence entre ces déclarations publiques, celles faites à la police, et celles faites au tribunal. Plus on en dit, plus on a de risque de se contredire. D’où la ligne adoptée par l’équipe DSK : on ferme sa bouche et on limite les déclarations jusqu’au procès. Pour autant que l’opinion publique sache, Dominique Strauss-Kahn « plaide non coupable ». C’est tout.

De ce côté-ci de l’Atlantique, après les magnifiques revirements à 180° de tous les journaux sans exception, il semble que les médias évitent à présent de prendre parti. Je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils se feront un plaisir de couvrir (de façon toujours aussi impartiale, cela va sans dire) le moindre élément nouveau qui viendrait à être porté à la connaissance du public. Mais pour le moment, c’est le calme plat. Quant à l’opinion publique, elle semble plutôt partagée. Après les deux vagues de « scandales », on a du mal à savoir qui dit la vérité. On n’évoque pas ou peu la théorie du complot, en revanche. C’est plutôt la mythomanie de Mme Diallo qui est mise en avant. Dans les forums, « Elle a menti pour venir aux Etats-Unis, et pour ne pas payer ses impôts. Qui sait si elle n’est pas en train de mentir pour extorquer de l’argent à Strauss-Kahn ? » affronte : « Ce malade sexuel a déjà prouvé de quoi il était capable. Ce ne serait pas étonnant qu’il s’en soit pris à une femme de chambre, cette fois-ci. »

Plus intéressante encore que l’analyse du traitement médiatique de cette affaire, la comparaison des moyens financiers mis en oeuvre d’un côté et de l’autre est particulièrement révélatrice. Pour Dominique Strauss-Kahn, 2 000 dollars/heure d’honoraires pour chacun des deux cabinets d’avocats qui s’occupent de lui. Une équipe d’enquêteurs, de toute évidence forts compétents, pour fouiller le passé de Mme Diallo. Une équipe de communication pour s’occuper des relations avec les médias. Et apparemment une tentative d’achat du silence de la famille, avec une somme à 7 chiffres (dixit un journal à scandale, information à prendre avec précaution donc). Ni le procureur de la Fédération, ni Mme Diallo elle-même ne disposent des mêmes moyens financiers. Parlez-moi de « justice »…

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Il y a quelques jours, une lectrice m’a demandé* comment les rebondissements de l’affaire Strauss-Kahn étaient perçus de ce côté-ci de l’Atlantique.

Alors que je parcourais les articles de journaux américains et les forums afin de lui répondre, je suis tombée sur l’échange suivant. Lisez-le jusqu’au bout, cela vaut le coup…

« Le passé sordide de mensonges et de dissimulation de la Femme de Chambre de Manhattan discrédite ses accusations envers DSK, mais il semble bien DSK a lui aussi un passé sordide d’avances sexuelles non-sollicitées faites à des femmes qui ne se présentaient pourtant pas comme des escortes sexys et faisant savoir qu’elles sont disponibles via un jeu de séduction destiné à faire savoir aux hommes puissants qu’elles peuvent leur procurer du plaisir. Il semble bien qu’on fournit aux politiques et aux hommes de pouvoir, à des postes de pouvoir, les services d’escortes qui usent de leur charme et influencent leurs décisions, si bien qu’en trouver une pour satisfaire DSK ne semble pas difficile à faire. Les temps ont changé. Les femmes ne sont plus aussi désespérées et n’ont plus besoin de se proposer comme escortes pour aller dîner en ville et voir du beau monde, en échange de leurs « services ».  [Sous-entendu : DSK aurait facilement pu se payer une escorte, plutôt que de croire que cette femme de chambre se laisserait toucher, simplement parce qu’il est un homme puissant.] Qui connaît vraiment la Femme de Chambre de Manhattan ? Les nouvelles accusations d’une femme en France [Tristane Bannon, ndlr] sont un message adressé à ces vieux hommes qui pensent toujours que les femmes ont été créées pour satisfaire le bon plaisir des messieurs. »

Bon. Sans commentaire, on est d’accord, ou pas. Mais la réponse à ce commentaire m’a fait bondir :

« Très cher, le problème c’est que les femmes aiment les belles choses mais détestent travailler dur pour les obtenir. C’est pourquoi elles occupent les honorables postes de « la plus vieille profession du monde ». Certaines choses ne changeront jamais. Dommage pour les féministes ! »

Je me suis étouffée avec mon carré de chocolat noir. Nous sommes en 2011, bonjour !

* N’hésitez pas : aquelquespasdela@live.com !

Hier soir, autour d’une chicha. Ma collocatrice me passe l’embout, que je dois porter à mes lèvres afin d’aspirer puis de recracher la fumée. Je décline son offre, et passe à mon tour l’embout à ma voisine… qui me regarde, surprise, avant de dire en riant : « Regarde comment moi je fais ! » Elle aspire et recrache aussitôt dans un mouvement précipité, au lieu d’inhaler une grande bouffée comme on est censé le faire. « Cela permet de t’intégrer, même si tu ne sais pas fumer ! » Et de rire. Oui, alors moi, je fonctionne un peu différemment. J’ai une estime de moi-même suffisamment élevée pour ne pas avoir à fumer si je n’en ai pas envie, ni boire si je n’en ai pas l’intention. Je dis ça avec un peu d’agressivité, parce que je suis ce genre de personne très pénible qui ne boit pas, ne fume pas, de ne prend pas de drogue. Et régulièrement, on me demande ce qui ne tourne pas rond chez moi, si je suis musulmane (sous-entendu si j’y suis contrainte), si je veux qu’on joue à la dînette, etc. Alors non. Je suis un être humain normal, je vous remercie. Si eux ont besoin de cela, fort bien, je ne juge pas. Mais je demanderais de ne pas être jugée non plus. Et si « on » ne veut pas m’intégrer parce que je ne suis pas assez cool… Eh bien, c’est tant pis pour « on ». Si « on » a ce genre de mentalité, je crois que je ne perds pas grand’chose.

Plus tard dans la soirée, jeu « action ou vérité ». Je devais, comme « action », lécher le doigt d’un de mes collocataires masculins, lequel doigt avait été préalablement recouvert de crème chantilly. Bon, je ne vais pas vous faire un dessin, vous avez compris l’allusion… Je regarde, perplexe, ce doigt recouvert de chantilly, et hésite à faire ce qu’on me demande. Remarque de ma colloc : « Fais pas ta prude, t’as sucé des trucs plus gros dans ta vie ! » Très classe. Je finis par m’exécuter : c’est le jeu. Remarque de la même colloc : « Wouhou !! On fait genre : « Oh, je ne peux pas sortir, je dois travailler, mais quand il s’agit de lécher des trucs, HOP ! La tête la première. » Bien, bien.

Alors je vais commencer par la première remarque, en particulier le : « fais pas ta prude. » Cette remarque m’énerve parce qu’elle implique une fois de plus qu’il y a un standard de « coolité » [coolité, n.f. : caractère de ce qui est cool.] (Non, tu ne rêves pas, je viens bien d’inventer un mot.) et que, pour pouvoir s’intégrer dans ce groupe d’étudiant, il faut respecter ce standard. Lécher sans appréhension le doigt d’un parfait inconnu, sale, recouvert de chantilly (qui par ailleurs est dégueulasse), avec toutes les connotations que cela représente, est universellement, à travers les âges et les continents, considéré comme drôle, « cool », hilarant pourquoi pas, et il m’appartient de me conformer à cette règle. Le fait que je sois, par ailleurs, une jeune femme détendue voire complètement folle à certains moments, drôle et aimant faire rire devient complètement caduque si je ne me conforme pas à cette règle : pour être cool, il faut lécher. Notez que ça ne fait rire que parce que je suis une fille. Un mec devant lécher le doigt d’un autre mec aurait sans doute réussi à s’en tirer avec un « Chui pas un pédé », forme ultime de l’affirmation de soi masculine.

Bien. J’ai donc léché ce p***** de doigt, non pas parce que j’avais envie d’être reconnue comme cool et intégrée à leur groupe, mais parce que c’est le jeu, et que je suis les règles. Passons à présent à la deuxième phrase. Elle me gêne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, cela m’ennuie profondément que le fait d’étudier sérieusement et d’aimer les choses bien faites soit incompatible avec le fait d’être complètement barrée de temps en temps, de péter un boulon, bref d’agir de façon complètement irréfléchie en se moquant bien du qu’en dira-t-on. Ensuite, dans la seconde partie de sa phrase, c’est tout juste si ma collocatrice ne me traite pas de pute, après m’avoir insultée de prude. Ah oui, parce qu’attention. Etre cool, oui. Etre dévergondée, non, sinon on devient une pute. Une femme doit être correcte et respectable, vous voyez. Et d’ailleurs, une femme qui a une vie sexuelle épanouie est immédiatement qualifiée de « cochonne », les mecs en parlent avec des sous-entendus graveleux, et c’est tout juste si elle aussi n’est pas considérée comme une « pute », puisqu’apparemment ce mot a l’avantage de permettre de qualifier toutes sortes de femmes, voire toutes les femmes. (« Sauf ma mère et ma soeur », dirait mon grand oncle.)

On en revient donc à mon éternel cheval de bataille : le sexisme ambiant, pour constater tristement qu’en fait, le sexisme commence bien souvent dans le cerveau des femmes elles-mêmes.

ou « L’affaire Dominique Strauss-Kahn »

Je dois avouer qu’entre ça et la mort de « Big B », j’ai l’impression d’être au bon endroit, au bon moment.

Tout a commencé la 15 mai dernier. 9h du mat’, réveil, et un email (1) assez singulier : « Bon… Eh bien là… Avec ce que nous avons appris ce matin en nous réveillant, je crois que vous allez pouvoir nous donner les réactions des autochtones… On ne doit pas avoir la cote… » Paniquée, je me rends sur cnn.com pour tâcher de comprendre de quoi il s’agissait. Les gros titres de CNN ce jour-là ? Une déclaration du Président Obama, des nouvelles de la situation en Syrie, et un récapitulatif « Ira ? Ira pas ? » des candidats à la présidentielle américaine de 2012. Ce n’est qu’un peu plus bas que je repère un lien vers un article portant ce titre : « Le Président du FMI arrêté pour tentative de viol ». Choc et consternation. Loin de faire les gros titres, cet article figurait pourtant en quatrième position des articles les plus lus sur cnn.com ce jour-là. Derrière « Rebecca Black, enceinte » (2) et « L’Anglaise décapitée dans l’attaque d’un supermarché a été identifiée ». Sans commentaire. Ce jour-là, la plupart des médias traitaient l’événement de la même façon:

  • Le président du FMI a été accusé de viol par une femme de chambre du Sofitel de New York

  • Il a été arrêté juste à temps, à bord d’un avion à destination de l’Europe

  • Il était en pleine gestion de la crise économique et monétaire qui frappe les pays européens

  • Il était considéré comme un sérieux candidat à l’élection présidentielle française

Un traitement de l’information plutôt neutre et factuel, donc. Quant aux réactions des Américains eux-mêmes ce jour-là, je m’attendais à des commentaires du style : « Un maniaque sexuel candidat à la présidentielle ? Ça en dit long sur la mentalité des Français. » Non-non. Les commentaires soulignaient plutôt le fait que ce n’était pas la première fois que DSK faisait une « incartade », et que cette fois-ci comme la précédente, il allait sans doute s’en tirer, puisque, de toute évidence et depuis toujours, tous sont égaux devant la justice, mais certains sont plus égaux que d’autres. Même lorsque des médias à tendance plutôt « scandaleuse » titraient : « Le président du FMI a voulu sodomiser une femme de chambre », les Américains ne tombaient pas dans l’amalgame facile. Les Américains d’origine grecque et portugaise remarquaient que ce n’était pas une surprise, puisqu’il était en train de sodomiser le Portugal avec son plan économique, tout comme il avait sodomisé la Grèce peu auparavant.

Avec le temps, les médias ont commencé à s’intéresser au côté très français de cette histoire. Les correspondants aux Etats-Unis des grandes chaînes ont été invités sur les plateaux de télé pour expliquer qu’en France, du moment qu’un politique fait bien son travail de politique, son comportement personnel importe peu aux citoyens. « Si mon maire est un bon maire, peu m’importe qu’il change de femme tous les ans » philosophait, dans un anglais impeccable, le journaliste français Franck Arnaud (?). Aux Etats-Unis en revanche, le politique doit avoir un comportement irréprochable, y compris dans sa vie privée. « Si un politique changeait de femme tous les ans, les Américains seraient là : « Euh… On vous a élu pour quoi déjà ? Pour vous occuper de nos problèmes, ou pour faire le beau à la recherche d’une nouvelle compagne ? » » m’expliquait ainsi un ami.

Les commentateurs ont aussi commencé à souligner la différence de traitement médiatique et judiciaire. En France, l’enquête serait probablement tenue confidentielle : « On se rappelle de la mort de la princesse Diana, et du silence complet des enquêteurs avant le rapport final. » commentait ainsi la journaliste de CNN. Aux Etats-Unis, en revanche, le droit à l’information prime : les avancées de l’enquête sont révélées au grand public au fur et à mesure. Les médias sont également très agressifs vis-à-vis de DSK et de son entourage : ils n’hésitent pas à faire le siège de son appartement pour obtenir un cliché, une vidéo, une déclaration inédite. Puisque les détails de l’enquête sont connus de tous, ce sont ces petits éléments qui font la différence. En revanche, hors de question de révéler le nom et le visage de la victime présumée. Dans ce type d’affaires, les médias se font un devoir de préserver son anonymat, et s’astreignent au silence le plus complet la concernant. C’est là, pour eux, que réside la limite entre le droit à l’information et la chasse aux scoops. Vous imaginez donc sans peine la grande émotion, pour ne pas dire l’indignation des médias américains lorsque le nom de la victime présumée et sa photo Facebook ont été publiés par les médias français (3).

Les jours passant, la réserve des premiers temps a fait place à un traitement que je qualifierais de moins neutres. Le “District Attorney” (D.A., l’équivalent du procureur de la République) a par exemple déclaré : « Le Grand Jury […] a étudié les preuves fournies par les procureurs travaillant sous mes ordres et les ont trouvées suffisantes pour mettre en examen Dominique Strauss-Kahn pour relation sexuelle forcée et non-consentie. Aux Etats-Unis, la loi considère ce genre de crime comme extrêmement grave. » Aux Etats-Unis, hein ? Parce qu’ailleurs, non, par exemple ?

Les commentateurs ont également commencé à émettre des hypothèses sur la ligne de défense que l’avocat de Dominique Strauss-Kahn adopterait. « Il se peut que l’avocat de la défense base sa plaidoirie sur la différence entre la loi américaine et la loi française, expliquant ainsi que M. Strauss-Kahn ne savait pas que ce genre d’acte constituait un crime aux Etats-Unis, encore moins un viol. » Bien sûr. Parce qu’en France, par exemple, c’est tout à fait légal, et même encouragé.

Enfin, les médias se sont attardés sur la réaction des Français, et ce sondage d’opinion qui montre que 57% des Français pensent que DSK est « victime d’un complot ». (4) « Intéressant.» commentent les journalistes de tout bord, avant de s’attarder sur les récents développement de l’enquête : bien avant que cette affaire n’éclate, Dominique Strauss-Kahn, « en manque de compagnie », aurait appelé la réceptionniste du Sofitel pour lui demander de se joindre à lui. Les tests ADN ont confirmé que le sperme retrouvé sur les vêtements de la victime présumée appartenait à DSK. La juxtaposition des deux informations (l’incrédulité des Français d’un côté et les preuves qui s’accumulent de l’autre) me semble une manœuvre subtile, qui ne devrait pas se révéler à l’avantage de mes concitoyens.

« Tu sais », me confiait un ami, « je ne suis pas sûr que Strauss-Kahn s’en sorte. Il va être jugé par un jury populaire, d’Américains de New York… Pour moi, ils vont être d’autant plus sévères que DSK est étranger. A mon avis, leur raisonnement va être de se demander : « Pour qui il se prend, Strauss-Kahn ? Il croit qu’il peut venir ici, violer nos femmes, et s’en sortir indemne ? » Cette remarque m’a conduite à me demander si tout le tapage médiatique empêcherait Strauss-Kahn d’avoir un procès équitable. C’est un journaliste de CNN qui m’a apporté la réponse : « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’avant tout cette affaire 99% des New Yorkais ignoraient complètement jusqu’à l’existence de Dominique Strauss-Kahn. » Ah oui. Évidemment, vu comme ça.

Bien sûr, ce pourcentage est sans doute moins important maintenant, mais il n’empêche que ce journaliste a raison : la plupart des Américains ne regarde pas les chaînes informations. Il n’y a pas de J.T. comme en France, et à moins d’être particulièrement masochiste, un Américain ne va pas, de son plein gré, allumer CNN. En effet, lorsqu’on y réfléchit bien, que voit-on sur les chaînes d’infos ? Des catastrophes naturelles, des mauvaises nouvelles ou de la politique. Pour les Américains, les deux premières sont déprimantes, la troisième est, au mieux inutile, au pire source de conflit entre amis ou membres de la même famille.

Et DSK dans tout ça ? Il y a fort à parier que pendant que vous et moi passions notre temps à faire des ronds dans l’eau autour de cette affaire, les membres des classes populaires qui feront partie du jury à son procès étaient concentrés sur le trafic, sur l’autoroute, sur les coups de 6h du matin pour arriver au travail entre 7h30 et 8h. Ou qu’ils finissaient leur nuit, les uns contre les autres, dans une rame grise du métro new yorkais, espérant arriver à l’heure. Question de priorité…

(1) Pour toutes remarques ou questions : aquelquespasdela@live.com, ou les commentaires 🙂

(2) « Rebecca Black est une chanteuse pop américaine, née le 21 juin 1997. […]. Son single Friday, sorti en 2011, est devenu un [phénomène internet] après que la plupart des critiques musicales et du grand public ont considéré cette chanson comme la pire de tous les temps. »

(3) … qui, pris la main dans le sac, se renvoient la balle pour savoir qui a fauté en premier. Le Monde pointe du doigt SlateAfrique, qui évoque à son tour « plusieurs sites d’informations en français ».

(4) http://fr.news.yahoo.com/affaire-dsk-complot-vent-poupe-194922553.html


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Hier, je suis allée au cinéma. Mais pas n’importe quel cinéma ! L’un des derniers cinémas « drive-in » des Etats-Unis, ces anciens cinémas où l’on venait en famille, avec sa voiture, assister à une projection en plein air. Voilà comment cela se présente :


Depuis la route principale, on prend à droite de l’écran principal (vu ci-dessus depuis la rue), on paye à la caisse, et on se retrouve sur cet immense parking :

Le sol fait des « vagues » pour permettre aux gens de mieux voir depuis l’intérieur de leur voiture. En effet, l’avant de la voiture se trouve sur-élevé par rapport à l’arrière, et notre regard se pose directement sur l’écran, sans que l’arrière d’une autre voiture ne bloque notre champ de vision. On règle ensuite son auto-radio à la station indiquée (en l’occurence 106.1). La bande-son du film, projetée sur les ondes FM, envahit l’habitacle de la voiture. Plus ou moins fort, à nous de choisir. Pop-corn bruyant si on veut. Et discussions à voix haute à propos du film si ça nous chante… C’était tellement chouette ! On se serait crus revenus cinquante ans en arrière, au temps où les voitures ressemblaient à ça :


Et leurs passagères à ça :

Ah, les sixties… Bob Dylan et la guerre d’Algérie, le premier homme sur la Lune et l’invention de la mini jupe, Serge Gainsbourg, Jimi Hendrix et Edith Piaf, la crise de Cuba et le festival de Woodstock… C’était le bon temps ! Je trouve cela intéressant cette nostalgie qu’on a, en général, des époques précédentes. Elles sont toujours plus intéressantes, plus riches en évènements, plus capitales, plus engagées que notre temps. On compare nos combats et les leurs, et on se dit qu’on aurait bien voulu, nous aussi, s’élever contre la guerre au Vietnam, s’émouvoir de la mort de Kennedy et voir décoller le Concorde… On oublie trop souvent que nos soldats sont envoyés en Afghanistan pour mener une guerre qui n’est pas la leur, que nous sommes les premiers producteurs d’énergie nucléaire mais ne savons toujours pas quoi faire des déchets, que d’inquiétantes entorses sont faîtes au droit à la vie privée par des entreprises comme Facebook, tandis que des gens comme Julian Assange (fondateur de WikiLeaks) sont arrêtés et interrogés sans ménagement par les autorités américaines pour avoir fait ce que tous les médias font depuis la nuit des temps : révéler des informations confidentielles que le public a « le droit de connaître », du moins à leurs yeux…

Je ne vais pas entonner l’éternel couplet de la faim dans le monde et des guerres entre les peuples, mais je crois que chaque époque regorge de combats à mener, mais qu’il est toujours plus simples de s’asseoir et de contempler d’un oeil déçu la fuite du temps et la persistance de la mémoire que de se lever et de se battre pour ce en quoi on croit. C’est un peu comme ces gens qui critiquent les hommes politiques mais n’ont pas été voter aux précédentes élections : si tu ne t’exprimes pas, tu n’as pas le droit de te plaindre du choix que d’autres ont fait pour toi. Si tu ne mènes pas les combats de ton époque, tu n’as pas le droit de dire qu’ils ont moins de valeur que les batailles des temps anciens. « Et pi c’est tout », comme dirait Philippe Lucas.

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