A quelques pas de là…

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Les inégalités de salaire entre les femmes et les hommes sont souvent pensées en terme de pourcentages, et en termes de possibilité pour les femmes de mener de front leur vie de mère et leur vie professionnelle. Mais quelle place accorde-t-on aux hommes, dans cette réflexion ?

 

Lorsque je parle des inégalités qui existent entre les femmes et les hommes, le sujet le plus consensuel est inévitablement celui des différences de salaire : « KEUHA ? Les hommes gagnent 23% de plus que les femmes en moyenne ? Mais c’est énaurme ! ». Oui.

 

En général, là-dessus, j’aime bien ajouter, l’air de rien, ce que ça donne en euros sonnants et trébuchants. En effet, les commentateurs et commentatrices de tout poil peuvent se permettre de dire et redire que « l’écart est de 23% » : c’est pratiquement indolore, ça reste très flou. On se dit que ça doit sûrement sans doute faire beaucoup (enfin, on suppose). Mais ça reste surtout très abstrait. Du coup, quand je balance que cela représente un écart moyen de 455€ mensuels, soit environ 235 000€ à la fin d’une carrière de 43 ans, en général, les cris d’orfraies montent dans les aigus : « HEIN ? », suivi de l’inévitable : « Mécépapossib. »

 

J’vous explique…

C’est à ce moment-là que j’entame mon discours, bien rodé, visant à expliquer ce qui se cache derrière ce chiffre démentiel. Un pourcentage de cet écart relève de la pure discrimination : à poste et compétences égales, les femmes sont moins bien payées que les hommes. Le reste de l’écart s’explique par la présence massive des femmes parmi les employé(e)s à temps partiel subi (elles sont trois fois plus nombreuses que les hommes), leur propension massive à interrompre ou réduire leur activité à l’arrivée d’un enfant (une mère sur deux, contre un père sur neuf), et leurs « choix » de carrière (87% de femmes parmi les infirmier(e)s, 10% de femmes parmi les neurochirurgien(ne)s).

 

En général, à ce stade de l’explication tout le monde soupire : « Ouf. Nous, on n’est pas discriminées, on est les égales des hommes, et d’ailleurs, nous, on bosse, c’est même grâce à ça qu’on peut assister à la présentation de la petite jeune qui vient nous parler d’égalité. Hé, nous, l’égalité, c’est bon. »

 

C’est vrai. Lorsqu’il y a des femmes dans l’assistance à laquelle je m’adresse, ce sont surtout des femmes qui travaillent, qui ont « des responsabilités », comme on dit (comme si les employées hors postes d’encadrement n’avaient aucune responsabilités, bref).

 

Ces femmes auxquelles je m’adresse ont les moyens de sous-traiter la fonction « féminine » et/ou la fonction « maternelle ». Pour le dire autrement, ce sont souvent des femmes qui salarient d’autres femmes pour s’occuper des tâches domestiques et/ou de leurs enfants. Ces dernières assurent donc la subsistance de leur propre famille en s’occupant de la famille des autres.

 

Et c’est pratique ! Il y a donc énormément de femmes qui s’occupent des enfants (des leurs ou de ceux des autres). Cela conforte le stéréotype selon lequel s’occuper d’enfants est une activité typiquement féminine. En échange, l’existence de ce stéréotype permet à certaines femmes de percevoir une rémunération pour s’occuper des enfants des autres. En quelque sorte, certaines femmes sans qualification valable sur le marché du travail peuvent monnayer le fait d’être une femme : elles acceptent le stéréotype comme quelque chose de valorisant, et elles transforment le  stéréotype  en une compétence professionnelle rémunérée.

 

Du coup, au lieu de partager équitablement les tâches domestiques entre les hommes et les femmes, on continue à les faire porter majoritairement sur les femmes. On entretient le stéréotype mais on déplace le problème : d’une question de genre (les femmes/les hommes), cela devient une question de classe sociale. Les femmes les plus pauvres prennent en charge les activités typiquement  féminines (le soin aux enfants) pour que les femmes les plus riches puissent avoir une activité hors de la sphère domestique et faire éclater le plafond de verre. (Ou bosser deux fois plus pour tenter de le fendiller, bref.)

 

Oui mais ce fonctionnement, il n’arrange pas nos affaires de stéréotypes. Dans ce système, les hommes ne sont jamais impliqués, ils ne sont jamais concernés par la question domestique.

 

Petit point de vocabulaire : le fait de réfléchir aux questions qui se trouvent au croisement de plusieurs problèmes (ici : le genre et la classe sociale) s’appelle l’intersectionnalité. C’est compliqué, parce que ça demande de sortir de son expérience (pour moi, l’expérience d’une fille blanche de la classe moyenne) pour prendre en compte les expériences d’autres femmes, dont on n’a souvent qu’une idée très vague.

 

Mais penser les choses de manière intersectionnelle (ici : penser l’égalité salariale en prenant en compte à la fois la question hommes/femmes mais aussi la question pauvres/riches), c’est le seul moyen d’éviter de déplacer les inégalités et de sortir de ce système par le haut. 🙂


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