A quelques pas de là…

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Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même.

Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien.

Je suis née en patrie féministe il y a dix ans. Dix ans. Joyeux anniversaire.

Le féminisme est une fièvre ; grandissante, prosélyte et incurable. Hélas.

Je suis à cette étape de mon féminisme où, depuis de long mois, j’en interroge le sens. A quoi me « sert »-il ? Je suis dans un état de rage quasi-permanent face aux oppressions systémiques vécues par mon sexe. Où que je regarde, de quelque côté que je me tourne, m’explosent au visage des inégalités flagrantes et insupportables. Essayez !

Santé : Les femmes présentant tous les symptômes de l’AVC reçoivent moins souvent que les hommes (32% contre 41%) le bon diagnostic, les médecins attribuant souvent ces symptômes à de simples migraines ou vertiges. Elles sont plus nombreuses que les hommes à renoncer aux soins médicaux (+/- 6 points).

Sport : Les footballeuses professionnelles françaises touchent en moyenne 96% de moins que leurs homologues masculins. Celles qui évoluent dans les grands clubs français touchent en moyenne 4000€/mois contre 75 000€ mensuels en moyenne pour leurs homologues masculins.

Culture : Seules 22% des récipiendaires des grands prix littéraires français sont des femmes. Elles ne représentent que 33% de la programmation théâtrale française.

Sexualité : Les femmes sont 52% à déclarer avoir « souvent » ou « parfois » eu des rapports sexuels pour faire plaisir à leur partenaire sans en avoir eu vraiment envie elles-mêmes, contre 25% des hommes.

 

Ad libitum. Ad nauseam. Je repense à d’autres luttes majeures pour les droits des êtres humains et aux siècles d’oppression, et je me dis qu’il se pourrait bien que celle-ci durât encore longtemps.

Dans mes bons jours, je me laisse entraîner par l’idée que le féminisme a toujours été une bataille contre son temps. On n’est jamais féministe pour des droits acquis, même si on doit en permanence à la fois gratter le mur de tout un système avec ses ongles pour espérer l’éroder, et simultanément garder avec vigilance et férocité les fragments décrochés contre celles et ceux qui, vautours, rôdent avec l’espoir de les remettre.

Dans mes bons jours, je pense que c’est parce que des rangs entiers de féministes sont mortes en terre patriarcale que d’autres se lèvent et vivent avec des chaînes moins lourdes à porter. Et peut-être, rang après rang, toutes ces féministes dont j’aurai été auront construit une société plus libre pour les femmes.

Souvent, je me sens si fatiguée.

Ces belles idées brisent contre des centaines de petits épuisements quotidiens : expliquer (« ça, c’est sexiste »), dénoncer (« ça, c’est sexiste »), interrompre et corriger (« ça, c’est sexiste »)… Le mur est là. Toujours là. Solide. Mes ongles saignent, mes yeux pleurent, et nos conquêtes me semblent des poussières.

En dix ans de mon féminisme, qu’est-ce qui a changé ? Les chiffres ne vacillent même pas (1) et, à part quelques unes de magazines (2) qui me laissent à penser qu’on occupe peut-être une place, je peine à identifier ne fût-ce qu’un bouleversement social d’ampleur, dont nous pourrions nous enorgueillir et qui nous servirait de marchepied. (J’ouvre ici une parenthèse pour donner mon avis sur une modification majeure, récente et langagière : en parlant désormais de « violences sexistes et sexuelles » en lieu et place de « violences faites aux femmes », j’estime qu’on occulte mieux le rapport de domination qui touche un sexe et en favorise un autre.)

2009-2019. Dix ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Moi. Le changement est en moi.

Commençons là : il est plus que temps de témoigner admiration et reconnaissance envers les féministes qui ont subi mes approximations, mes idées arrêtées et mes erreurs. Je dois à la patience de leur pédagogie le féminisme qui m’anime aujourd’hui, et que je m’efforce de maintenir inclusif en dépit de mon conditionnement social âgiste, classiste, grossophobe, homophobe, islamophobe, lesbophobe, raciste, transphobe, validiste… (3)

A 29 ans, mon féminisme me fournit la force jour après jour de devenir qui je veux être. Il est ce roc depuis lequel je refuse ce qui ne me convient pas et avance vers ce à quoi j’aspire.

Je porte moins de soutiens-gorges parce que ça n’a pas de sens et que je ne veux plus ; avec mon 90A, j’apprends doucement à embrasser cette nouvelle silhouette dans le miroir, à m’aimer, à être fière. J’ai fait des sports de combat « violents » (krav-maga et boxe thaïe) et je le proclame haut sans craindre d’effrayer. Je n’abdique pas ma liberté professionnelle. Je refuse les relations proches avec les personnes qui ne sont pas féministes, parce que c’est une base solide pour établir le respect de moi-même. Je ne perds pas de temps avec les personnes qui ne sont pas féministes ; « je séduis qui me séduit ». (4)

Mon féminisme me donne la force d’agir et d’aligner mes actes sur mes convictions. Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais il me défend d’abord moi. Moi, le respect auquel j’ai droit, toutes les choses auxquelles j’ai droit.

Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais même s’il ne « sert » qu’à moi, il en vaut la peine.

 

***

(1) https://www.ipsos.com/fr-fr/violences-sexuelles-pourquoi-les-stereotypes-persistent

(2) La nouvelle terreur féministe, Valeurs actuelles, mai 2019.

(3) Ordre alphabétique.

(4) Christiane Taubira : https://www.franceinter.fr/emissions/femmes-puissantes/femmes-puissantes-29-juin-2019

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Les droits des femmes, c’est mon gagne-pain. J’en fais à longueur de journée, et même encore après. Alors les histoires de harcèlement sexiste au travail, vous pensez si ça me connaît. Je sais nommer, définir, qualifier, je connais les textes de loi, le Code du Travail, la prévention, la répression.

Mais c’ui-là, je ne l’ai pas vu venir…

 

Que dit la loi ?

Pendant longtemps, on a considéré le harcèlement à l’égard des femmes au travail sous l’angle unique du harcèlement sexuel. En relevait « toute forme de pression exercée dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle ».

Heureusement, la législation a évolué. En premier lieu, elle a modifié le texte existant. Ainsi, relève désormais du harcèlement sexuel « le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression exercée dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte de nature sexuelle ».

La législation a également ajouté une interdiction supplémentaire. Sont désormais aussi interdits les « propos ou comportements à connotation sexuelle, répétés, qui soit portent atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent une situation intimidante, hostile ou offensante ». Une circulaire du 7 août 2012 du Ministère de la Justice précise le champ d’application de cette loi :

  • Propos ou comportements : paroles, gestes, envois ou remises de courriers ou d’objets, attitudes…
  • Répétés : commis à au moins deux reprises, sans délai maximal ou minimal entre les deux reprises
  • Portent atteinte à la dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant : ouvertement sexistes, grivois, obscènes et/ou homophobes, transphobes
  • Créent une situation intimidante, hostile ou offensante : ayant pour conséquence de rendre insupportable les conditions de vie, de travail ou d’hébergement de la victime

Le délit est constitué si ces paroles ou comportements sont effectués sans le consentement de la victime. La circulaire précise qu’un silence permanent face aux agissements ou une demande d’intervention auprès de la hiérarchie doit être considéré comme une absence de consentement. Il n’est donc pas nécessaire que la victime demande directement et explicitement à l’auteur de cesser.

 

Pendant ce temps, dans le royaume de Fort Fort Lointain…

Etant passionnée par les questions d’égalité femmes/hommes, j’ai eu l’occasion de discuter avec un copain de toutes les inégalités subies par les femmes, des attitudes du quotidien aux discriminations patentes.

Je lui expliquai donc que j’avais le sentiment que les femmes devaient en faire beaucoup plus pour obtenir la même reconnaissance que les hommes. Dans la sphère professionnelle par exemple, il est extrêmement fréquent que je voie des chefs désinvoltes, qui se permettent des approximations, un manque de préparation, etc. Dans le même temps, je constate que leurs adjointes bossent comme des dingues pour faire tourner la boutique et que, si elles osent une seule fois venir peu préparées ou faire preuve de poigne, tout le monde leur tombe dessus.

J’ajoutai à l’attention du dit copain qu’il fallait aussi tenir compte de tout le reste : l’intériorisation de la menace permanente que constituent les commentaires sexistes dégradants, le harcèlement de rue qui oblige, même dans les petites villes de province (je le sais, j’y habite !) à modifier son comportement…

Je précisai d’ailleurs que j’avais pu constater que les commentaires les plus sexistes ne venaient pas toujours des hommes…

Et au moment même où je disais cela, j’ai tout à coup eu une sorte de grand flash dans mon cerveau : ma supérieure hiérarchique directe (ma n+1) est une spécialiste en la matière. Par exemple, son supérieur à elle (mon n+2) a eu vent de mon travail par d’autres responsables avec lesquels je collabore. Il a fait savoir à ma supérieure qu’il appréciait mon travail et souhaitait que je puisse le tenir informé de la progression de mes dossiers.

Depuis, chaque fois qu’elle le peut, ma supérieure ricane que le n+2 ne voit pas assez « sa jolie responsable ». Il ne m’a « pas bien vue ». La situation doit la travailler parce qu’elle fait ce genre de commentaires extrêmement fréquemment. Et quand ce n’est pas lié à mon n+2, c’est pour expliquer la bonne collaboration que je peux avoir avec tel ou tel responsable de structure. Je leur ai « tapé dans l’oeil ».

Ce faisant, elle me réduit régulièrement à mon apparence. Mes efforts, mon travail passent ainsi au second plan. Je ne déploie plus de compétences professionnelles. Je ne suis plus la responsable de X et Y, qui a mené avec succès des négociations compliquées et est parvenue à faire avancer des dossiers importants. Non, tout cela disparaît. Je suis juste un physique, un truc qui se voit.

Et, tout à coup, second flash dans mon cerveau. Mais, mais… Ces propos répétés, ouvertement sexistes, qui portent atteinte à ma dignité en raison de leur caractère dégradant… cela porte un nom… Harcèlement sexuel.

 

C’est toujours plus facile à repérer lorsqu’il s’agit d’autrui, n’est-ce pas ?

Nous vivons à l’ère de la performance et sous le regard des autres. La productivité chiffrée est devenue la mesure de la valeur individuelle, les réseaux sociaux ont entraîné un vaste mouvement de mise en scène de soi et de comparaison accrue avec autrui.

Dans ce contexte, qu’en est-il des femmes, qui, à la différence des garçons que l’on éduque à la prise de risque, sont conditionnées très tôt à être de bonnes petites soldates dociles ?

 

Dans leur vie professionnelle…

Les femmes gagnent toujours, en moyenne, 455€ de moins que les hommes chaque mois. Cela revient à une perte de 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans. Le montant des retraites perçues par les femmes est toujours, en moyenne, de 671€ de moins que celui des retraites des hommes, et l’écart se creuse depuis 2004. Toutes situations confondues (jeunes, seniors, ayant des origines migratoires, n’en ayant pas, vivant dans l’Hexagone et dans les outre-mers), ce sont les femmes qui sont les plus pénalisées sur le marché de l’emploi.

Les femmes doivent en faire bien plus pour être reconnues, par autrui mais aussi par elles-mêmes. (Les études sur l’estime d’elles-même, dès très jeunes, des filles par rapport aux garçons sont à cet égard confondantes. Pour l’anecdote, l’ensemble des chef(fe)s de service de ma structure se sont vu proposé du coaching individuel. Je vous le donne en mille : sur neuf personnes, toutes les femmes sauf une ont accepté avec enthousiasme ; aucun homme n’a estimé en avoir besoin.)

Si une femme est trop autoritaire, elle sera qualifiée de harpie. Si elle est trop permissive, on trouvera qu’elle manque de capacités managériales. Trop proche de la direction, on l’accusera d’utiliser ses charmes. Trop distante, on lui reprochera de manquer de qualités humaines. Ambitieuse, on la verra comme un requin dont les dents rayent le plancher. Peu carriériste, on songera qu’elle gâche ses possibilités et on refusera de la prendre au sérieux. Qu’elle fixe des limites à sa présence en entreprise pour être plus disponible pour sa famille, et on la cataloguera comme n’étant pas fiable. Qu’elle ait simplement des enfants, et on verra leur existence comme une épée de Damoclès au-dessus de son investissement professionnel. Que son conjoint s’occupe des enfants, et on la verra comme une machine froide et son compagnon comme une créature entre le martyr des temps modernes et le castré façon Renaissance. Qu’elle ose seulement assister à une réunion sans l’avoir bien préparée : elle n’aura pas les épaules pour le poste.

 

Dans leur vie personnelle…

Les femmes ont acquis, de haute lutte, le droit à disposer de leur corps et à exercer ce droit par le biais de l’Interruption Volontaire de Grossesse. (Je passerai volontairement sur les fermetures massives de structures publiques, qui mettent en danger l’exercice effectif de ce droit.) En conséquence, la maternité est devenue largement choisie. Et puisque devenir mère est devenu un choix, les femmes ont à présent l’obligation de réussir aussi cet aspect-là de leur vie.

Il faut faire des enfants épanoui(e)s, auxquel(le)s on fixe des limites sans brider leur créativité, auxquel(le)s on propose des loisirs sans les transformer en machines. Il faut suivre leur scolarité sans leur mettre de pression excessive, les pousser sans les étouffer, leur donner le choix tout en les empêchant de prendre de mauvaises décisions. Il faut éduquer sans crier, faire attention à l’équilibre alimentaire. Et surtout, surtout, il faut être heureuse en tant que mère. Il faut aimer ses enfants par-dessus tout, se sacrifier de bonne grâce, ne jamais se plaindre de la charge qu’ils/elles font peser sur le quotidien et l’organisation. La mère parfaite est une mère qui se dévoue et qui sourit.

Les magazines féminins ont ajouté à cette pression-là celle de réussir son couple et, tant qu’à faire, sa vie sexuelle. Il faut baiser régulièrement, et jouir à chaque fois. Il faut essayer de nouvelles positions, de nouvelles pratiques, de nouveaux et nouvelles partenaires. Il faut réinventer son couple, avoir peur de la routine, partir en vacances, maigrir avant les vacances, s’entendre avec les ami(e)s de l’autre, avec sa famille.

 

MERDE.

Je revendique, au nom de toutes les femmes, le droit à être imparfaites et à faire des erreurs.

Au boulot, parfois, nous manquons de tact, nous nous laissons envahir par le flux des tâches à accomplir sans prioriser, nous arrivons sans être bien préparée, nous demandons à partir plus tôt pour aller chercher nos enfants à l’école, nous sommes en retard sur une tâche à accomplir, nous insistons lourdement pour obtenir une promotion, nous laissons passer une possibilité de promotion.

Dans notre couple, parfois, nous nous engueulons, nous sommes de mauvaise foi, nous nous laissons marcher sur les pieds, nous faisons l’amour un peu par habitude, nous ne jouissons pas, nous ne baisons plus, nous restons célibataires longtemps, nous nous accrochons à nos principes sans vouloir faire de compromis.

En tant que mères, parfois, nous laissons passer des comportements problématiques, nous sur-investissons la scolarité de nos enfants, nous imposons des règles rigides, nous crions, nous nous énervons, nous cuisinons des pâtes ou des conserves.

Nous faisons du mieux que nous pouvons, nous sommes humaines, nous échouons, nous tirons les leçons de nos échecs, nous nous excusons, nous tâchons de faire mieux la fois suivante, et la fois suivante, parfois nous réussissons, parfois nous ne réussissons pas. Nous naviguons à vue dans ce grand espace qu’est la vie, et nous réclamons simplement QU’ON NOUS LÂCHE LA GRAPPE.

Moi, les droits des femmes, c’est mon gagne-pain. Alors vous pensez bien qu’à l’annonce du premier gouvernement Philippe, j’étais toute frétillante. Le nom de l’heureuse élue ayant été annoncé, il est temps de regarder d’un peu plus près ce qu’elle nous prépare.

 

J’ai attendu le nom de la Ministre toute la journée d’hier. Je me rappelais encore des annonces du candidat Macron : « Je ferai de l’égalité femmes-hommes la cause nationale du quinquennat. Sans cela, on se prive de la force de notre société. » ; « Il y aura un Ministère plein et entier des droits des femmes. » 15h, bim-boum, comme au bac les résultats tombent. Marlène Schiappa est nommée Secrétaire d’Etat à l’égalité femmes/hommes. Habonbabon. Eh ben pour un Ministère de plein exercice, on repassera. C’est dommage, parce qu’il est déjà difficile de faire entendre que les droits de la moitié de l’humanité sont un sujet important, si en plus nous n’avons même pas droit à une Ministre pleine et entière, il va être encore plus compliqué de faire du bon travail.

Passons.

Mais alors, du coup, qu’est-ce qu’elle a dans le ventre, Marlène Schiappa ?

Son cheval de bataille : favoriser l’égalité professionnelle

Elle est la fondatrice du blog « Maman travaille », qui met en avant les difficultés rencontrées par les femmes qui ont une famille et une carrière professionnelle : culture du présentéisme, réunions tardives, difficultés pour trouver des places en crèches… Elle reprend à son compte l’expression « le plafond de mère », utilisée pour expliquer comment la maternité est un frein à la carrière professionnelle des femmes.

Tout cela est bel et bon et Marlène Schiappa soulève de vrais problèmes, de vrais freins. Certes, la société française, les entreprises et les administrations devraient être organisées de manière à prendre en charge partiellement la maternité, et ainsi en décharger les femmes. Cependant, raisonner comme cela laisse complètement de côté la question de la place des hommes dans la parentalité. De facto, les femmes prennent en charge la vaste majorité des tâches domestiques : 1h30 de plus par jour soit 10h30 de plus par semaine que les femmes n’ont pas pour elles, pour voir leurs ami(e)s, lire des livres, faire de la sculpture sur soie… Mais tant qu’on n’aura pas une discussion approfondie autour des conséquences de la parentalité (et non de la maternité), et donc tant qu’on ne réfléchira pas à une manière d’envisager la parentalité comme une charge qui pèse sur les deux membres du couple, et aux façons de répartir équitablement cette charge, on n’en sortira pas.

Conséquemment, les mesures d’Emmanuel Macron, basées sur le travail et les propositions de Schiappa, ne suffiront pas.

Marlène Schiappa veut par exemple créer un congé maternité unique pour toutes les femmes, quel que soit leur statut. C’est bien. Il est effectivement injuste qu’une commerçante soit moins protégée qu’une salariée. Cependant, là encore, on n’envisage l’enfant que sous l’angle du poids qu’il fait peser sur la mère, que l’on tente de soulager, au lieu de réfléchir à l’implication des pères. 

Il aurait été intéressant de réfléchir aussi, en plus, en même temps, à des mesures destinées à favoriser le congé paternité : en le rémunérant mieux, en créant un arsenal législatif et juridique protecteur, pour garantir le retour des hommes dans l’entreprise après le congé et interdire les discriminations sur cette base, voire en le rendant obligatoire, dans une certaine mesure et sous certaines conditions.

De même, il est indispensable de s’intéresser aux scandaleux écarts de salaires qui subsistent encore (les femmes gagnent en moyenne 455€ de moins que les hommes chaque mois, soit 235 000€ à la fin d’une carrière professionnelle). La proposition de l’équipe En Marche, menée sur ce sujet par Schiappa, consiste à effectuer des contrôles aléatoires dans les entreprises, pour vérifier que les salaires sont égaux pour les hommes et les femmes, à compétences égales.

Il faut croire que la dite équipe ne s’est pas suffisamment penchée sur le problème des écarts de salaires. En effet, seule une dizaine de pourcentage de l’écart est due à une discrimination pure : à postes et compétences égales, les femmes sont moins payées. Mais la plus grosse partie de l’écart est due à d’autres facteurs (sur ce sujet, voir mon article précédent : L’intersectionnalité ou le piège de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes). Dans leur majorité, les contrôles ne donneront rien. On dépensera beaucoup d’argent public pour constater que le problème est ailleurs : dans l’éducation des enfants, dans les stéréotypes qu’on continue à ingurgiter et à transmettre.

Ainsi, tant qu’on ne s’attaquera pas frontalement à la formation des professionnel(le)s en contact avec les enfants (éducation nationale, accueils collectifs de mineurs, centres de loisirs, conseillers et conseillères d’orientation, BAFA, etc.), on continuera à se heurter aux mêmes problèmes.

Mouvement des élu(e)s français(es) pour l’égalité

Avec d’autres élues, Marlène Schiappa a fondé le Mouvement des élu(e)s français(es) pour l’égalité.

Parce que nous pensons que c’est à l’échelon local que nous pouvons agir pour l’égalité, lutter contre les discriminations, les inégalités, les stéréotypes; mais aussi le déterminisme social, la victimisation et le communautarisme qui pèsent parfois dans nos milieux.

La victimisation et le communautarisme ? La « victimisation », tu veux dire comme dans les enquêtes faites à échéances régulières par le Ministère de l’Intérieur, et qui nous montrent bien à quel point les chiffres des violences faites aux femmes baissent peu : chaque année, on recense 118 meurtres en raison de violences conjugales, 223 000 victimes de violences par leur partenaire de vie, 84 000 viols ou tentatives. Chaque année.

Et le communautarisme ? Ah, tu veux sans doute parler de ces affreux musulmans qui oppressent leurs femmes alors que nouzot’, non-musulman(e)s, on ne le fait pas, comme le montrent bien les chiffres qui précèdent. Comme dit l’autre : « Une femme qui gagne 20% de moins, qui subit le sexisme et qu’on assimile encore aux tâches ménagères doit avoir les cheveux libres !« 

Et sur le fond ? Éducation aux stéréotypes et à l’égalité

Le combat en faveur des droits des femmes est difficile et long, parce qu’à la racine des nombreux problèmes évoqués jusqu’à présent, se trouvent des questions fondamentales, de culture de société. Ce n’est que par l’éducation à l’égalité, à l’émancipation des stéréotypes qu’on permettra aux jeunes de construire une vie qui ressemble un peu plus à ce qu’ils/elles veulent, et un peu moins à ce qu’ils/elles croient qu’ils/elles devraient faire.

Et sur le volet des stéréotypes, on ne peut pas dire que Marlène Schiappa parte sans handicap. En 2011, elle a publié aux éditions « La Musardine » un livre ayant pour titre Osez l’amour des femmes rondes. DariaMarx fait une analyse détaillé du tissu de clichés insultants que constitue ce livre. Pour ma part, je me contenterais de citer un extrait de son article :

–       Ne vous goinfrez pas en public. On mangera une sucette, pour rappeler l’aspect phallique du geste, mais pas un sandwich, qui pourrait faire penser à  votre indélicate surcharge pondérale.

–       Dansez, mais seulement si vous savez. Inutile d’essayer d’imiter vos copines minces qui se trémoussent sans avoir pris de leçons. Vous auriez l’air d’un tas. Prenez des cours de salsa, par exemple, car sinon, vous risqueriez  « d’incarner l’absence de maîtrise de soi »

–       Ne vous ruez pas sur la bouffe comme une candidate de Koh Lanta après un jeune forcé. C’est bien connu, les grosses ingurgitent des tonnes de nourriture en public, et cela sans aucune retenue. Sachez vous tenir, merde ! L’auteure vous conseille de « ne pas prendre de dessert si personne d’autre n’en prend à votre table » et surtout « de ne pas demander de doggy bag » (?!)

–       Mentez sur votre poids quand vous draguez en ligne ! Mais pas trop ! Juste ce qu’il faut pour attirer un maximum de mecs ! Vous vous arrangerez  avec la vérité une fois le temps du rendez-vous arrivé ! Si vous avouiez votre vrai tonnage, personne ne voudrait de vous, bien sûr.

–       Soyez drôles, mais pas trop. La femme grosse a l’obligation d’être marrante, mais ne doit pas oublier que sa priorité doit toujours rester sa soumission totale à l’homme. Elle préfèrera donc rire aux blagues pourries de son compagnon plutôt que de se lancer dans un récital de vannes. […]

–       On suit la mode, mais pas trop. Parce que soyons honnêtes, les grosses ne peuvent pas tout mettre. Contentez vous donc de mettre une jolie broche, d’accessoiriser.

Le blog FauteusesDeTrouble complète l’analyse :

[L]a deuxième partie de l’ouvrage se fonde sur le syllogisme, plutôt contestable, que la grosse est grosse parce qu’elle est épicurienne, et que, très logiquement, si elle aime bouffer, elle aime aussi baiser. CQFD. C’est pourquoi elle sera bonne au lit et en cuisine : on trouve alors des recettes de cuisine à côté de recettes de fellation. Edifiant.

Euh… Vraiment ? Vraiment ?

Que dire ? « Bienvenue, madame la Secrétaire d’Etat à l’égalité femmes/hommes » ?

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Les inégalités de salaire entre les femmes et les hommes sont souvent pensées en terme de pourcentages, et en termes de possibilité pour les femmes de mener de front leur vie de mère et leur vie professionnelle. Mais quelle place accorde-t-on aux hommes, dans cette réflexion ?

 

Lorsque je parle des inégalités qui existent entre les femmes et les hommes, le sujet le plus consensuel est inévitablement celui des différences de salaire : « KEUHA ? Les hommes gagnent 23% de plus que les femmes en moyenne ? Mais c’est énaurme ! ». Oui.

 

En général, là-dessus, j’aime bien ajouter, l’air de rien, ce que ça donne en euros sonnants et trébuchants. En effet, les commentateurs et commentatrices de tout poil peuvent se permettre de dire et redire que « l’écart est de 23% » : c’est pratiquement indolore, ça reste très flou. On se dit que ça doit sûrement sans doute faire beaucoup (enfin, on suppose). Mais ça reste surtout très abstrait. Du coup, quand je balance que cela représente un écart moyen de 455€ mensuels, soit environ 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans, en général, les cris d’orfraies montent dans les aigus : « HEIN ? », suivi de l’inévitable : « Mécépapossib. »

 

J’vous explique…

C’est à ce moment-là que j’entame mon discours, bien rodé, visant à expliquer ce qui se cache derrière ce chiffre démentiel. Un pourcentage de cet écart relève de la pure discrimination : à poste et compétences égales, les femmes sont moins bien payées que les hommes. Le reste de l’écart s’explique par la présence massive des femmes parmi les employé(e)s à temps partiel subi (elles sont trois fois plus nombreuses que les hommes), leur propension massive à interrompre ou réduire leur activité à l’arrivée d’un enfant (une mère sur deux, contre un père sur neuf), et leurs « choix » de carrière (87% de femmes parmi les infirmier(e)s, 10% de femmes parmi les neurochirurgien(ne)s).

 

En général, à ce stade de l’explication tout le monde soupire : « Ouf. Nous, on n’est pas discriminées, on est les égales des hommes, et d’ailleurs, nous, on bosse, c’est même grâce à ça qu’on peut assister à la présentation de la petite jeune qui vient nous parler d’égalité. Hé, nous, l’égalité, c’est bon. »

 

C’est vrai. Lorsqu’il y a des femmes dans l’assistance à laquelle je m’adresse, ce sont surtout des femmes qui travaillent, qui ont « des responsabilités », comme on dit (comme si les employées hors postes d’encadrement n’avaient aucune responsabilités, bref).

 

Ces femmes auxquelles je m’adresse ont les moyens de sous-traiter la fonction « féminine » et/ou la fonction « maternelle ». Pour le dire autrement, ce sont souvent des femmes qui salarient d’autres femmes pour s’occuper des tâches domestiques et/ou de leurs enfants. Ces dernières assurent donc la subsistance de leur propre famille en s’occupant de la famille des autres.

 

Et c’est pratique ! Il y a donc énormément de femmes qui s’occupent des enfants (des leurs ou de ceux des autres). Cela conforte le stéréotype selon lequel s’occuper d’enfants est une activité typiquement féminine. En échange, l’existence de ce stéréotype permet à certaines femmes de percevoir une rémunération pour s’occuper des enfants des autres. En quelque sorte, certaines femmes sans qualification valable sur le marché du travail peuvent monnayer le fait d’être une femme : elles acceptent le stéréotype comme quelque chose de valorisant, et elles transforment le  stéréotype  en une compétence professionnelle rémunérée.

 

Du coup, au lieu de partager équitablement les tâches domestiques entre les hommes et les femmes, on continue à les faire porter majoritairement sur les femmes. On entretient le stéréotype mais on déplace le problème : d’une question de genre (les femmes/les hommes), cela devient une question de classe sociale. Les femmes les plus pauvres prennent en charge les activités typiquement  féminines (le soin aux enfants) pour que les femmes les plus riches puissent avoir une activité hors de la sphère domestique et faire éclater le plafond de verre. (Ou bosser deux fois plus pour tenter de le fendiller, bref.)

 

Oui mais ce fonctionnement, il n’arrange pas nos affaires de stéréotypes. Dans ce système, les hommes ne sont jamais impliqués, ils ne sont jamais concernés par la question domestique.

 

Petit point de vocabulaire : le fait de réfléchir aux questions qui se trouvent au croisement de plusieurs problèmes (ici : le genre et la classe sociale) s’appelle l’intersectionnalité. C’est compliqué, parce que ça demande de sortir de son expérience (pour moi, l’expérience d’une fille blanche de la classe moyenne) pour prendre en compte les expériences d’autres femmes, dont on n’a souvent qu’une idée très vague.

 

Mais penser les choses de manière intersectionnelle (ici : penser l’égalité salariale en prenant en compte à la fois la question hommes/femmes mais aussi la question pauvres/riches), c’est le seul moyen d’éviter de déplacer les inégalités et de sortir de ce système par le haut. 🙂

Regardées par des millions de gens chaque année, les pratiques sexuelles figurant dans les vidéos porno sont devenues bien plus que l’expression de fantasmes masculins : elles constituent une nouvelle forme de norme. Pendant ce temps, les actrices porno retournent à la prostitution de rue, illégale et violente.

 

 

« Le porno, c’est de la prostitution filmée. » C’est ainsi que Ran Gavrieli commence son allocution d’une quinzaine de minutes intitulée « Pourquoi j’ai arrêté de regarder du porno ? ».

 

 

Le porno est l’épine dans le pied des féministes qui, comme pour la prostitution, ont du mal à concilier libération sexuelle, capacité à choisir, à décider de sa sexualité, et indépendance financière d’une part, et d’autre part refus de l’objectification du corps humain et lutte pour une égalité de pouvoir entre femmes et hommes.

 

 

Or qu’est-ce que la prostitution si ce n’est la cristallisation des dysfonctionnements d’un système

 

patriarcal qui oppose les femmes respectables et les s*lopes qui couchent à droite, à gauche ? D’un système qui crée de toutes pièces la notion de « besoins » pour parler du désir sexuel des hommes ? Qui place majoritairement les hommes (blancs) à des postes où ils décident et les femmes sous leur autorité hiérarchique ? Cela étant, l’activité pornographique, c’est aussi la garantie d’une indépendance financière pour des femmes souvent sans qualification, issues des classes sociales inférieures. C’est aussi un usage flagrant du droit à disposer de son corps.[1] Comme le disent poétiquement les militantes pour le droit à l’IVG : « Mon corps, mon choix, ta gueule. »

 

Au lieu d’entrer dans ce débat et de tâcher de déterminer une fois pour toutes si « la prostitution, c’est bien » ou « le porno, c’est mal », examinons plutôt les valeurs et les messages culturels véhiculés par l’industrie pornographique.

 

La promotion d’une certaine forme de rapports sexuels

Tout d’abord, il faut souligner que ce secteur multi-milliardaire (52 milliards d’euros dans le monde en 2002[2]) s’adresse historiquement et majoritairement à un public masculin. C’est donc largement à partir de leurs fantasmes que se sont structurés les codes pornographiques. Est sexuel ce qui peut susciter le désir masculin, y compris les situations où les femmes acceptent un rapport sexuel sous la contrainte, par obligation, par surprise : pour payer un service (taxi, plomberie), récupérer un objet leur appartenant, satisfaire un employeur et éviter le licenciement…[3]

 

En outre, est sexuel tout ce qui a rapport avec la pénétration (buccale, vaginale, anale). Gavrieli dit que « le porno, c’est du sexe sans les mains ». Les caresses, les baisers, les éléments de sensualité qui connectent deux personnes au-delà de leurs seules parties génitales sont largement absentes des vidéos porno. Contrairement à l’imagination individuelle, qui a souvent besoin de se représenter dans un endroit, dans des circonstances particulières au cours desquelles tout bascule, dans le porno, il n’y a pas de réponses aux questions « où ? » et « comment ? ». Seules les réponses aux « quoi ? » importent. Le déroulement d’une vidéo porno est donc très ritualisé : fellation, pénétration, éjaculation de l’homme à l’extérieur du corps de la femme (il faut qu’elle se voie). L’éjaculation devient donc la finalité de l’acte sexuel, sa raison d’être. Le plaisir éventuel de la femme est accessoire. Elle n’est qu’un moyen conduisant à la jouissance de l’homme.

 

Des normes à suivre pour les filles et les garçons

La fille y a donc une fonction de pourvoyeuse passive. Toute forme d’envie personnelle qui n’aurait pas pour finalité immédiate le plaisir de l’homme n’existe pas. Le garçon, quant à lui, voit sa valeur déterminée par ses performances sexuelles, et plus particulièrement par la taille de son pénis et la durée de son érection. Toute forme de sensualité, d’émotion, d’attention à l’autre est exclue.

 

Or la courte vidéo porno de quelques minutes est devenue largement accessible à n’importe quelle personne équipée d’une connexion internet. L’industrie pornographique, de par son volume de production et par son accessibilité, n’est plus seulement vectrice de fantasmes s’adressant à un public masculin restreint. Elle est devenue un produit culturel (au sens de la culture commune) influençant la psyché collective. Elle agit par elle-même et en influençant des vecteurs non-pornographiques : industrie cinématographique classique, romans, publicité, qui reprennent certains de ses codes. Cinquante nuances de Grey est l’exemple le plus flagrant de cette influence du porno.

 

Cette industrie est aussi devenue un vecteur d’informations pour les adolescent(e)s peu désireux et désireuses de parler de sexualité avec leurs parents avant leur première fois ou au début de leur vie sexuelle. D’une industrie transgressant les normes pour entrer dans le domaine du fantasme, elle est devenue la norme pour toute une génération.

 

Cela conduit régulièrement les adolescentes à se demander si elles doivent céder à la pression sexuelle de leur partenaire pour éviter la rupture, ou à accepter que leurs ébats soient filmés, photographiés, enregistrés sous une forme ou une autre, quitte à voir ces enregistrements être partagés avec d’autres, y compris sur internet. Par ailleurs, des adolescents sont assaillis par des doutes sur leur valeur propre et sur leur aptitude à être en couple et à faire durer une relation s’ils ne sont pas capables des performances des acteurs porno. Certains adoptent mécaniquement leurs attitudes, même si elles ne correspondent pas à leurs désirs propres, persuadés que « c’est comme ça qu’on fait. »

 

Un manque d’informations, à la maison et à l’école

Difficile de contrer ces modèles pornographiques quand, au mieux, les parents se contentent d’un : « Le porno, ce n’est pas la vraie vie » énergique et convaincu, mais finalement peu explicite : à quoi ressenble-t-elle alors, la vraie vie ? Qui prend aujourd’hui la responsabilité d’infliger à son adolescent(e) mal à l’aise une discussion sur le sujet ? Ce n’est pas l’école, qui n’envisage la sexualité que sous l’angle reproductif (étude des appareils reproducteurs humains) ou de santé publique, au mieux (prévention des IST, contraception).

 

Quels parents disent à leur fille : « Tu sais, ce qui est important, c’est que toi tu prennes du plaisir, et que tu puisses demander ce qui te fait plaisir. » ? Quels parents disent à leur garçon : « En fait, au début de ta vie sexuelle, tu éjaculeras vite. C’est normal, et ce n’est pas la fin du rapport, si toi et elle avez encore envie. Et puis la taille n’a franchement pas beaucoup d’importance, parce que les filles sont surtout sensibles au niveau du clitoris, pas du vagin. » ? Au lieu de dire aux unes « Ne tombe pas enceinte ! » et aux autres « N’attrape pas le SIDA ! », pourquoi ne pas leur dire : « Un rapport, ça peut être des caresses mutuelles et des baisers, si vous en avez envie. Parfois, un rapport, c’est une pénétration. Tu peux arrêter quand tu veux, si tu veux. Parfois l’homme a jouit, parfois non. » ?

 

Des films porno à la prostitution (et vice versa)

Au-delà de la question adolescente (qui, ne nous leurrons pas, est destinée à devenir une question adulte dépassant la seule sphère sexuelle et influençant les rapports hommes/femmes), le visionnage de films porno est aussi problématique parce qu’il encourage toute l’industrie du sexe : là où il y a une demande, il y a une offre. Chaque clic sur des vidéos présentant des pratiques « hard » génère des revenus, et se traduit par le tournage d’autres films présentant des pratiques « hard ».

 

De plus, l’activité pornographique n’est qu’une des facettes du travail du sexe, qui comprend aussi les massages « avec finition », la prostitution sur internet ou par téléphone, le strip-tease, la prostitution de rue… « Le porno, c’est de la prostitution filmée », dont les seuls avantages comparatifs sont ceux du salariat : cachets, fiches de paye, cotisation retraite. Mais les carrières pornographiques ne durent pas, et combien d’acteurs et surtout d’actrices continuent à vendre du sexe ?

 

Peu d’études existent qui étudient la circulation des travailleuses du sexe, des plateaux de la pornographie à la rue de la prostitution. L’une d’elle, effectuée par Diaz-Benitez, a montré comment les acteurs et actrices porno brésilien(ne)s étaient parfois recruté(e)s dans la rue, dans les secteurs de prostitution.[4] Par ailleurs, Poulin explique que, dans une étude de 1998, près de la moitié des prostituées interviewées avaient participé à une production pornographique. Plus alarmant, dans une autre étude, près de 40% des prostituées interviewées avaient figuré dans un porno quand elles étaient enfants.[5]

 

Le porno ne fonctionne donc pas en circuit clos, mais n’est qu’une étape dans la vie de travailleuses du sexe qui peuvent passer de la pornographie infantile à la prostitution adolescente, tourner dans un film porno puis se faire embaucher dans un bar de strip-tease, être licenciée et retourner se prostituer dans la rue.

 

Or d’après diverses études, entre 85% et 90% des prostituées sont soumises à un proxénète, et leurs conditions de vie et de travail peuvent être alarmantes. Quelques chiffres, extraits d’études diverses[6] :

  • Parmi les prostituées de rue interviewées en Angleterre, près de 9 sur 10 ont été victimes de violence durant les douze derniers mois
  • Parmi les prostituées interviewées à Minneapolis (Etats-Unis), près de 8 sur 10 ont été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en moyenne 49 fois par an
  • Parmi les suicides rapportés par les hôpitaux américains, près de 1 sur 6 concerne une prostituée
  • Les femmes et les filles prostituées au Canada connaissent un taux de mortalité 40 fois supérieur à la moyenne nationale

 

calme mer phareDevant un tel constat, peut-être pourrions-nous, collectivement autant qu’individuellement, choisir de ne plus alimenter ces représentations culturelles dommageables aux filles comme aux garçons, et tâcher de puiser l’érotisme et l’excitation dans une forme de fiction qui n’alimente pas le secteur le plus brutal de l’économie mondiale.

 

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Sources :

[1] Overall C. (1992), What’s wrong with Prostitution? Evaluatinf Sex Work, Signs, vol. 17, n°4, 704-724

[2] Dusch S. (2002), Le trafic d’êtres humains, Paris, PUF

[3] Rappelons que le Code pénal (article 222-23) définit « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise » comme un viol.

[4] Díaz-Benítez, M. E. (2013), Espaces multiples : penser la pornographie depuis ses lieux de production, Brésil(s) vol. 3 : http://bresils.revues.org/

[5] Respectivement : Farley M. et Barkan H. (1998), Prostitution, violence and posttraumatic stress discorder, Women & Health, vol. 27, n° 3, 37-49 et Silbert M. et Pines A.M. (1984), Pornography and sexual abuse of women, Sex Roles, vol. 10, n° 11-12, 857-868, cités par Poulin R. (2003), Prostitution, crime organisé et marchandisation, Revue Tiers Monde, vol.4, n° 176, p. 735-769 : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2003-4-page-735.htm

[6] Chiffres cités par Poulin R. (2003), Prostitution, crime organisé et marchandisation, Revue Tiers Monde, vol.4, n° 176, p. 735-769 : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2003-4-page-735.htm

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Cette semaine, le site internet Jezebel a publié sur son site internet les photos non retouchées du shooting de la chanteuse Mariah Carey (interprète de la chanson « Touch My Body », d’où le jeu de mots. Quel talent.) par le photographe Terry Richardson.

Il m’a semblé intéressant de les republier ici.

Quelques remarques au sujet de ces clichés. D’abord, Mariah Carey a quarante-quatre ans, et elle a accouché de jumeaux en 2011. Aux yeux de n’importe qui, ses photos non retouchées montreraient donc un corps parfaitement normal, à l’exception peut-être de son visage, qui semble avoir subi quelques liftings et autres injections de botox. Mais dans la société malade qui est la nôtre, une femme de quarante-quatre ans ayant accouché de jumeaux doit présenter à la face du monde un corps mince, bronzé et ferme, que la plupart des jeunes femmes d’une vingtaine d’années ne possède même pas.

Le cas de Terry Richardson est également problématique. L’homme qui pose avec elle sur la dernière photo est l’un des photographes les plus puissants de l’industrie de la mode. Il a travaillé pour Yves Saint-Laurent, Jimmy Choo, Miu Miu, Marc Jacobs, Tom Ford, pris des photos publiées dans Vogue, Vanity Fair, Harper’s Bazaar, réalisé les clips de chansons de Beyoncé, Miley Cyrus, Lady Gaga et Taylor Swift ; la liste est longue.

Son « style » a longtemps porté l’étiquette « soft porn », « porno doux », en raison de la proximité de son « art » avec des clichés pornographiques. Cependant, récemment, plusieurs mannequins inconnues du grand public ont pris la parole pour dénoncer un comportement déplacé et des agressions sexuelles pendant les shootings. Charlotte Waters a d’abord publié son histoire anonymement sur un forum, avant, devant l’ampleur prise par les évènements, de décider de révéler son identité et de confirmer son histoire dans les médias.

Il a mis son pouce dans ma bouche, ce que j’ai trouvé bizarre, mais je n’ai pas relevé. Ensuite, il s’est reculé et m’a demandé de me déshabiller. J’étais venue en sachant qu’il y aurait des clichés de nu, donc à ce moment-là, j’étais toujours parfaitement à l’aise. […] Son assistante et lui me faisaient beaucoup de compliments, ce qui était un peu différent de mes autres expériences [de modèle photo]. […] Avec le recul, il est évident que Richardson faisait des efforts pour que la jeune fille de 19 ans que j’étais se sente incroyable, spéciale. Mes vêtements ont fini par être tous enlevés, et il prenait toujours des photos. Ensuite, il s’est approché et m’a demandé de tenir la ceinture de son pantalon, pendant qu’il prenait des photos avec l’appareil dirigé vers le bas. A ce moment-là, les choses ont commencé à aller dans la mauvaise direction, mais j’avais toujours confiance en lui, donc je me suis contentée de faire ce qu’il me disait. Mais ensuite, il m’a demandé de déboutonner son pantalon, il a sorti son pénis, et les choses ont empiré après ça. J’avais l’impression que j’étais déjà allée trop loin et que je ne pouvais plus partir, ce qui semble fou, mais j’avais la mentalité d’une jeune fille de 19 ans. […] J’étais complètement paralysée et terrifiée. […] Une fois son pénis sorti, il a pris des photos en me demandant de le tenir. Ensuite, nous sommes allés sur le canapé, il m’a fait poser dos à lui et je l’ai littéralement senti s’approcher et lécher mes fesses. […] Il me léchait et son assistante s’est approchée et a commencé à prendre des photos. […] Il m’a dit de pratiquer sur lui une fellation. Il a commencé à m’embrasser avec agressivité. […] Il me donnait des ordres : « OK, presse mes couilles », « OK, mets ma b*te dans ta bouche », « OK maintenant embrasse-moi. » […] Il a éjaculé sur mon visage. […] Son assistante se tenait juste à côté.

Jamie Peck, qui avait elle aussi 19 ans à l’époque, a également pris la parole pour dénoncer des choses similaires.

Je lui ai dit que j’avais mes règles, et que je voulais garder mes sous-vêtements, et il m’a demandé d’enlever mon tampon pour qu’il puisse jouer avec. […] J’ai poliment décliné son offre de faire du thé avec mon tampon sanguinolent. C’est là qu’il a décidé, comme ça, de se déshabiller. […] « Pourquoi tu ne prendrais pas des photos de moi ? » m’a-t-il demandé. […] Je ne suis pas sûre de la façon dont il s’y est pris pour m’amener sur le canapé, mais à un moment, il a suggéré, avec insistance, que je touche son pénis terrifiant. […] J’ai probablement mentionné mes partiels, parce qu’il m’a dit : « Si tu me fais jouir, tu auras un 20/20. » Alors je l’ai fait ! Assez vite, j’ajouterais. J’en avais partout sur la main gauche. Son assistante m’a tendu une serviette.

D’autres témoignages sont venus corroborer ces premiers. Des jeunes modèles photos sans expériences, terrifiées et impressionnées par ce monstre de la mode, qui n’ont pas osé dire non parce que la balance du pouvoir ne penchait pas dans leur sens.

Au début, il m’a demandé de me masturber, et m’a demandé des choses qui m’ont vraiment perturbée. Il a dit que ce n’était pas du porno, parce que les photos étaient inanimées. […]  Ses assistants étaient là : « Tu penses que toutes ces célébrités feraient des photos avec lui s’il faisait du porno ? » Finalement, il m’a fait me baisser et pratiquer une fellation et a pris des photos de lui-même éjaculant sur mon visage, ce que je n’avais jamais fait de ma vie, et quand je suis allée dans la salle de bain me nettoyer, je pouvais l’entendre plaisanter avec ses assistants à propos de ce qui venait de se passer.

Une mannequin nommée Emma Appleton a même posté sur Twitter un message provenant de Terry Richardson dans lequel il lui propose un shooting pour Vogue en échange de relations sexuelles. La porte-parole du photographe a assuré que le message était un faux.

Ce furent enfin au tour de voix connues de s’élever : Sarah Ziff, ancien mannequin, puis surtout Rie Rasmussen, ancien mannequin devenue réalisatrice. Cette dernière a en effet interpellé Richardson en public, pendant une fête donnée à l’occasion de la Fashion Week de Paris. Elle le narre dans The Guardian :

Je lui ai dit : « Ce que tu fais est complètement dégradant pour les femmes. J’espère que tu sais que tu ne *** des filles que parce que tu as un appareil photo, beaucoup de contacts dans le monde de la mode, et que tes photos apparaissent dans Vogue. » […] Il prend des filles qui sont jeunes, les manipule pour qu’elles enlèvent leurs vêtements, et prend des photos d’elles dont elles auront honte. Elles ont trop peur pour dire « non », parce que leur agence leur a trouvé ce travail, et elles sont trop jeunes pour se défendre. Son « style », ce sont des filles qui paraissent mineures, traumatisées, accro à l’héroïne… Je ne comprends pas comment qui que ce soit travaille avec lui. »

Pour Dunja Knezevic, mannequin britannique qui aide les mannequins à obtenir des droits syndicaux : « [L’exploitation potentielle des mannequins] est un sujet sensible. Personne ne veut en parler. Les filles veulent travailler et ne veulent pas être mise sur liste noire. »

Visiblement, Mariah Carey (comme Barack Obama, d’ailleurs) fait partie de ces gens-là, qui regardent de l’autre côté, fermant les yeux sur le comportement honteux d’un photographe qui abuse de sa position dominante et de son pouvoir pour obtenir des jeunes mannequins qu’ « on » lui envoie des photos auxquelles elles ne consentent pas. Et « on » ferait bien de se demander si « on » enverrait ses propres enfants chez Richardson, au moment de confirmer le « travail » de ces jeunes femmes.


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