A quelques pas de là…

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Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même.

Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien.

Je suis née en patrie féministe il y a dix ans. Dix ans. Joyeux anniversaire.

Le féminisme est une fièvre ; grandissante, prosélyte et incurable. Hélas.

Je suis à cette étape de mon féminisme où, depuis de long mois, j’en interroge le sens. A quoi me « sert »-il ? Je suis dans un état de rage quasi-permanent face aux oppressions systémiques vécues par mon sexe. Où que je regarde, de quelque côté que je me tourne, m’explosent au visage des inégalités flagrantes et insupportables. Essayez !

Santé : Les femmes présentant tous les symptômes de l’AVC reçoivent moins souvent que les hommes (32% contre 41%) le bon diagnostic, les médecins attribuant souvent ces symptômes à de simples migraines ou vertiges. Elles sont plus nombreuses que les hommes à renoncer aux soins médicaux (+/- 6 points).

Sport : Les footballeuses professionnelles françaises touchent en moyenne 96% de moins que leurs homologues masculins. Celles qui évoluent dans les grands clubs français touchent en moyenne 4000€/mois contre 75 000€ mensuels en moyenne pour leurs homologues masculins.

Culture : Seules 22% des récipiendaires des grands prix littéraires français sont des femmes. Elles ne représentent que 33% de la programmation théâtrale française.

Sexualité : Les femmes sont 52% à déclarer avoir « souvent » ou « parfois » eu des rapports sexuels pour faire plaisir à leur partenaire sans en avoir eu vraiment envie elles-mêmes, contre 25% des hommes.

 

Ad libitum. Ad nauseam. Je repense à d’autres luttes majeures pour les droits des êtres humains et aux siècles d’oppression, et je me dis qu’il se pourrait bien que celle-ci durât encore longtemps.

Dans mes bons jours, je me laisse entraîner par l’idée que le féminisme a toujours été une bataille contre son temps. On n’est jamais féministe pour des droits acquis, même si on doit en permanence à la fois gratter le mur de tout un système avec ses ongles pour espérer l’éroder, et simultanément garder avec vigilance et férocité les fragments décrochés contre celles et ceux qui, vautours, rôdent avec l’espoir de les remettre.

Dans mes bons jours, je pense que c’est parce que des rangs entiers de féministes sont mortes en terre patriarcale que d’autres se lèvent et vivent avec des chaînes moins lourdes à porter. Et peut-être, rang après rang, toutes ces féministes dont j’aurai été auront construit une société plus libre pour les femmes.

Souvent, je me sens si fatiguée.

Ces belles idées brisent contre des centaines de petits épuisements quotidiens : expliquer (« ça, c’est sexiste »), dénoncer (« ça, c’est sexiste »), interrompre et corriger (« ça, c’est sexiste »)… Le mur est là. Toujours là. Solide. Mes ongles saignent, mes yeux pleurent, et nos conquêtes me semblent des poussières.

En dix ans de mon féminisme, qu’est-ce qui a changé ? Les chiffres ne vacillent même pas (1) et, à part quelques unes de magazines (2) qui me laissent à penser qu’on occupe peut-être une place, je peine à identifier ne fût-ce qu’un bouleversement social d’ampleur, dont nous pourrions nous enorgueillir et qui nous servirait de marchepied. (J’ouvre ici une parenthèse pour donner mon avis sur une modification majeure, récente et langagière : en parlant désormais de « violences sexistes et sexuelles » en lieu et place de « violences faites aux femmes », j’estime qu’on occulte mieux le rapport de domination qui touche un sexe et en favorise un autre.)

2009-2019. Dix ans après, qu’est-ce qui a changé ?

Moi. Le changement est en moi.

Commençons là : il est plus que temps de témoigner admiration et reconnaissance envers les féministes qui ont subi mes approximations, mes idées arrêtées et mes erreurs. Je dois à la patience de leur pédagogie le féminisme qui m’anime aujourd’hui, et que je m’efforce de maintenir inclusif en dépit de mon conditionnement social âgiste, classiste, grossophobe, homophobe, islamophobe, lesbophobe, raciste, transphobe, validiste… (3)

A 29 ans, mon féminisme me fournit la force jour après jour de devenir qui je veux être. Il est ce roc depuis lequel je refuse ce qui ne me convient pas et avance vers ce à quoi j’aspire.

Je porte moins de soutiens-gorges parce que ça n’a pas de sens et que je ne veux plus ; avec mon 90A, j’apprends doucement à embrasser cette nouvelle silhouette dans le miroir, à m’aimer, à être fière. J’ai fait des sports de combat « violents » (krav-maga et boxe thaïe) et je le proclame haut sans craindre d’effrayer. Je n’abdique pas ma liberté professionnelle. Je refuse les relations proches avec les personnes qui ne sont pas féministes, parce que c’est une base solide pour établir le respect de moi-même. Je ne perds pas de temps avec les personnes qui ne sont pas féministes ; « je séduis qui me séduit ». (4)

Mon féminisme me donne la force d’agir et d’aligner mes actes sur mes convictions. Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais il me défend d’abord moi. Moi, le respect auquel j’ai droit, toutes les choses auxquelles j’ai droit.

Mon féminisme, il défend toutes les femmes, mais même s’il ne « sert » qu’à moi, il en vaut la peine.

 

***

(1) https://www.ipsos.com/fr-fr/violences-sexuelles-pourquoi-les-stereotypes-persistent

(2) La nouvelle terreur féministe, Valeurs actuelles, mai 2019.

(3) Ordre alphabétique.

(4) Christiane Taubira : https://www.franceinter.fr/emissions/femmes-puissantes/femmes-puissantes-29-juin-2019

Cette année, j’ai rejoint l’Education Nationale. Mal préparée, voire pas préparée du tout, je me retrouve catapultée devant une trentaine d’élèves qui attendent de moi que je couvre leur programme de français. Oui, je suis lucide. Je me doute bien qu’ils et elles n’espèrent pas que les éveillent à la beauté du monde littéraire. Soyons réalistes : pour la plupart, s’ils et elles pouvaient être ailleurs, ils et elles ne se gêneraient pas. Mais que voulez-vous ma brave dame. Jules Ferry and co. ont rendu l’école obligatoire, et il faut bien que je justifie mon salaire. 😉

 

A chaque début d’heure, c’est le même rituel qui recommence, la même comédie, les jeux du cirque. Il s’agit de les persuader qu’ils et elles ont plus peur de moi que je n’ai peur d’elles et eux. A chaque fois que la musiquette retentit (il n’y a plus de sonneries maintenant. Un(e) grand(e) manitou a dû déclarer un jour que cela « créait une ambiance délétère non propice à l’épanouissement de l’apprenant. » C’est du Educ.-Nat. dans le texte, j’vous jure que les circulaires sont comme ça.) à chaque fois que ça sonne, donc, il faut m’efforcer de ne pas me faire manger.

 

Et le féminisme dans tout ça ? Ah, mes enfants. Les programmes de français sont un vrai bonheur à ce sujet. Pour les 5èmes, que j’ai en charge, les instructions officielles ne prévoient strictement aucune œuvre écrite par une femme. Aucune, zéro, nada, wallou. A croire que, du Moyen Age à la Renaissance, il n’y a pas une femme qui ait fait quelque chose de sa main et de son cerveau, dites donc. C’est-y pas merveilleux. Alors évidemment, comme on ne me demande pas mon avis, et qu’il faut bien que je me conforme au programme, je me plie de mauvaise grâce à ce surgissement de masculinisme dans ma vie quotidienne.

 

Je range dans au placard les œuvres de Christine de Pisan, Louise Labé, Pernette du Guillet, Marguerite de Navarre, et de toutes celles que des recherches plus poussées auraient pu me permettre de découvrir (parce qu’il faut bien avouer que moi aussi, je suis passée par l’école de la République, et que « de mon temps », les programmes n’étaient pas plus féminins qu’ils ne le sont à présent).

 

Bref, bref, je peuple l’imaginaire de ces collégien(ne)s (d’encore plus) de modèles masculins. Mais comme ça me court sérieusement sur le haricot, leur norme à la c*n, je m’efforce de faire de la résistance en sous-main. De la résistance quotidienne, quoi. Alors, lorsqu’on étudie le questionnaire de Proust, je précise que « la qualité que je désire chez un homme », pour les garçons hétérosexuels, s’applique à leurs amis. Comme ça je laisse la porte ouverte à une homosexualité normale et possible.

 

Et dans mes exercices et mes contrôles, ce sont des commandantes de bord qui viennent parler aux passagers, des mères et des sœurs qui réparent les voitures, des pères qui préparent à manger pour leurs enfants. Une goutte d’eau dans l’océan. J’ajoute aussi qu’« il a été décidé que les accords se feraient au masculin », et le premier ou la première qui me sort que « le masculin l’emporte sur le féminin », je le dézingue.

 

J’ai aussi prévu de leur faire remarquer lorsque tous les auteurs d’un groupement de textes sont des hommes, et de leur parler des auteures féminines. De souligner en quoi un certain texte est sexiste (et là, il y a de la matière). De leur expliquer en quoi la littérature ne décrit pas forcément la réalité en termes de relation hommes/femmes. D’aborder rapidement la question du racisme avec La Case de l’Oncle Tom et La Chanson de Roland.

 

Bref, je pousse de toutes mes forces contre une machine qui ne bouge pas, qui me résiste. J’essaye de planter de petites graines dans l’esprit de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes pour que, si d’aventure un(e) professeur(e) leur demandait de remplir à nouveau le questionnaire de Proust, ils et elles soient capables ne pas laisser les lignes « vos héroïnes dans la fiction » et « vos héroïnes dans l’histoire » désespérément vides.

 

P.S.: J’m’esscuze, Msieurs-Dames, mais j’ai à peine le temps de dormir en ce moment. Je vous rajoute les images plus tard, oke ?

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Cela fait quelques semaines maintenant qu’est distribué dans le métro parisien un gratuit ayant pour titre « Stylist ». (Il devrait arriver dans les autres grandes villes de France bientôt, s’il fonctionne correctement à Paris.) Lorsqu’on me l’a tendu, je l’ai ouvert avec l’air las de quelqu’un qui sait déjà ce qu’il ou elle va trouver — et qui n’a pas hâte.

Et en fait, j’ai été assez surprise. Tellement surprise, qu’il fallait que je le dise à la rédac’ chef, Aude Walker.

Chère Madame Walker,

Steven Spielberg

Je ne vais pas vous mentir, quand on m’a parlé de votre magazine, je n’étais pas exactement réjouie. La perspective de voir les Parisiennes abreuvées de nouvelles images irréalistes et photoshoppées, et de nouveaux contenus stéréotypés, creux et nocifs n’était pas exactement faite pour m’enchanter.

Et pourtant… Pourtant, il faut que je vous félicite. Mettre le mot « genre », dans votre édito du 16 mai, franchement, c’était gonflé. Je vous cite, lorsque vous parlez d’une amie réalisatrice :

« Dans ses films, elle parle de genre. De masculin/féminin. […] Elle accompagne et porte si bien son équipe-armée d’hommes et de femmes que, régulièrement, on se surprend à dire : « Elle dirige comme un bonhomme. » Puis, on se reprend. »

Après les manifs pour tous et tout ce qu’on a entendu sur la « théorie du gender », on peut même dire que c’était assez Gender studiescasse-gueule. Et puis votre dossier sur le machisme à Hollywood, et la façon dont les producteurs ne font pas confiance aux femmes réalisatrices, et n’approuvent pas les films dans lesquels les personnages féminins s’éloignent des stéréotypes, c’était une super idée aussi. J’ai bien aimé ce que dit Michelle Rodriguez, la fille dans Fast & Furious ou Resident Evil :

Ce cinéma ne sait jamais quoi faire des femmes puissantes. En général, ils ont déjà un mec fort dans l’histoire, que faire de la fille qui l’est aussi ? Moi, je ne suis la petite amie de personne. Et je ne me déshabille pas. Alors je meurs.

Bon, alors évirayon lazerdemment, votre magazine comporte son lot de photos retouchées, de mannequins cure-dents, de pages de pub bizarre. Du genre le produit XXX, dont je tairai le nom. « Capte les graisses alimentaires et aide à contrôler votre poids », qu’elle dit, la page de pub. Genre la gélule va se mettre en mode radar et, comme un sergent chef de l’armée, elle va séparer les graisses à gauche, les protéines à droite, et puis désintégrer les graisses avec un rayon lazer. C’est un vers solitaire, en fait, vot’ gélule ?

Evidemment, sur la page mode, on peut lire « Tu entretiendras ton allure féminine et sensuelle avec des accessoires délicats. » Evidemment on n’échappe pas au traditionnel photshoot avec des filles bizarres, dans des poses bizarres, dans des lieux bizarres, mais « C’est de l’art ma brave dame ». 

Mais je savoure ces premiers numéros, où vous avez encore la liberté de parler de « genre » dans votre édito, de machisme dans le monde du cinéma, sans que votre boss ne vous coince dans un couloir, l’oeil brillant, l’air hagard, pourpub vous demander à quoi vous jouez, au juste, et si vous avez envie que tout le monde pointe au chômage dès le lendemain. 

Oh, je ne me fais aucune illusion. Dans quelques semaines, le rouleau compresseur des annonceurs aura fait son travail, et vous ne pourrez plus tellement vous éloigner du modèle standard, de ce qui fait vendre. (Le travail a d’ailleurs commencé.) Mais vous aurez au moins essayé. 

Sans allure féminine, sans sensualité et sans accessoires délicats, fémininement vôtre,

Aquelquespasdela

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Hier, je suis allée au cinéma. Mais pas n’importe quel cinéma ! L’un des derniers cinémas « drive-in » des Etats-Unis, ces anciens cinémas où l’on venait en famille, avec sa voiture, assister à une projection en plein air. Voilà comment cela se présente :


Depuis la route principale, on prend à droite de l’écran principal (vu ci-dessus depuis la rue), on paye à la caisse, et on se retrouve sur cet immense parking :

Le sol fait des « vagues » pour permettre aux gens de mieux voir depuis l’intérieur de leur voiture. En effet, l’avant de la voiture se trouve sur-élevé par rapport à l’arrière, et notre regard se pose directement sur l’écran, sans que l’arrière d’une autre voiture ne bloque notre champ de vision. On règle ensuite son auto-radio à la station indiquée (en l’occurence 106.1). La bande-son du film, projetée sur les ondes FM, envahit l’habitacle de la voiture. Plus ou moins fort, à nous de choisir. Pop-corn bruyant si on veut. Et discussions à voix haute à propos du film si ça nous chante… C’était tellement chouette ! On se serait crus revenus cinquante ans en arrière, au temps où les voitures ressemblaient à ça :


Et leurs passagères à ça :

Ah, les sixties… Bob Dylan et la guerre d’Algérie, le premier homme sur la Lune et l’invention de la mini jupe, Serge Gainsbourg, Jimi Hendrix et Edith Piaf, la crise de Cuba et le festival de Woodstock… C’était le bon temps ! Je trouve cela intéressant cette nostalgie qu’on a, en général, des époques précédentes. Elles sont toujours plus intéressantes, plus riches en évènements, plus capitales, plus engagées que notre temps. On compare nos combats et les leurs, et on se dit qu’on aurait bien voulu, nous aussi, s’élever contre la guerre au Vietnam, s’émouvoir de la mort de Kennedy et voir décoller le Concorde… On oublie trop souvent que nos soldats sont envoyés en Afghanistan pour mener une guerre qui n’est pas la leur, que nous sommes les premiers producteurs d’énergie nucléaire mais ne savons toujours pas quoi faire des déchets, que d’inquiétantes entorses sont faîtes au droit à la vie privée par des entreprises comme Facebook, tandis que des gens comme Julian Assange (fondateur de WikiLeaks) sont arrêtés et interrogés sans ménagement par les autorités américaines pour avoir fait ce que tous les médias font depuis la nuit des temps : révéler des informations confidentielles que le public a « le droit de connaître », du moins à leurs yeux…

Je ne vais pas entonner l’éternel couplet de la faim dans le monde et des guerres entre les peuples, mais je crois que chaque époque regorge de combats à mener, mais qu’il est toujours plus simples de s’asseoir et de contempler d’un oeil déçu la fuite du temps et la persistance de la mémoire que de se lever et de se battre pour ce en quoi on croit. C’est un peu comme ces gens qui critiquent les hommes politiques mais n’ont pas été voter aux précédentes élections : si tu ne t’exprimes pas, tu n’as pas le droit de te plaindre du choix que d’autres ont fait pour toi. Si tu ne mènes pas les combats de ton époque, tu n’as pas le droit de dire qu’ils ont moins de valeur que les batailles des temps anciens. « Et pi c’est tout », comme dirait Philippe Lucas.

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« Les problèmes de ce monde ne peuvent être réglés par des personnes sceptiques, ou cyniques, dont les horizons se limitent aux réalités évidentes. Nous avons besoin d’hommes capables de rêver de choses qui n’ont jamais existé. »  ~ John F. Kennedy.

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Les mini-bus de Hong Kong ont 16 places et pas une de plus. Donc si un minibus est plein ? Prends le suivant.

Et aujourd’hui, il ne restait plus qu’une place dans le mini-bus. Un homme est descendu pour laisser sa place à un couple qui voulait monter. Il prendra le suivant…


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