A quelques pas de là…

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Trois fois par an environ, on me demande d’intervenir auprès de jeunes gens pour leur parler d’égalité filles/garçons. Ce n’est pas mon métier mais on considère que j’ai suffisamment d’expertise en la matière pour être capable de le faire. Pas sûr… 

 

Il y a presque deux ans, ma collègue est venue me trouver pour me parler de son projet avec les jeunes. Je souviens très bien du sentiment de panique intérieure qui m’a envahie lorsque j’ai compris quelle était sa commande : « Tu auras trois heures. Parle-leur d’égalité. C’est tellement important. Il y a tellement à faire. » Bien sûr, on aurait pu faire appel à des professionnel(le)s des interventions auprès des enfants et des adolescent(e)s. Mais ça coûtait moins cher si j’animais ces sessions moi-même. Soit.

 

J’ai pas mal tâtonné pour trouver le bon angle d’attaque. Comme le disait ma collègue : « Il y a tellement à faire » ! Comment les sensibiliser en trois heures à peine ? La première année, je leur ai parlé de médias : films, séries, chansons de rap. Je voulais parler de la représentation des femmes, de toutes les femmes : jeunes, âgées, blanches, arabes, noires, asiatiques, homosexuelles, valides, handicapées, pauvres, riches… Mais je me suis rendue compte que cette première mouture était à la fois trop ambitieuse et trop peu concrète. Elle était trop peu concrète car les jeunes ne voyaient pas l’importance des représentations. « Ouais ben les Disneys, c’est toujours comme ça. C’est pas pour ça que j’ai envie de m’enfermer dans ma maison en faisant pousser mes cheveux », s’exclama ainsi l’une d’entre elles, en référence au film Raiponce

 

« Après, ça change maintenant. On a des films avec des meufs et tout. » Chaque fois que je parlais de tendances sociologiques, de généralités sociales, l’un d’entre eux ou l’une d’entre elles me trouvaient un contre-exemple tout à fait valable. Je ne parvenais pas à leur faire comprendre la différence entre un fait isolée et un fait structurel. Même le test de Bechdel ne fonctionnait pas. Ainsi, à la question : « Dans ce film de Disney, y a-t-il deux personnages féminins ? », les jeunes répondaient systématiquement oui. Je me souviens de ma surprise :

« Dans Le roi lion, tu vois deux personnages féminins ?

– Bien sûr ! Nala et la mère du roi lion.

– Et quels sont les personnages féminins qui parlent entre eux ?

– Les deux hyènes « ! »

Effectivement, ces deux jeunes femmes avaient raison. Il y avait bien des personnages féminins, mais ils étaient tellement relégués à l’arrière-plan que je les avais oubliés. Du coup, ma démonstration sur l’absence de personnages féminins en dehors des rôles de princesses ne les avait pas convaincues. Forcément.

 

Cette première version était aussi trop ambitieuse, parce que je ne voulais pas me concentrer sur la différence hommes/femmes, mais que je voulais aborder la question de la diversité des personnages et des histoires de femmes. D’abord, la notion de « diversité », vocabulaire médiatico-technocratique, ne leur parlait pas vraiment : « Ben, c’est quand c’est divers, quoi. Quand on a le choix. » Ensuite, je voulais leur dire qu’avoir des femmes aux postes de réalisation ou de production ne garantissait pas une représentation plus diversifiée ou moins stéréotypée. Je citais en exemple le film Triple Alliance, réalisé par une femme avec trois personnages principaux féminins, mais qui sont toutes les trois jeunes, blanches, mince, belles et riches, et n’ont qu’un seul centre d’intérêt : l’homme qui a fait de chacune d’entre elle sa maîtresse. « Mais alors du coup, c’est quoi l’intérêt d’avoir des femmes qui font des films ? » J’ai tenté de faire valoir le fait que en général, les femmes ayant des vécus différents de ceux des hommes, elles portaient à l’écran des histoires différentes, des représentations du monde différentes. Je voyais le vide dans leurs yeux : mon discours ne leur parlait pas du tout.

 

La deuxième année, j’ai donc changé mon fusil d’épaule et j’ai attaqué avec des choses plus concrètes : inégalités de salaires, partage des tâches ménagères et du soin aux enfants, agressions. J’ai senti que je rentrais dans leur vie. Ouf. J’avais trouvé quelque chose qui fonctionnait. 

 

#BalanceTonPorc a permis à de nombreuses femmes de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel au travail

La première fois que j’ai testé ce nouveau déroulé, on était en plein affaire Wenstein, et les hashtags #BalanceTonPorc et #MeToo envahissaient les réseaux sociaux. Je me suis dit qu’il était important de parler de consentement, de respect, de vie sexuelle. Mais je crois que j’ai forcé la dose, avec un discours bien culpabilisant et bien moralisant, qui n’offrait aucune piste de réflexion aux jeunes, aucun conseil pour agir concrètement dans leur vie. J’y suis allée avec mes gros sabots, en commençant par les assommer avec les chiffres des viols et agressions sexuelles en France (plus de 50 000 chaque année), des violences commises par le conjoint ou ex-conjoint en France (224 000 par an). Sur cette base, pas de dialogue possible. J’ai enchaîné en leur montrant deux vidéos abordant le sujet. Les réactions de certaines ont été très vives : « A quoi ça sert de parler de tout ça, hein ? De toute façon, ça changera jamais ! Les mecs comme ça, il faudrait leur couper les couilles ! » J’ai essayé de dire que, sur 50 000 viols, il y en avait forcément qui étaient commis par des hommes qui n’avaient pas conscience de ce qu’ils avaient fait. Mon discours était inaudible par plusieurs jeunes femmes de l’assistance, très énervées parce que visiblement très mal à l’aise avec le sujet.

J’ai conclu en leur présentant une petite histoire : « Vous êtes enseignant(e) et une de vos élèves semble aller mal… » Je vous la fais courte : dans mon histoire, l’élève en question a été violée par le copain chez qui elle a passé la soirée, chez qui elle est restée dormir ensuite. Mon idée était de les faire réfléchir en groupe à une manière de réagir. Dans un des trois groupes, une jeune femme s’est mise ostensiblement en retrait, bras croisés. Quand je suis allée la voir pour savoir ce qui se passait : « Vas-y, moi je parle pas de ça, c’est bon. A quoi ça sert, hein ? Les mecs comme ça faut les castrer un point c’est tout. » J’ai évidemment essayé de désamorcer, de lui dire que si le sujet la mettait mal à l’aise, elle avait tout à fait le droit de sortir s’isoler un moment, qu’en discuter ici, dans un cadre neutre, c’était aussi se préparer à réagir correctement si jamais quelqu’un de proche se confiait à nous…

 

Je suis rentrée chez moi mal à l’aise, gênée par ce que j’avais produit, consciente d’avoir été lourde, mauvaise dans ma manière d’aborder le sujet. J’avais sûrement ravivé des traumatismes, je n’avais pas su les aider à avancer. Je m’en suis beaucoup voulu.

 

Alors j’ai changé une troisième fois mon intervention. J’ai donné les chiffres des viols et des violences conjugales, j’ai passé une

vidéo qui explique : « Si vous avez du mal à comprendre la notion de consentement pour les rapports sexuels, imaginez une tasse de thé. »

[…] Si une personne est inconsciente parce qu’elle a trop bu ou parce qu’elle dort, ne lui faites pas de thé. Les personnes inconscientes ne peuvent pas vouloir de thé. […]

On a un peu discuté du fait que les viols sont à 80% commis par des personnes de l’entourage (et non pas par des inconnus le soir, dans une ruelle sombre). Et puis je me suis arrêtée là. J’avais prévu d’ouvrir plus largement le débat, en leur demandant comment on pouvait être sûr(e) du désir de son ou sa partenaire (Demander ! Communiquer !). Mais je n’ai pas osé pousser la discussion. J’ai vu les yeux d’un bon tiers des filles présentes se détourner vers le sol. J’ai vu certaines jeunes femmes très actives précédemment se refermer comme des huîtres avec un regard vide. Je n’ai pas voulu pousser, j’ai eu peur de ce que ça pouvait produire chez elles. 

 

Ces regards-là, je commence à les connaître. Quand j’interviens auprès de groupes où les participant(e)s sont nombreux et nombreuses, je

 fais souvent deviner, en guise d’introduction, quelques chiffres. Ceux des violences sexuelles ou conjugales induisent toujours de type de réactions. Et ça me fait toujours mal, en fait, parce que je devine les histoires qui sont derrières, les abus de pouvoir, les conséquences en termes de confiance en soi et en autrui.

 

La vérité, c’est qu’aborder ces questions avec les jeunes, c’est un métier, et ce n’est pas le mien. Il était temps que je m’en rende compte…

Nous vivons à l’ère de la performance et sous le regard des autres. La productivité chiffrée est devenue la mesure de la valeur individuelle, les réseaux sociaux ont entraîné un vaste mouvement de mise en scène de soi et de comparaison accrue avec autrui.

Dans ce contexte, qu’en est-il des femmes, qui, à la différence des garçons que l’on éduque à la prise de risque, sont conditionnées très tôt à être de bonnes petites soldates dociles ?

 

Dans leur vie professionnelle…

Les femmes gagnent toujours, en moyenne, 455€ de moins que les hommes chaque mois. Cela revient à une perte de 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans. Le montant des retraites perçues par les femmes est toujours, en moyenne, de 671€ de moins que celui des retraites des hommes, et l’écart se creuse depuis 2004. Toutes situations confondues (jeunes, seniors, ayant des origines migratoires, n’en ayant pas, vivant dans l’Hexagone et dans les outre-mers), ce sont les femmes qui sont les plus pénalisées sur le marché de l’emploi.

Les femmes doivent en faire bien plus pour être reconnues, par autrui mais aussi par elles-mêmes. (Les études sur l’estime d’elles-même, dès très jeunes, des filles par rapport aux garçons sont à cet égard confondantes. Pour l’anecdote, l’ensemble des chef(fe)s de service de ma structure se sont vu proposé du coaching individuel. Je vous le donne en mille : sur neuf personnes, toutes les femmes sauf une ont accepté avec enthousiasme ; aucun homme n’a estimé en avoir besoin.)

Si une femme est trop autoritaire, elle sera qualifiée de harpie. Si elle est trop permissive, on trouvera qu’elle manque de capacités managériales. Trop proche de la direction, on l’accusera d’utiliser ses charmes. Trop distante, on lui reprochera de manquer de qualités humaines. Ambitieuse, on la verra comme un requin dont les dents rayent le plancher. Peu carriériste, on songera qu’elle gâche ses possibilités et on refusera de la prendre au sérieux. Qu’elle fixe des limites à sa présence en entreprise pour être plus disponible pour sa famille, et on la cataloguera comme n’étant pas fiable. Qu’elle ait simplement des enfants, et on verra leur existence comme une épée de Damoclès au-dessus de son investissement professionnel. Que son conjoint s’occupe des enfants, et on la verra comme une machine froide et son compagnon comme une créature entre le martyr des temps modernes et le castré façon Renaissance. Qu’elle ose seulement assister à une réunion sans l’avoir bien préparée : elle n’aura pas les épaules pour le poste.

 

Dans leur vie personnelle…

Les femmes ont acquis, de haute lutte, le droit à disposer de leur corps et à exercer ce droit par le biais de l’Interruption Volontaire de Grossesse. (Je passerai volontairement sur les fermetures massives de structures publiques, qui mettent en danger l’exercice effectif de ce droit.) En conséquence, la maternité est devenue largement choisie. Et puisque devenir mère est devenu un choix, les femmes ont à présent l’obligation de réussir aussi cet aspect-là de leur vie.

Il faut faire des enfants épanoui(e)s, auxquel(le)s on fixe des limites sans brider leur créativité, auxquel(le)s on propose des loisirs sans les transformer en machines. Il faut suivre leur scolarité sans leur mettre de pression excessive, les pousser sans les étouffer, leur donner le choix tout en les empêchant de prendre de mauvaises décisions. Il faut éduquer sans crier, faire attention à l’équilibre alimentaire. Et surtout, surtout, il faut être heureuse en tant que mère. Il faut aimer ses enfants par-dessus tout, se sacrifier de bonne grâce, ne jamais se plaindre de la charge qu’ils/elles font peser sur le quotidien et l’organisation. La mère parfaite est une mère qui se dévoue et qui sourit.

Les magazines féminins ont ajouté à cette pression-là celle de réussir son couple et, tant qu’à faire, sa vie sexuelle. Il faut baiser régulièrement, et jouir à chaque fois. Il faut essayer de nouvelles positions, de nouvelles pratiques, de nouveaux et nouvelles partenaires. Il faut réinventer son couple, avoir peur de la routine, partir en vacances, maigrir avant les vacances, s’entendre avec les ami(e)s de l’autre, avec sa famille.

 

MERDE.

Je revendique, au nom de toutes les femmes, le droit à être imparfaites et à faire des erreurs.

Au boulot, parfois, nous manquons de tact, nous nous laissons envahir par le flux des tâches à accomplir sans prioriser, nous arrivons sans être bien préparée, nous demandons à partir plus tôt pour aller chercher nos enfants à l’école, nous sommes en retard sur une tâche à accomplir, nous insistons lourdement pour obtenir une promotion, nous laissons passer une possibilité de promotion.

Dans notre couple, parfois, nous nous engueulons, nous sommes de mauvaise foi, nous nous laissons marcher sur les pieds, nous faisons l’amour un peu par habitude, nous ne jouissons pas, nous ne baisons plus, nous restons célibataires longtemps, nous nous accrochons à nos principes sans vouloir faire de compromis.

En tant que mères, parfois, nous laissons passer des comportements problématiques, nous sur-investissons la scolarité de nos enfants, nous imposons des règles rigides, nous crions, nous nous énervons, nous cuisinons des pâtes ou des conserves.

Nous faisons du mieux que nous pouvons, nous sommes humaines, nous échouons, nous tirons les leçons de nos échecs, nous nous excusons, nous tâchons de faire mieux la fois suivante, et la fois suivante, parfois nous réussissons, parfois nous ne réussissons pas. Nous naviguons à vue dans ce grand espace qu’est la vie, et nous réclamons simplement QU’ON NOUS LÂCHE LA GRAPPE.

Je ne suis pas une féministe parfaite. J’ai gueulé lors des réunions de l’association féministe à laquelle j’appartenais, j’ai expliqué d’un ton enflammé mes positions à mes ami(e)s partageant les idées féministes. Mais au quotidien, en milieu hostile, je m’écrase.

 

Face au propriétaire de l’appartement que je louais

Le propriétaire de l’appartement que je louais (je n’aime pas l’expression « mon propriétaire », qui me donne l’impression d’être son animal domestique) voulait en changer les fenêtres, mais rencontrait des difficultés d’ordre administratif. Il avait besoin d’un permis, que la structure concernée refusait de lui délivrer. A la tête de cette structure, se trouvait une femme. Le propriétaire m’a donc dit tout naturellement :

« Les femmes, ce n’est pas fait pour avoir des responsabilités comme ça. »

 

Ce que j’ai pensé : « Tu te rends compte que je suis une femme, là ? Je serais donc biologiquement cantonnée à des rôles subalternes ? Sympa, autant que j’arrête d’essayer de faire carrière pour me consacrer à mes tâches naturelles : les gosses, la maison… ! »

Ce que j’ai dit, d’une voix égale et respectueuse : « Ce n’est pas tellement lié au fait d’être une femme, si ? Ce serait pareil avec n’importe qui, non ? »

– Non, les femmes ne sont pas capables de gérer ce genre de responsabilités, ça leur monte à la tête.

– Ah… Je ne sais pas… »

 

Et ça, mes ami(e)s, c’est ce que j’ai fait de mieux en termes de combativité ! Le reste du temps, je m’écrase lamentablement. Je suis incapable de rien dire, quelle que soit la gravité du propos tenu… Ami(e) féministe, toi qui complexes parce que tu n’as jamais « la bonne réplique » ou parce que tu n’as pas été « assez incisif/incisive », lis mon récit et déculpabilise. Je sers régulièrement de modèle aux crêpes (par ma capacité à m’aplatir hein, pas parce que la chantilly sort quand on m’appuie dessus !).

 

 

Face aux ami(e)s de mes ami(e)s

Les ami(e)s de mes ami(e)s sont mes ami(e)s, c’est bien connu. Ouais, non. Parfois, les ami(e)s de mes ami(e)s, ce sont de gros boulets. L’autre jour, la discussion portait sur la Thaïlande. Elle a naturellement dérivé sur les transsexuel(le)s :

« Les « ladyboys », là-bas, c’est un fantasme. C’est hyper populaire ! dit quelqu’un.

– Dans les hentais (BD pornographiques d’origine japonaise), on voit parfois des trucs avec des trans. J’en ai offert un à X. pour son anniversaire ! rit un(e) autre.

– Oh je l’ai vu ! s’esclaffe un(e) troisième. C’était dégueulasse !

– Tu imagines si ça t’arrive en vrai ? Elle se déshabille et là, tu tombes sur un sgeg ! Pouah ! La débandade ! s’exclame, hilare, un(e) quatrième.

– Dans les hentais, il y a aussi des trucs avec des chèvres ou des chiens ! » renchérit le ou la premier(e). Et la discussion de se poursuivre joyeusement sur le thème de la zoophilie.

 

Ce que j’ai pensé : « Mais enfin, on ne peut pas comparer les chèvres et les personnes trans ! J’ai des copains et des copines trans ; ce sont des gens normaux, sympas, avec des goûts alimentaires, des coups de cœur cinématographiques, des projets de carrière… Exactement comme vous et moi ! »

Ce que j’ai dit : Eh… Rien. Je n’ai absolument rien dit. J’ai murmuré un « Ben oui, ce sont des choses qui arrivent… » que seule ma voisine a entendu. Et puis, pour ne pas trahir complètement la cause, j’ai croisé les bras, me suis renfrognée, et j’ai reculé mon dos pour l’appuyer contre le dossier de la chaise.

 

 

Un peu plus tard, alors que la discussion avait dérivé sur Disney, et plus précisément sur la fée Clochette, l’une des personnes présentes a dit, en riant : « De toutes façons, la fée Clochette, c’est une pute ! Elle a une robe ras les seins et ras la moule. On dirait qu’elle va faire le tapin, regarde-moi ça ! »

 

Ce que j’ai pensé : « Slut-shaming, bonsoir ! Pour changer, une fille qui s’habille court est une pute, on est en 2016 mais tout va bien. »

Ce que j’ai dit : Au lieu de dire qu’une fille en robe courte avait le droit au respect, je me suis magistralement lancée dans une tirade sur le thème : « Elle n’est pas si courte, sa robe. »

 

 

Face à des collègues

J’ai travaillé en collège, où il y a eu une grosse bagarre entre deux groupes de garçons. L’un de ces groupes, issu d’un établissement voisin, soutenait un garçon qui venait de se faire plaquer par une fille. L’autre groupe, issu de notre établissement, soutenait le garçon qui s’était récemment mis en couple avec cette fille.

 

Le CPE a expliqué qu’il a fallu prévenir la police, et escorter le garçon de notre établissement jusqu’à son domicile, pour éviter qu’il se fasse casser la figure en bas de chez lui. Et puis il termine son récit en disant :

« Evidemment, j’ai convoqué X [la fille]. Je lui ai passé un savon, en lui disant qu’elle avait intérêt à se faire discrète jusqu’à la fin de l’année scolaire. »

 

Ce que j’ai pensé : « Donc deux groupes de mecs complètement teu-bés font les caïds, veulent balancer leurs petits poings d’adolescents pour éviter de montrer qu’ils n’ont pas de vocabulaire suffisant pour se parler, sèment la terreur devant le collège, et c’est la fille qu’on convoque pour lui dire de se tenir à carreau ? »

Ce que j’ai dit : « Ah, quand même. » #JeSuisCourage.

 

 

Face à ma famille

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai fermé ma gueule pour ne pas « gâcher l’ambiance » lors de réunions de famille. C’est difficile, parce que j’ai la sensation de ne pas pouvoir exister « en tant que moi », de devoir subir à chaque fois ces agressions que je prends personnellement. J’ai l’impression de ne pas être dans un environnement « safe », dans lequel je me sens bien : je suis constamment sur la brèche, prête à encaisser ces attaques. J’attends la prochaine remise en cause de ce en quoi je crois, de ce que je défends et donc, in fine, de moi en tant que personne.

 

Les dernières discussions en date portaient sur la parentalité des personnes handicapées. Je parlais d’un reportage que j’avais entendu à la radio, et rapportait les propos d’une femme : « J’avais une chance sur deux de transmettre ma maladie à ma fille. J’ai eu de la chance, elle est en bonne santé », disait-elle. Mon opinion était que vouloir absolument concevoir un enfant biologiquement relié à soi sachant que cet(te) enfant aurait une chance sur deux d’être malade, handicapé(e) toute sa vie, c’était un acte irresponsable et très égoïste.

 

L’une des personnes présentes est alors intervenue : « Ben c’est comme les homos ! Ils veulent absolument des gosses. Pourquoi ne pas autoriser le mariage et l’adoption avec une chèvre aussi ? » (Non, moi non plus je ne sais pas pourquoi les chèvres obsèdent autant les gens intolérants.)

 

Plus tard, lors d’une conversation portant sur les salons de coiffure de la ville, l’une des personnes présentes dit d’un ton tout à fait banal, sans aucune animosité, comme si c’était normal : « Ah, j’ai testé le salon recommandé par X., avec toutes ses fiotes. »

 

Alors qu’on causait « femme de ménage », l’un(e) dit en plaisantant : « Femme de ménage, c’est un pléonasme ! » (L’humour sexiste, c’est toujours aussi hilarant.)

 

Tandis que le dessert approchait et qu’il était question de banane, une personne se mit à imiter un accent « noir » pour demander : « Tu veux manger des bananes ? » Puis, poussant l’imitation plus loin, en roulant le [r] et en parlant fort : « Hiiiiiiii ! Je suis NOIR ! »

 

En parlant de nos ami(e)s respectifs et respectives, une personne a expliqué : « X., à chaque fois on le charie avec le fait qu’il est arabe. Quand on ne retrouve plus un truc : « X. ! C’est toi qui l’a pris, hein ? » » Une autre a ajouté : « J’aimerais bien savoir danser. Y., quand il danse, c’est un truc de fou, il danse trop bien. Il est noir, c’est normal pour lui. »

 

Pendant qu’on évoquait le fait que les filles ayant de nombreux partenaires sexuels étaient montrées du doigt alors que les garçons ayant beaucoup de partenaires étaient encensés : « C’est normal ! Une clé qui ouvre toutes les serrures, c’est une bonne clé. Une serrure qui se laisse ouvrir par toutes les clés, c’est une mauvaise serrure. »

 

Ce que j’ai pensé : « Putain, ce qu’ils et elles m’emmerdent, là, tou(te)s, avec leurs idées à la con ! On n’est plus en 1902, faudrait évoluer, un peu ! Ce n’est pas possible de devoir subir ça à chaque fête de famille ! »

Ce que j’ai dit : Eh ben, rien. Enfin, si : face à certaines remarques destinées à me faire réagir (à me « taquiner »), j’ai haussé les sourcils, les épaules, et en secouant la tête j’ai dit : « Que veux-tu que je te dise ? Tu sais très bien ce que je pense de ça. »

 

 

Pourquoi diantre est-ce que je ferme ma gueule ?

Dans tous les cas cités ci-dessus, je me suis tue. Pourquoi ? Eh bien parce que, en tout maturité affective, j’aime bien quand on m’aime bien. J’ai envie de faire bonne impression, j’ai envie qu’on m’apprécie. Enoncer haut et fort que les trans et les homos sont des personnes comme les autres, que porter une robe courte ne veut pas dire qu’on n’a plus le droit au respect, qu’avoir un vagin ne prédispose pas au ménage, tout ça, ça fait tache. Je deviendrais : « la fille qui n’a aucun humour, avec qui on ne peut plus rien dire ».

 

Objectivement, je devrais me moquer de ne pas être appréciée par des personnes tenant des propos sexistes, racistes, homophobes, transphobes. Alors pourquoi est-ce que je continue à jouer la comédie de la fille qui est normalement sexiste et qui trouve que le racisme, c’est rigolo ? Peut-être est-ce parce que je n’ai pas de cercle d’amis féministe suffisamment vaste pour me permettre de refuser ces moments de sociabilité. 80% des conversations étaient sympas, rigolotes. Devrais-je m’en priver au nom des 20% ? Je devrais. Je devrais pour espérer faire avancer les choses à mon échelle. Mais je n’ai pas le courage.

 

En famille, je me tais pour ne pas gâcher l’ambiance. Chacun(e) d’entre nous ayant un très fort caractère, je sais que la moindre discussion va durer, que nous allons hausser le ton, que personne n’acceptera d’avoir tort, et que toutes et tous, nous défendrons âprement nos manières de voir, quitte à être très désagréables les un(e)s envers les autres.

 

La question qui se pose malgré tout est la suivante : pourquoi cela devrait-il être à moi de faire ces efforts-là ? Pourquoi ne pourrait-on pas partir du principe que c’est à chacun(e) d’éviter de faire état d’opinions conflictuelles ? Ma famille me rétorquera vraisemblablement que c’est parce que je suis en minorité que c’est à moi de me censurer.

 

La solution pour m’assurer qu’ils et elles feront attention serait de m’énerver bien fort à chaque fois, pour que ce soit elles et eux qui se sentent obligés d’éviter ce genre de remarques sous peine de gâcher l’ambiance. Mais je ne le fais pas, je cède à la facilité. D’abord parce que des dizaines de discussions posées avec ces mêmes personnes m’ont convaincue qu’elles ne changeraient jamais d’opinion. Et ensuite, toujours selon le même principe, parce que j’aime bien qu’on m’aime bien, et que, pour ça, je suis prête à manger mon chapeau de temps en temps.

 

Au travail ou avec le propriétaire de l’appartement que je louais, j’évite les conflits. En tant que femme, j’ai été éduquée à cela : à « prendre sur moi », à « laisser glisser comme sur les plumes d’un canard » alors que mes frères ont été éduqués à « se défendre eux-mêmes », à « ne pas toujours appeler papa/maman pour venir à leur secours ». Je le sais bien, et pourtant, cette disposition, même si elle est acquise et pas innée, est devenue une composante de ma personnalité. J’ai peur de déranger, de demander trop, d’entrer en conflit. Je laisse échapper ma rage par derrière mais par devant, je m’aplatis comme une carpette.

 

Je ne suis pas une féministe parfaite. Etre féministe au quotidien, ce n’est pas facile.

Que vous en rêviez ou que vous le redoutiez, vos « représentant(e)s » (hm, hm) ont tranché pour vous. Le groupe PS à l’Assemblée Nationale s’est déclaré favorable à une proposition de loi interdisant « l’achat d’acte sexuel ». Haro sur les client(e)s des putes ! L’occasion de faire le point sur ce débat qui oppose traditionnellement les tenant(e)s des différents -istes (abolitionnistes, réglementaristes…) sans qu’on y comprenne grand chose.

Partie 1 : Le point sur la situation en France et sur « l’abolitionnisme ». 

Abolitionnistes, réglementaristes et l’Etat français : les positions officielles

Il faut dire aussi que la « technicisation » du débat n’aide pas à prendre position. Globalement, l’opinion s’est polarisée autour de deux courants de pensée : les abolitionnistes d’un côté, et les réglementaristes de l’autre.

 

Les abolitionnistes sont, comme leur nom l’indique, pour l’abolition de la prostitution. Ils et elles pensent que la prostitution, ceymal, et qu’il faut la combattre par tous les moyens. Les réglementaristes de leur côté, sont, la vie est bien faite, pour la réglementation de l’activité prostitutionnelle, c’est-à-dire pour que la prostitution soit reconnue comme une activité comme une autre, et soumise à cet titre à une réglementation de l’Etat.

 

Quant à l’Etat français, il n’interdit pas la prostitution. Mal lui en prendrait d’ailleurs, puisqu’actuellement, les personnes

qui se prostituent sont tenues de déclarer leurs revenus dans la case « Bénéfices Non Commerciaux ». Eh oui ! Pour Bercy, ton cul, c’est un bénéfice. En revanche, dans sa toute-puissante logique, l’Etat a proscrit le racolage actif (celui à base de « Eh mon joli, tu veux me chevaucher toute la nuit ? C’est 100€ la première demie-heure et au bout de quatre, t’as une image. »). Mais, plus étonnant, il a aussi proscrit le racolage passif (*). En gros, si tu as l’air d’une pute, tu te fais aligner.

 

Et c’est là que le bât blesse : ça ressemble à quoi, une pute ? Parce que si la minijupe et le minitop sont des critères distinctifs, il faudrait aligner la moitié des boîtes de France. Alors la Police a trouvé d’autres façons de déterminer si la meuf en bottes, là, au coin de la rue, elle tapine. Critère numéro un : si elle a des préservatifs dans son sac : elle tapine. Ce qui, hurlent les associations concernées, conduit de nombreuses prostituées à se promener sans préservatifs, et à mettre en danger leur santé.

 

Et puis, l’Etat a décidé que le proxénétisme, c’est-à-dire toute activité destinée à faciliter la prostitution d’autrui, était

illégal. Mais-mais-mais, pas à une contradiction près, et surtout parce qu’il a besoin de thunes, l’Etat a aussi décrété que le fait que le proxénétisme constituait un délit était « sans incidence sur son caractère imposable ». Tout à fait M’sieurs-Dames. Et donc les macs de France et de Navarre doivent s’acquitter de l’impôt sur le revenu dans la catégorie « Bénéfices Industriels et Commerciaux » puisqu’ils « spéculent sur le travail d’autrui ». Et puis, soyons fou, « le proxénète est par ailleurs redevable de la TVA sur l’ensemble des recettes encaissées par les personnes qui agissent sous sa dépendance ».

 

Normal. Tout cela est parfaitement cohérent.

 

 

La prostitution, c’est le symbole même de la domination et de l’exploitation des femmes par un système hétéro-patriarcal injuste et oppressif

A tes souhaits. Pour les abolitionnistes, la prostitution, c’est avant tout la marchandisation du corps humain, qui ne doit être acceptée sous aucun prétexte. Ainsi, l’intégrité corporelle est indissociable de la dignité de la personne humaine. Chaque être humain a le droit au respect de son corps et ce dernier doit être protégé, et maintenu en dehors de toute logique marchande. (Mais l’adoption de bébés cambodgiens, ça, on peut « marchandiser », no problem. Ahem.)

 

Les abolitionnistes pointent également du doigt le « genre de la prostitution » : dans leur grande majorité, ce sont des hommes qui achètent des « services prostitutionnels », et ce sont des femmes qui fournissent ces « services ». Et pour ces militant(e)s, cette situation est cohérente avec le reste de la réalité des femmes. En vrac et dans le désordre, citons un salaire en moyenne 31% inférieur à celui des hommes (ça, ça veut dire qu’il faut qu’une femme travaille jusqu’en avril de l’année suivante pour gagner ce que son conjoint touche en décembre) (2), 47 500 victimes de violences conjugales chaque année (130 par jour) (3), 75 000 victimes de viol chaque année (205 chaque jour) (4), etc. etc.

 

La prostitution serait donc à la fois le symbole et le révélateur de tout ce qui est détraqué de notre société lorsqu’il s’agit de la place des femmes.

 

Hostile une réglementation comme celle qui a eu lieu à Amsterdam, les abolitionnistes rappellent que la criminalité a

augmenté dans le quartier rouge de cette ville, au lieu de diminuer. En réalité, disent-ils et disent-elles, le seul motif justifiant la réglementation, ce sont les rentrées d’argent dans les caisses de l’Etat.

 

Ils et elles ne croient pas non plus que l’instauration de maisons closes permettrait aux prostituées une pratique plus encadré (usage de préservatifs, tests de dépistages de MST fréquents, cadence moins soutenue…). Au contraire, ils et elles mettent en avant des témoignages de prostituées espagnoles, officiant dans les maisons closes de l’autre côté des

Plus vite, plus fort, plus seul(e)...

Plus vite, plus fort, plus seul(e)…

Pyrénées. Le regroupement des filles en maisons closes et le fait de dépendre d’un(e) patron(ne) développe en réalité une logique de concurrence à caractère capitaliste. Les filles sont poussées à accepter de plus en plus de choses pour ne pas être « dépassées » par ce qu’acceptent d’une part leurs « collègues », et d’autre part les filles des autres maisons closes. Une concurrence se développe alors, et la prostitution devient soumise au « toujours plus » (plus violent, plus de passes) et au « toujours moins » (moins cher, moins de protections).

 

Par ailleurs, loin de faire disparaître la traite d’êtres humains, l’ouverture de maisons closes a laissé le champ libre aux réseaux mafieux, dont les filles prostituées prennent en charge les « prestations » qu’aucune maison close ne veut fournir. Ainsi, au lieu de s’améliorer, la situation de ces filles se serait même dégradée.

 

Enfin, aux personnes réclamant que la prostitution soit considérée comme un métier comme un autre, les abolitionnistes répondent par l’absurde : si la prostitution vaut n’importe quel métier, alors pourra-t-on se voir proposé ce travail par Pôle Emploi ? Sera-t-on obligée d’accepter, sous peine de radiation ? A quand des CAP prostitution pour former nos filles à ce métier ?

 

 Source : collectif Les jeunes pour l’abolition

 

 

(*) Abrogé à l’initiative d’Europe Ecologie Les Verts en mars 2013.

(1) Rapport du Sénat : Les politiques publiques et la prostitution. Rapport d’information sur l’activité de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes pour l’année 2000.

(2) Rapport de l’observatoire des inégalités : Les inégalités de salaire hommes-femmes : état des lieux, chiffres de janvier 2013.

(3) Rapport du Sénat : Violences au sein des couples (chiffres de 2007) :  Ce même rapport estime à 2 millions le nombre de femmes victimes actuellement de violence conjugales, soit une femme de 18-59 ans sur 10.

(4) En réalité, l’Enquête Nationale sur les Violences envers les Femmes en France de 2000 a estimé ce chiffre à 50 000 femmes de 20-59 ans. L’enquête INSEE sur les violences faites aux femmes de 2005-2006 fait état de 115 000 femmes de 18-59 ans. Bien qu’il ne corresponde pas exactement à la réalité, le chiffre de 75 000 est généralement retenu. Pour une explication plus complète, voir le blog « Pas de Justice, Pas de Paix« .

Cette année, j’ai rejoint l’Education Nationale. Mal préparée, voire pas préparée du tout, je me retrouve catapultée devant une trentaine d’élèves qui attendent de moi que je couvre leur programme de français. Oui, je suis lucide. Je me doute bien qu’ils et elles n’espèrent pas que les éveillent à la beauté du monde littéraire. Soyons réalistes : pour la plupart, s’ils et elles pouvaient être ailleurs, ils et elles ne se gêneraient pas. Mais que voulez-vous ma brave dame. Jules Ferry and co. ont rendu l’école obligatoire, et il faut bien que je justifie mon salaire. 😉

 

A chaque début d’heure, c’est le même rituel qui recommence, la même comédie, les jeux du cirque. Il s’agit de les persuader qu’ils et elles ont plus peur de moi que je n’ai peur d’elles et eux. A chaque fois que la musiquette retentit (il n’y a plus de sonneries maintenant. Un(e) grand(e) manitou a dû déclarer un jour que cela « créait une ambiance délétère non propice à l’épanouissement de l’apprenant. » C’est du Educ.-Nat. dans le texte, j’vous jure que les circulaires sont comme ça.) à chaque fois que ça sonne, donc, il faut m’efforcer de ne pas me faire manger.

 

Et le féminisme dans tout ça ? Ah, mes enfants. Les programmes de français sont un vrai bonheur à ce sujet. Pour les 5èmes, que j’ai en charge, les instructions officielles ne prévoient strictement aucune œuvre écrite par une femme. Aucune, zéro, nada, wallou. A croire que, du Moyen Age à la Renaissance, il n’y a pas une femme qui ait fait quelque chose de sa main et de son cerveau, dites donc. C’est-y pas merveilleux. Alors évidemment, comme on ne me demande pas mon avis, et qu’il faut bien que je me conforme au programme, je me plie de mauvaise grâce à ce surgissement de masculinisme dans ma vie quotidienne.

 

Je range dans au placard les œuvres de Christine de Pisan, Louise Labé, Pernette du Guillet, Marguerite de Navarre, et de toutes celles que des recherches plus poussées auraient pu me permettre de découvrir (parce qu’il faut bien avouer que moi aussi, je suis passée par l’école de la République, et que « de mon temps », les programmes n’étaient pas plus féminins qu’ils ne le sont à présent).

 

Bref, bref, je peuple l’imaginaire de ces collégien(ne)s (d’encore plus) de modèles masculins. Mais comme ça me court sérieusement sur le haricot, leur norme à la c*n, je m’efforce de faire de la résistance en sous-main. De la résistance quotidienne, quoi. Alors, lorsqu’on étudie le questionnaire de Proust, je précise que « la qualité que je désire chez un homme », pour les garçons hétérosexuels, s’applique à leurs amis. Comme ça je laisse la porte ouverte à une homosexualité normale et possible.

 

Et dans mes exercices et mes contrôles, ce sont des commandantes de bord qui viennent parler aux passagers, des mères et des sœurs qui réparent les voitures, des pères qui préparent à manger pour leurs enfants. Une goutte d’eau dans l’océan. J’ajoute aussi qu’« il a été décidé que les accords se feraient au masculin », et le premier ou la première qui me sort que « le masculin l’emporte sur le féminin », je le dézingue.

 

J’ai aussi prévu de leur faire remarquer lorsque tous les auteurs d’un groupement de textes sont des hommes, et de leur parler des auteures féminines. De souligner en quoi un certain texte est sexiste (et là, il y a de la matière). De leur expliquer en quoi la littérature ne décrit pas forcément la réalité en termes de relation hommes/femmes. D’aborder rapidement la question du racisme avec La Case de l’Oncle Tom et La Chanson de Roland.

 

Bref, je pousse de toutes mes forces contre une machine qui ne bouge pas, qui me résiste. J’essaye de planter de petites graines dans l’esprit de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes pour que, si d’aventure un(e) professeur(e) leur demandait de remplir à nouveau le questionnaire de Proust, ils et elles soient capables ne pas laisser les lignes « vos héroïnes dans la fiction » et « vos héroïnes dans l’histoire » désespérément vides.

 

P.S.: J’m’esscuze, Msieurs-Dames, mais j’ai à peine le temps de dormir en ce moment. Je vous rajoute les images plus tard, oke ?

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Big brother is watching youL’enseignement de l’histoire aux jeunes enfants est quelque chose qui me fascine depuis que j’ai lu 1984 de George Orwell. Dans ce récit de sciences fiction, le personnage principal découvre que le gouvernement manipule l’histoire qui est enseignée aux citoyen(ne)s pour la faire correspondre à ses buts politiques. A chaque nouvel objectif politique, l’histoire est réécrite, manipulée, tordue.

 

A ce stade de la lecture, selon vos goûts personnels, vous pensez à la France avant la Révolution française, au régime de Vichy, à la Chine de Mao ou au régime chinois actuel. Et la France du XXIème siècle, vous y avez pensé ?

 

Il suffit de regarder les programmes scolaires d’histoire et de feuilleter quelques manuels pour se rendre compte de l’ampleur des dégâts. A les lire, on a l’impression que l’histoire de France est du monde est une succession d’hommes formidables qui ont mené la France à la grande puissance qu’elle est aujourd’hui. La condition des femmes et le racisme des personnages historiques sont complètement occultés. Et moi, ça m’ennuie quand même vachement.

 

Attention, je ne dis pas qu’il y manipulation consciente. Je ne pense pas que nosthéorie du complot hommes et nos femmes politiques se soient un jour réunis dans un bureau pour établir une stratégie visant à nous faire croire 1/ que les femmes n’avaient pas d’importance et 2/ que Pétain n’était qu’une absurdité monstrueuse de racisme au milieu d’une France ouverte et tolérante.

 

Ce que je dis, en revanche, c’est que personne n’a eu l’air de faire un effort pour éviter le sexisme et le racisme qu’on observe aujourd’hui. En même temps, on ne peut pas leur en vouloir. Dans la langue française, la généralisation se fait au masculin : « Les Français étaient contre la guerrien-que-des-hommes-CIAre d’Algérie », « les Marocains ont beaucoup souffert » et HOP ! On a l’impression qu’il n’y avait pas un seul utérus dans le paysage. Une histoire d’hommes qui se battent (de façon virile. Nos soldats, c’pas des tapettes.) contre d’autre hommes ; une histoire écrite par des hommes et pour des… garçons et des filles. Blanc(he)s et pas Blanc(he)s et à qui on doit quand même la vérité. (Au passage, si les instituteurs et les institutrices de France et de Navarre pouvaient nous éviter le traditionnel : « Le masculin l’emporte sur le féminin » pour expliquer que la généralisation se fait au masculin, ça s’rait super sympa. Merci d’avance, z’êtes adorables.)

 

Je vais être honnête, je n’ai pas très envie de me lancer dans une justification théorique. Pour celles et ceux que ça intéresse, je conseille Pierre Bourdieu et Michel Foucault. L’un et l’autre montrent que l’école, loin d’être un ascenseur social, sert à reproduire le modèle en place. Ici, je voudrais juste vous donner quelques exemples, que vous pourrez enrichir à loisir à partir des programmes scolaires.

 

  • La démocratie grecque, ce modèle 

Dans le chapitre « civilisation ancienne », on nous explique que les Grecs Démocratie athénienne(hop ! que des hommes !), plusieurs siècles avant la Révolution française, fonctionnaient déjà de façon démocratique. Formidable ! Si on excepte le fait que les femmes grecques avaient les mêmes droits que les esclaves, c’est-à-dire à peu près aucun.

 

  • Les grands hommes de l’Antiquité : Alexandre ou Jules César

Kleopatra-VII.-Altes-Museum-Berlin1Le programme impose de retracer la vie d’un illustre empereur. Bon, alors suggérer Alexandre ou César, c’est pas mal. Et sinon, quelqu’un a pensé à Cléopâtre (VII, la plus connue) ? Une femme à la tête du Royaume d’Egypte pendant vingt ans, avant même la naissance de J.C., ça n’intéresse personne ?

 

 

 

  • La Révolution française abolit les privilèges et instaure la démocratie

 delacroix_la_liberte_guidant_le_peupleAh, ça, c’est bien. La Révolution française instaure le droit de vote universel et donc la démocratie. Sauf que, c’est marrant, « universel » dans ce cas, ça veut dire « masculin ». La vie est bien faite… En fait, la Révolution française donne le droit de vote à tous les hommes, mais il faut attendre 1944 pour que les femmes aient le droit de se rendre aux urnes. Evidemment, on ne le présente jamais comme ça. Dans l’esprit de tout le monde, le droit de vote des hommes, c’est le progrès, le standard, la norme. Le droit de vote des femmes, c’est presque normal qu’on ait attendu si longtemps pour l’avoir.

 De façon assez pratique, on oublie que la Suède a donné le droit de vote aux femmes dès 1718, et que la Nouvelle Zélande l’a accordé dès 1893. Pire, le Royaume de France, dans cet enthousiasme révolutionnaire qui le caractérisait, a supprimé en 1791 le droit que les femmes avaient (depuis le XIIème siècle dans certaines régions) de voter aux élections consulaires (gouvernements locaux).

 

  • Napoléon, génie français

Napoleon_in_His_StudyJe vais vous éviter un débat sur l’ensemble de l’œuvre de Napoléon. Je tiens seulement à signaler que l’esclavage fut aboli dans l’empire français en 1794 sous l’impulsion révolutionnaire de la fin de siècle. En qu’en 1802, c’est notre bon vieux Napoléon qui rétablit l’esclavage et la traite des Noir(e)s.

 Pour parenthèse, c’est aussi lui qui, en 1803 proclama l’interdiction des mariages interraciaux entre Noir(e)s et Blanc(he)s ou, pour citer la prose de l’époque « entre un blanc et une négresse ou entre un nègre et une blanche ». Son conseiller pour ce décret, Ambroise Régnier, est d’ailleurs enterré au Panthéon. C’est beau.

 

  • Jules Ferry, père de l’école gratuite, laïque et obligatoire

Ah ça, on ne pourra pas lui enlever. Même s’il est loin d’avoir été le seul, Jules Ferry a bien été le père des lois de 1882 220px-Jules_Ferry_by_Georges_Lafosseinstaurant l’école gratuite au niveau du primaire, laïque, et obligatoire entre 6 et 13 ans.

En revanche, ce qu’on oublie souvent de dire, c’est que Jules Ferry est celui qui a relancé la conquête de la Tunisie, qui a aboutie au Protectorat de 1881. C’est aussi lui qui a poussé à l’extension de la mainmise sur le Congo Brazzaville en 1883 et sur Madagascar la même année. Et c’est sous son impulsion qu’a été lancée la conquête de l’Annam et du Tonkin en Indochine, en 1885.

 

  • Victor Hugo, défenseur des droits de l’homme

Victor-HugoIl est en particulier célèbre pour s’être prononcé contre la peine de mort bien avant son abolition en 1981. Ce qui serait sympa, c’est de ne pas oublier que ce grand humaniste était aussi un grand partisan de la colonisation, et qu’il l’avait défendue sans équivoque dans un discours de 1879 à l’Assemblée : « Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. »

 

  • François Mitterrand, président de gauche

Et Charles de Gaulle, grand vilain oppresseur des peuples d’Algérie. Une nouvelle fois, je vais éviter de tomber dans des considérations purement politiques sur l’ensemble de leurs actions. Mais je vais quand même souligner qu’en 1954, c’est bien François Mitterrand, Ministre de l’Intérieur, qui déclare : « Voilà donc qu’un peu partout, d’un seul coup, se répand le bruit que l’Algérie est à feu et à sang. […] Faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? Eh bien Mitterrand-Tour-de-Francenon ! Cela ne sera pas, parce qu’il se trouve que l’Algérie, c’est la France. […] Telle est notre règle, non seulement parce que la Constitution nous l’impose, mais parce que cela est conforme à nos volontés. »

Voilà, donc l’Algérie, c’est la France, non seulement parce que c’est écrit dans nos textes de lois, rédigés par nous-mêmes (commode !), mais aussi parce que ça nous plaît bien.

 

 

Make this pledgeLe but de cette petite liste, que je pourrais continuer sur plusieurs pages, n’est pas de faire la chasse aux sorcières. C’est simplement de montrer que les choses ne sont pas si simples qu’on voudrait parfois nous faire croire. Que l’histoire ne s’écrit pas avec d’un côté les gentils, et de l’autre côté les méchants. D’abord parce que cela serait oublier les gentilles et les méchantes. Et ensuite parce que, même si c’est plus pratique d’asséner de grandes vérités à de jeunes esprits, en leur faisant croire que « c’est comme ça et pas autrement », le rôle de l’école dans une démocratie digne de ce nom, c’est quand même de former des esprits critiques. Et sur ce point, il me semble qu’il y a encore du travail…

 

 

A voir : programmes scolaires du collège datés de 2009. Pour parenthèse, depuis la création d’un Ministère chargée de l’Instruction Publique/Education Nationale, jamais une femme n’a été nommée à sa tête.

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Enquête en immersion – Réactions des élèves et ambiance au sein de l’institution après l’annonce de la disparition du directeur. 

Mercredi 04 avril. Insomnie. 02h07, un email d’Hervé Crès, directeur des études et de la scolarité : « Décès de Richard Descoings. » Pardon ?! Je parcours l’email rapidement : « A la communauté enseignante et étudiante de Sciences Po : J’ai la profonde tristesse de vous annoncer que Richard DESCOINGS est mort hier, mardi 3 avril 2012, à New York. Richard DESCOINGS y représentait l’Europe… bla, bla, bla …  réunion des grands leaders d’universités… bla bla bla… immense perte… bla bla bla… œuvre extraordinaire qui a profondément transformé Sciences Po. » 

Ce matin à Sciences Po, régnait l’atmosphère particulière des lendemains d’évènements exceptionnels : la mort de Michael Jackson, celle du pape. Celle de Richard Descoings. Personne ne savait de quoi d’ailleurs, et les esprits commençaient à s’échauffer. « Il a été retrouvé nu, sur son lit… » disait l’un. « A New York ! » ironisait l’autre. Et de continuer : « Décidément, il s’en passe des choses dans les hôtels de New York ces derniers temps ! » « La chambre était en désordre » ajoutait-on. « Oui, mais apparemment, cela serait dû aux mouvements du personnel qui tentait de le ranimer. » « Parce que tu prends le temps de déranger la pièce, toi, quand tu trouves quelqu’un inanimé ? » « Rien ne manquait dans sa chambre » objectait l’un. « Mais pourtant, son ordinateur portable et son téléphone ont été jetés par la fenêtre ! » s’exclamait l’autre. « Et on les a retrouvés sur le palier, quatre étages plus bas. » ajoutait un troisième. « Quoi ? Mais comment c’est possible ? »

Effectivement. Le sentiment qui domine, à Sciences Po, aujourd’hui, c’est la stupeur. L’incrédulité. Les militants s’interrogent. Cela faisait quatre mois qu’ils menaient une bagarre acharnée contre la distribution opaque de près de 300 000€ de « bonus annuel » à une douzaine de membres d’un « Comité exécutif » nommé et révoqué par le roi Richard, lui-même généreusement auto-rétribué à hauteur de 30 000€ mensuels. Ce matin, c’est un silence gêné qui fait place à la ferveur des derniers temps. « Ils s’en sortent bien, au ComEx ! » lâche finalement l’un d’entre eux. « Impossible de continuer, vu l’actualité. » « Mais bien sûr que si ! » rétorque l’autre. « On va juste laisser passer un peu de temps. » Peut-être. Il n’empêche. Chacun sent bien que ça ne sera plus pareil. La lutte était dirigée, arcboutée contre Descoings. C’était l’ennemi à faire plier. A présent, même si personne ne le dit, chacun sait bien que c’est cela qu’il va falloir reconstruire : un ennemi contre lequel se rassembler. Un militant sans ennemi, c’est comme un poisson sans bicyclette. Ca n’a aucun sens.   

Dans le hall d’entrée du 27 rue Saint-Guillaume, bâtiment principal, des tables sont illuminées de petites bougies rouges et blanches spontanément allumées par les étudiants. Des fleurs sont posées ça et là. Des mots s’accumulent. Des dessins de Richard Descoings, des photos, des slogans. Et autour des tables, des élèves, silencieux dans le brouhaha ambiant de ce hall immense. Seize ans que Descoings était à la tête de Sciences Po. La scolarité ne durant que cinq ans (ou huit pour quelques doctorants), tous n’ont connu que lui. La grande majorité n’a même entendu parler que de lui, à l’exception peut-être du fondateur de l’école, Emile Boutmy, et de Jacques Chapsal, tous deux ayant donné leur nom aux deux principaux amphithéâtres de la maison. Une maison dont le père vient de s’éteindre, et dont beaucoup d’enfants se sentent comme orphelins. Ils sont très peu nombreux, ceux qui n’avaient jamais eu l’occasion de parler à Descoings, ou au moins de le croiser. Il était très familier avec ses élèves, échangeant même avec eux sur Facebook, parfois par chat, lorsque son emploi du temps le lui permettait. « Il donnait toujours l’impression d’être très concerné par ce qu’il se passait dans nos vies d’étudiants. » se confie l’un. « Il y a exactement une semaine de cela, il prononçait un discours en hommage à Camille Barberet, une étudiante décédée. Tu te rends compte ? S’il avait su que ça serait son tour si rapidement… Qu’aujourd’hui, ce serait nous qui lui rendrions hommage… Quelle ironie… » s’émeut l’autre. « Je me demande s’il s’est posé la question… »

Sur le trottoir d’en face, BFM TV, France 2, I-Télé et Canal + ont installé leurs caméras. Des journalistes attendent, le micro à la main. « Mais qu’est-ce qu’elles fichent là ? Elles attendent quoi au juste ? Que Descoings sorte leur faire une déclaration ? » s’énerve un étudiant. Des affiches A4 édités par Le Monde sont accrochées à tous les poteaux à proximité de l’école : « Mort de Richard Descoings, directeur de Sciences Po. » Certains prennent ces poteaux en photo. « Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent encore ? » s’énerve à nouveau l’étudiant. Ils ne font pas partie de la famille. Qu’il la laisse donc porter le deuil en paix.

Un ancien étudiant d’un campus en région fulmine : « Et voilà ! Même en mourant il fait parler de lui ! Tu crois qu’ils auraient fait un tel ramdam si le directeur de Normal Sup était mort ? On sait même pas qui c’est ! Descoings, il ne vivait que pour l’image, le paraître, la médiatisation. Il en avait rien à taper de nous. C’est lui, lui et encore lui ! » Et d’ajouter : « Regarde, cette histoire de campus en région. Il les ouvre en série, il pond des campus comme les lapins font des enfants ! Il y a une belle inauguration, on parle de lui dans les médias, de la révolution Descoings, ça fait 10 minutes au JT, mais après, plus rien. On se tape des profs de merde, des programmes pas cohérents dans des locaux tout pourris, mais ça, Descoings il s’en fiche. Il a eu son quart d’heure de gloire, et il est déjà en train de plancher sur le prochain campus à ouvrir. »

Là-bas, à une table du « Basile », le café qui fait l’angle, véritable repaire de Sciences-Pistes, un pro- et un anti-Descoings s’écharpent. « Et la procédure d’entrée à Sciences Po pour les élèves de ZEP, c’était pas révolutionnaire, ça peut-être ? » « Et l’augmentation des frais de scolarité, qui n’ont servis qu’à augmenter les bonus du ComEx, c’était bien ça peut-être ? » « Et la professionnalisation des professeurs de Sciences Po ou lieu d’avoir de simples chargés de cours, c’est pas bien, ça peut-être ? » « Et la multiplication des filières de masters sans aucun suivi derrière, c’est bien ça, peut-être ? » Le tout avec cordialité et retenue. L’institution est en deuil tout de même et chacun ne peut que constater l’impact qu’ont eu les seize années de direction de Richard Descoings. Pro- ou Anti-, il ne laissait personne indifférent, et ne suscitait que des passions ou des haines, mais très peu d’entre-deux.

Il reste à espérer que le nouveau directeur déclenche moins de fureur, tout en suscitant autant d’admiration. L’avenir nous le dira.

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